LA VIEILLE PIPE
Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fui Hector ?
Racine.
O Pipe qui m'as si longtemps Rempli d'innocentes délices, Qui ne m'eus jamais d'artifices Dans le beau ni le mauvais temps !
Vinsses-tu de la douce Espagne Ou de la féroce Allemagne, Ou même de l'affreux Pékin, Sois longtemps encor ma compagne :
Que le formidable destin Se montre docile ou rebelle, Je n'aurai jamais un dédain Pour ma fidèle.
Pourtant, sous l'acre dent du feu Ta lèvre s'est bien amincie, Et la flamme t'a bien noircie En te multipliant son jeu ; Et près de ces vastes injures Je vois mille autres marques sûres De l'implacable sans-façon Dont les ans poussent leurs allures :
Ils ont fait un sale tronçon De ton anche autrefois si douce.
Et tu ne m'es plus qu'un tesson Couvert de mousse.
Ah ! je connus jadis un temps Où, belle sans être coquette, Tu pus prétendre à la conquête Des plus honnêtes prétendants.
Je t'ai vue en ces jours de gloire, Et j'en sais garder la mémoire, Car tu sus pl'aire à mes regards Et me faire aimer ta victoire :
J'ouvris ma bourse sans égards A ma pauvreté lamentable, Et pour toi je laissai mes liards Au vieux comptable.
Si je t'épargnai l'échéance Aux mains d'un sordide insensé, Combien tu m'as récompensé D'inénarrable jouissance !
Que tu m'as allégé de chaînes.
Que tu m'as adouci de peines, Endormi de larges douleurs Et retenu de plaintes vaines !
Même, combien dans les malheurs, A l'heure des grandes alarmes, Tu m'as changé d'horribles pleurs En douces larmes !
Quand dans mon ciel plein de brouillards
S'entassait l'orage livide,
Quand mon cœur, sanglant ou timide,
Se sentait choir de mille parts,
C'est à toi, ma vieille relique,
Que j'accourais faire supplique,
Demander un consolateur Dans lame d'un nouveau cantique.
Et si pour lors maints séducteurs Du joyeux m'étala le type, Toujours je le trouvai menteur :
Jamais ma Pipe.
Qui n'a pas son mauvais côté, Parmi les humains et les pipes, Parmi ceux que l'on croit des types D'amour ou de fidélité ?
Aux jours sombres de l'infortune La défection est commune, Avec l'âge change l'humeur.
Et le long service importune :
Toi, du plus assidu fumeur Tu fus d'abord le bien suprême.
Et toujours sans faute à mon cœur Tu fus la même.
Cependant, un tabac grossier.
D'une saveur acre et brûlante, A souvent de sa flamme ardente Fait gémir ton pauvre foyer ; Car, si je goûte un peut d'aisance, Je- connus aussi l'indigence, A mon côté froide et debout J'ai vu noircir son ombre immense :
Mais tu sus braver jusqu'au bout La fortune ainsi mutinée.
Et partager toi-même en tout Ma destinée.
Toujours les nuages épais De ta bleue et sainte fumée M'ouvrirent une aile embauméee, Chargés de tes vastes bienfaits :
Jamais la noire solitude Ni l'amère sollicitude Avec toi ne m'ont fait un pleur, N'ont ébranlé ma fortitude. . , Ah ! des vents glacés du malheur Tu fis une brise légère Dont le passage sur mon cœur Fut salutaire.
Mais tu ne me rappelles pas Que des jours douloureux et sombres Dont tu m'as dissipé les ombres Avec tes parfums délicats.
Non. tu me rappelés encore Des jours purs, beaux comme l'aurore, Enivrant pour mon souvenir Et dont l'amonr saint me dévore :
Tu m'en partageas le plaisir Dans l'âge mûr et la jeunesse, Retrace-les dans l'avenir A ma vieillesse.
Ah ! quand dans un monde si noir
On te possède pour amie.
Toi dont la foi plus qu'affermie
Est si riche de bon vouloir.
Un peu de jours ne peut suffire
Pour t'aimer et pour te sourire.
Et quand le trépas nous endort L'adieu cruel ne peut se dire.
Aussi, quoique fasse le sort, Je veux qu'avec moi, ma colombe, Tu sois jusqu'au lit de la mort, Et dans la tombe.
LES SEPARATIONS
Nous séparer ! Qui ? Moi ?
Titus de Bérénice.
Racine.
La vie a des heures de larmes.
De barbares déchirements Oui mêlent d'affreuses alarmes Ses rares doux enchantements,
Des heures noires Près de qui les autres déboires Semblent d'heureux enchantements.
C'est quand il faut à ce qu'on aime, Même à ce qui fut odieux, Que dans un brisement suprême On dise d'éternels adieux ;
C'est quand on quitte Avec son palais ou son gîte.
Des objets qu'ont tant vus nos yeux :
L'n toit sombre, noirci par l'âge Et ployant sous la vétusté, Où contre l'hiver et l'orage On fut bien ou mal abrité.
Où parfois l'âme Pleine d'amertume et sans flamme Vit luire un rayon de gaîté ;
OÙ parfois nous laissons des êtres A qui se sont liés nos cœurs, Qui furent nos soutiens, nos maîtres Au sein de la joie et des pleurs,
Des biens suprêmes..
Parts les plus chères de nous-mêmes Qui furent et sont nos bonheurs.
Ces humains, gracieux ou sombres, Malfaisants ou pleins de bienfaits, Dont nous voyions comme des ombres Sourdre en passant les traits,
Visages d'anges, Indifférents ou fronts étranges, Que nous pleurerons désormais ;
Ces coteaux, ces champs de verdure Que nos pas ont tant parcourus, Ce flot limpide qui murmure A travers les gazons touffus.
Ces fraîches rives Aux voix légères ou plaintives Oii nous nous sommes tant complus ;
Ces biens, et mille autres encore.
Qui se sont faits notre univers, Dans ce jour dont pleure l'aurore Nous deviennent cent fois plus chers :
L'âme à leur vue Dans son plus intime est émue Et i)ousse des soupirs amers.
Et (juand enfin le départ sonne, Prise d^indicibles douleurs.
L'âme se transit ou frissonne, Et le front est plein de pâleurs,
Le sang s'agite.
Le cœur se resserre et palpite, Et les yeux sont noyés de pleurs.
Et ce jour triste en la mémoire Est ineffaçable entre tous ; Longtemps son amertume noire.
Telle qu'un titan en courroux.
Nous tyrannise, Nous torture, nous martyrise.
Nous étouffe en régnant sur nous.