‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 25 sur 46 · LES DEUX PEUPLIERS · texte numérisé non relu

LES DEUX PEUPLIERS

Je ne Z'iciis pas traîner dans vos riants asiles Les regrets du passé.

Lamartine.

Si quelque jour le sort jette vos pas errants

Sur la douce Ile d'Orléans, Allez sur le versant qui regarde Borée,

Dont la figure bigarrée

Y charmera d'ailleurs votre cœur et vos yeux.

Car un rivage gracieux

Y développe au loin an pied des Lau;entides

LTne forêt d'ajoncs humides.

Et s'y mire en des flots tranquilles et profonds,

Puis, presque au niveau des grands monts, Vous y verrez d'en haut les foins et les fougères

Ondes par les brises légères.

Arrêtez-vous aux lieux où sur lé vert talus

La route ne s'élève plus.

Là, tout auprès de vous, comme un rustique trône,

Un coquet pavois octogone Rempli d'ombre et de frais de grands feuillages sort,

S'avance et surplombe le bord.

Là s'élevaient jadis sur l'arête escarpée

Et d'ombrages enveloppée Deux Peupliers géants et pleins de majesté,

Dont la force et l'air de santé

(*) Voir Mon Séjour, page 14.

Remplissaient de plaisir et le cœur et la vue

D'aussi loin qu'à travers la nue On vît avec orgueil leur tête s'élancer.

Vous eussiez vu s'entrelacer Leurs grands rameaux perdus dans des flots de feuillages.

Et leurs gigantesques ombrages Se mêler l'un à l'autre et ne faire qu'un seul ;

Leurs racines sous le glaïeul Emerger d'un seul jet, égales et jumelles,

Puis, tous deux monter parallèles Dans les airs étonnés leurs vastes troncs brunis

Que leur naissance avait unis.

Les mêmes ouragans imprimaient à leurs cimes

Avec les mêmes voix sublimes Les mêmes bercements et les mêmes émois ;

La même rosée à la fois Abreuvait de ses flots leurs tiges altérées

Et perlait leu'rs feuilles nacrées ; Les mêmes vents légers et les mêmes zéphyrs

^Modulaient les mêmes soupirs.

Les mêmes doux concerts et les mêmes murmures

Dans leurs colossales ramures.

Et chacun se disait : L'un sur l'avitre appuyés,

L'un par l'autre multipliés.

Puisant à deux le suc qui leur donne la vie,

Les rend beaux et les fortifie.

Les deux géants sont forts contre les aquilons !

Les montagnes et les vallons Pâliront, dévastés et glacés d'épouvante

Sous l'haleine lourde et hurlante

De l'automne en fureur, de l'hiver ceint d'autans

Et des meurtriers ouragans ; Les colères du ciel boulverseront tout

Tandis qu'eux resteront debout.

Mais un jour, cependant, à l'horizon l'orage S'apprêta, vaste et plein de rage ;

Le firmament entier se voila de noirceur, Et rile sembla prendre peur ;

L'ouragan accourait lui-même avec la foudre Comme pour la réduire en poudre.

D'abord les deux géants ont ri. le dos courbé, Puis. . . soudain l'un d'eux est toml)é.

On a haché le mort : on l'a mis en planchettes,

Puis on en a fait des banquettes Où l'on s'assied parfois autour du survivant.

L'ennui s'y repose souvent ; Que le jour soit en flamme ou (|ue le doux zéphire

Sous l'aik du soir y soupire.

Le pauvre peuplier verse toujours des pleurs.

On dit qu'il se meure de douleurs.

De fait, voyez au pied du sublime colosse

Une blessure large, atroce.

Laissée au malheureux par son frère en tombant.

Qu'irritent la pluie et le vent.

Où s'infiltrent les eaux au soufile de l'autcnnne,

Où le soleil brûlant ravonne :

La gangrène s'enfonce et, déjà jusqu'au cœur

Entraînant la. froide langueur.

Elle y glisse un poison dont la marche est latente,

Mais près de qui va la mort lente.

O vous qui Tiirez voir, quiconque vous soyez, Ces sublimes débris de géants foudroyés

Par l'ouragan rauque et sauvage, Près de ces arbres fortiS \'Ous n'êtes qu'au maillot. Et vous tombez plus vite et vous mourez plus tôt

Quand sur vous a frappé l'orage.

Si vous avez comme eux vos jours pleins de zéphyrs, Vos jours étincelants, enivrés de plaisirs

Et d'ineffables allégresses ; Vous les avez aussi vos horribles réveils. Vos jours sombres et froidis. amers et sans soleils,

Vos jours de géantes tristesses.

Si. par un retour juste, une forte amitié Au fond de votre cœur a jamais éveilîé

Une flamme ardemment sentie.

Oui, ces jours de douleurs ou d'émois ingénus. Quiconque vous soyez, vous les avez connus,

Ils ont parsemé votre vie.

Car vous avez alors appuyé votre cœur.

Dans les jours de la joie et du sombre malheur.

Sur un appui cher et solide ; Et, partagés ainsi, vos douleureux efforts Et votre enchantement plein d'aveugles transports

Ont fait leur course plus limpide.

lOO SENTIMENTS ET SOUVENIRS

Mais, malgré vos deux cœurs ensemble conjurés, Vous avez dû subir, ou vous les subirez.

Ces chocs désastreux de la vie Dont le front de granit est couronné d'horreur, Qui porte le trépas et dont l'âpre fureur

Ne s'arrête point qu'assouvie.

Le plus cher de vous-même un jour a succombé, Et sur lui de vos yeux un long fleuve est tombé

Oui toujours plus amer y tombe ; La plaie en votre cœur s'aggrave tous les jours, Y saigne goutte à goutte et s'enfonce toujours

En vous approchant de la tombe.

Pour calmer vos regrets et charmer vos soupirs, Vous entassez en vain les pieux souvenirs

A vos regards inconsolables :

Ils ne font qu'irriter vos rebelles douleurs. Ne savent qu'élargir la -source de vos pleurs.

Car ces maux-là sont incurables.

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