‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 37 sur 46 · LA TOURNEE · texte numérisé non relu

LA TOURNEE

Non, non, le laboureur qui laisse son village Ne pare point son front de couronnes de Heurs.

Octobre à son tour règiie au cercle de l'année Et couronne son front de feuillage jauni ; De la cime des cieux la jeune matinée,

L'aspect terne, embnmi.

Regarde sans amour l'aurore embruinée Disperser en avare aux abris des bosquets

De livides reflets.

Teinté par les rayons d'indécise lumière Dont s'éclaire en pleurant l'espace froidureux, Un brouillard épais flotte et forme tout entière

La tentu/e des cieux.

Et le flot glacial qu'en liquide poussière Laisse pleuvoir sans bruit son flanc gros de hideur

Met le trépas au cœur.

Voyez-vous, néanmoins, la fille tendre et frêle Qui parcourt à pas lents les humides gazons En portant ses regards haut et loin d'elle

Vers les gris horrizons, Ou parfois tout auprès sur l'herlie qui ruisselle, Et sur tous les objets dispersés à l'entour.

Laids ou faits pour l'amour ?

Ne lui demandez pas. à la vierge naïve,

Ce que cherche son œil dans ces noirs horizons,

Ni ce qui la conduit, débile et maladive,

Sur ces moites gazons.

Ni pourquoi seule ainsi, la pâle sensitive. Dans l'ombre et le brouillard Taube la voit errer :

Vous la feriez pleurer.

Pleurer ! Elle en est près : regardez sa poitrine S'arquer en frissonnant sous l'effort des soupirs, Comme s'arque et frémit la voile qui chemine

Au souffle des zéphyrs ; Regardez son front morne et sa lèvre chagrine, Et son œil embrumé qui se mouille en clignant.

Ah ! son cœur est saignant.

C'est qu'elle va |:)artir. Dans son vol ardent l'heure Ne doit plus résonner au lambris du manoir Que l'enfant n'ait quitté sa champêtre demeure

Pour ne plus la revoir :

Avant que sur l'émail le doigt du temps n'effleure Le prochain noir degré qu'on lui mit pour témoin

La fille sera loin.

Elle part, et son cœur veut une fois encore

Palpiter à l'asjx^ct de ces lieux tant connus.

Que ses pas ont. dès l'heure où le jour vient d'éclore,

Tant de fois parcourus ; Où, quand de feux mourants l'occident se colore, Elle vint tant de fois baigner un [>e\.\ ses maux

D'air pur et de repos.

Elle quitte à jamais ses champs, son grand bois sombre

Oui frange l'horizon de ses faîtes altiers,

Ses parterres en fleurs, son lac plein de pénombre,

Ses agrestes sentiers.

Et vers ces chers objets, et d'autres en grand nombre^ Elle donne à son cœur cet ineffable essor,

Et \eut les voir encor.

Ah ! pleure pourtant, vierge aux élans magnanimes. Fille aux nobles regrets, au cœur sensible et grand ! Car la douleur qui bout sous tes efforts sublimes,

O fille, on la comprend.

Oui, quand on va partir les pleurs sont légitimes, Laissât-on un séjour où régnent les ennuis,

Plus sombre que les nuits.

Ton cher coin sous ce toit, tes rieuses compagnes, Ton parterre et ton lac. tes coteaux, tes bosquets. Et ces riens à tes yeux devenus des montagnes,

Méritent tes regrets, Et puis, ce dernier pleur jeté sur ces campagnes Oui virent tant de fois tes ris et ta douleur

Soulagerait ton cœur.

Page 1