OSSIAN
Vous VOUS êtes peut-être assis sur Te rivage Quand le jour s'est aux champs éteint avec le bruit. Sans dessein égaré sur la grève sauvage, Entouré de désert, de silence et de nuit.
Alors, de leurs cités profondes Vous avez entendu les ondes Parfois rendre un léger soupir En s'éparpillant sur la plage Que, sans agiter le feuillage, Un beau soir venait d'assoupir, Qui même frémissait encore Sous sa large mante incolore D'un dernier souffle de zéphyr.
Et ce bruit pourtant sans merveille A d'abord rempli votre oreille D'un délice presque divin :
Vous avez oublié le reste, Tant vous avez trouvé célestt La voix du nnotiirne refrain.
Vous l'accusiez lente à renaitre Et vous eussiez choisi peut-être De l'entendre chanter sans fin.
Mais, agrandi par le silence, Fasciné par l'abîme immense, Noyé dans l'ombre et le désert, Votre cœur — sans rien vous en dire Et pour chercher à se suffire — S'est pîus profondément ouvert :
Sa grandeur s'est faite sublime.
Large, immense comme l'abîme Où le vaste horizon se perd.
Vous avez vu soudain des mondes.
Innombrables comme les ondes Qui venaient mourir à vos pieds, Surgir à votre souvenance, Qui du même être dès l'enfance Ont fait avec vous les moitiés.
Des mondes, caducs ou durables Qui sont pour vous inoubliables Et ne sont jamais oubliés.
C'est le toit — palais ou chaumière, Avec ou sans fleuve ou rivière, Avec ou sans ombrages verts — Qui vous a vu de la famille Goûter en cœur qui les gaspille Les bonheurs si purs et si chers, Qui sourit à votre naissance Et palpita de votre enfance Sans lui compter de jours amers.
La mort a de son aile sombre Etendu déjà bien de l'ombre Sur ce lieu, si petit qu'il soit ; Le temps a délié la gerbe Que vous }■ vîtes poindre en herbe Et l'a jetée en maint endroit ; Vous allez peut-être vous-même Errant loin de ce bien suprême, \^ous-même frappé de son doigt.
Qu'importe pourtant ? A cette heure Vous avez revu la demeure Avec ses généreux émois.
Les tendresses de votre mère, L'indulgence de votre père, La sœur dont vous fûtes le choix, Et, qui sait ? plus encor peut-être, Le toujours adorable ancêtre Avec ses fabuleux exploits ;
Vous y croyiez entendre encore Son vieux rire resté sonore, Ses complaintes et ses récits ; C'est lui qui dirigeait la danse, Formait vos pas à la cadence De ses thèmes les mieux choisis ; Il souriait à vos caprices Et soignait comme a\ec délices Jusqu'au moindre de vos soucis.
Puis c'était la vieille montagne, Puis la riche ou pauvre campagne Que foulèrent vos jeunes pas, Que vous avez tant parcourues Et si joyeusement battues De vos inlassables ébats, Au milieu de la troupe aimée Que l'enfance vous a formée, Où depuis fauche le trépas.
Ah ! les amis de votre enfance !
Et ceux de votre adolescence !
Ils étaient là devant vos yeux :
Sans plus voir d'absence éternelle.
Ni de mort encor plus cruelle, Vous étiez ce soir avec eux, Ensemble nageant dans le rêve, Bouffis de jeunesse et de sève.
Enlacés de vos anciens nœuds.
Puis vous voyiez paraître ensemble Des jours auxquels rien ne ressemble Dans fempire hvunain du bonheur :
Une caresse méritée, Une victoire remportée Devant l'apôtre du Seigneur, Le grand jour de la Table-Sainte Où vous avez porté sans feinte L'innocence du cœur.
Parfois s'amoindrissait la scène :
Vous trempiez un vieux pan de laine
Dans l'onde claire du ruisseau, Vous cueilliez la baie odorante,
Ou bien vous glissiez sur la pente
De la ravine ou du coteau ;
Vous étiez encor moins superbe.
Car vous suiviez jusqu'au brin d'herbe
Que vous jetiez au fil de l'eau.
Mais l'a scène, grande ou petite.
Toujours d'ineffable mérite
A votre œil prompt à se charmer,
Toujours répandait sur votre âme
Un doux, un céleste dictame
Qui toujours sût la faire aimer.
Et devant vous passaient le? heures
Pleines de gracieux leurres
Que vous ne saviez réprimer.
De la sorte entouré de noire solitude, Vous avez presque atteint le terme de la nuit, Sans plus laisser de cours à la sollicitude. Sans plus vous souvenir du monde et de son bruil
Et comme allait poindre l'aurore,
Ces choses, et d'autres encore,
Vous avaient ravi tour à tour ;
Puis, quand l'onde s'est retirée
De votre grève préférée
En la baisant avec amour.
Vous revîntes l'âme oppressée
A la douloureuse pensée
Que toutes ont fui sans retour.