SAINT-PHILIPPE
Je me suis arrêté devant les tentes de ma tribu.
RlTA.
O Saint-Philippe, lieu béni !
Je t'aime d'un amour extrême :
Entre tous les séjours que j'aime C'est toi qui tiens le rang suprême.
De tout ce que j'aimai banni, J'ai parcouru maintes patries.
Bois ombreux et vertes prairies, Monts brillants et rives fleuries :
J'ai vu l'horizon infini De maintes diverses contrées Des plus riches atours parées Et de délices entourées ;
J'ai vu Sainte-Foye et ses champs, Et ses collines chamarrées De vergers aux pommes pourprées, De prés verts, de maisons dorées ; L'éclatante Ile d'Orléans Que toute l'année ensoleille, Qui de loin semble une corl)eille De floraison riche et vermeille ; Sainte-Anne et ses coteaux riants, Ses Ix^is aux dciuces matinées, Où j'ai dépensé douze années Du peu qui me fiu^ent données ;
Trois-Rivières aux doux étés
Avec ses brises parfumées.
Avec ses forges enflammées,
Son ciel fl'azur et ses fumées;
Québec, écrin d'antiquités.
Qui, du haut de son promontoire,
Déroule, le front ceint de gloire,
Les grands feuillets de son histoire;
Et la reine de nos cités,
Montréal, avec sa richesse,
Sa foule immense qui s'empresse
Comme un iiot d'aise et de jeunesse;
J'ai vu le Bic de ses hauteurs Contempler à ses pieds deux îles Qu'entourent cent barques agiles Et que baisent des flots tranquilles ; Cacouna, l'ami des Imigneurs, Aux eaux limpides et glacées, Dont les maisons court espacées Sont en ogives élancées ; Fraserville aux douces senteurs.
Qui rit, cause et badine Au front de sa ronde colline.
Qu'un si beau soleil illumine ;
Saint-Denis et ses vieux rochers D'où son temple aux flèches gothiques Regarde les sommets antiques De quatorze manoirs rustiques, D'où l'on voit surgir neuf clochers Du sein des brumes incertaines
A travers des bosquets, des plaines, Par delà des cimes lointaines.
Et son cap. funeste aux rochers Mais que Dieu plaça là. peut-être, Pour faire de loin reconnaître Ce Saint-Denis qui m'a vu naître ;
J'ai vu Kamouraska le beau Sourire au bord de l'onde amcre Oii la vierge au coin du mystère Vient baigaier sa taille légère, Ses mornes, ses palais dont l'eau Réfléchit les formes coquettes, Ses esquifs aux légers squelette;^ Dont la brise penche les têtes, Et son église en arc-doubleau.
Aux voûtes larges, élevées, Aux fenêtres enjolivées De fleurs féeriquement gravées ;
J'ai vu l'illustre Rimouski Assis sur son moelleux rivage Et contemplant sa glauque image Dans le flot qui meurt sur sa plage.
Et son île fameuse qui.
Odorant parterre de Flore, Va parfumer l'onde sonore Jusqu'au pied du rapide accore Où l'indolent Abénaki Vient suspendre sa blanche tente Et lancer sa barque tremblante Sur la vague profonde et lente ;
AU LARGK 145
J"ai vu le brillant Xicolet Ht son océan de verdures.
Ses saules aux vastes ramures, Ses bocages pleins de murmures, Ses ravins dont le regard plaît, Ses chemins couverts de feuillages.
Son lac si fertile en naufrages Mais dont on aime les rivages, Son horizon au bleu refîet, Ses fécondes érablières.
Ses jardins, ses pins légendaires Et son fleuve aux ondes sévères ;
J'ai vu ce Lorette si cher Où tant de fraîches promeneuses Viennent loin des cités poudreuses Déployer leurs troupes rieuses, Où le parfum léger que l'air Secoue avec tant de molesse De son haleine enchanteresse Remplit d'une si douce ivresse.
Ce Lorette au ciel tiède et clair.
Aux prés ridés par le zéphire.
Dont l'aspect met l'âme en délire, Où chafjue cœur vaut un empire ;
J'ai vu bien d'autres lïeux encor Qui surent captiver ma flamme, S'attacher puissamment mon âme.
Dont le nom seul m'est un dictame Mais dans son plus riche décor.
Aucun cependant ne t'efïace.
Saint-Philippe ! nul ne surpasse Ta splendeur, ton charme, ta grâce :
Ton souvenir est un trésor Dont mon âme est restée avare, Un trésor éclatant et rare Dont mon exil sombre se pare.
Ton ciel est si pur et si beau.
Soit qu'en son ardente carrière L'astre brillant du jour t'éclaire Des flots brûlants de sa lumière.
Soit que, ceignant son noir bandeau Parsemé de blanches étoiles, Sur toi la nuit tende ses voiles Comme Arachné jadis ses étoiles.
Ou que la surface de l'eau Sous ma cascade étincelante Et parmi l'herbe ruisselante Au clair de la lune s'argente !
Non rien n'est si majestueux Que ta montagne qui surplombe Ainsi qu'un vieux g-éant qui tombe Ou f[ui s'incline vers la tDmbe ; Non, rien n'est frais, harmonieux, Comme tes verdoyants lx)cages Où mille oiseaux pleins de ramages Agitent les épais feuillages ; Rien n'est doux, n'est délicieux Comme ton matinal zéphire.
Comme ta brise qui soupire (Juand l'astre du jour se retire.
Chercher le silence et l'étiide ! . . . . Et ce toit noirci par le temps, Avec sa. large cheminée A demi par l'âge égrenée Et sa fenêtre cloisonnée :
Et ce perron aux pas tremblants.
Ce seuil rongé par la vieillesse, Et ce dedans dont chaque pièce M'est un souvenir de jeunesse !
Ah ! c'est là que jadis j'ai vu Des ris la céleste phalange Sur mon âge à la beauté d'ange Verser le bonheur sans mélange ; C'est là que mon cœur a connu Combien il est doux pour le frère D'habiter au toit de son père Avec tous les fils de sa mère (*) ; C'est là que. de loin accouru.
Chaque an j'offrais dans l'allégresse Les couronnes de ma sagesse A ma mère pleurant d'ivresse ;
Là (|u "ensuite auprès du flot clair, Et sur les rocs où croît l'oseille, Et sur la pelouse vermeille.
C'était plaisir, c'était merveille !. . . . Ah ! ton bonheur naïf et cher.
Plus doux qu'à l'odorat la myrrhe, Plus doux qu'un soufifle du zéphire,
(*) Expression de Victor Hugo.
Quel langage le pourrait dire ?
Il était grand comme la mer Et profond comme ses abîmes.
Serein comme tes vertes cimes Et pur comme tes cieux sublimes.
Hélas ! le temps à désuni
Cette gerbe de la famille
Comme le vent dans la charmille
Disperse la grappe sans vrille.
Et sous ce toit cent fois béni
Où tant des miens ont reçu l'être
Un étranger commande en maitre (*) !, .
Ah ! c'est que. quand sur son vieux hêtre
La mère a déserté le nid,
Il faut que l'oisillon s'envole
Et que sa couche chaude et molle
Devienne le jouet d'Eole.
Oui me rendra tes soirs vermeils Mêlés de pourpre et de pénombre.
Tes astres se levant sans nombre A ton grand horizon ceint d'ombre, Ces bois fruitiers dont tes soleils Colorent si gaiment les faites Et ces promenades discrètes Dont j'ai tant aimé les retraites ?
Bois, champs, rochers qu'à mes réveits
(*) C'est maintenant vn neveu.
Je saluais avec tendresse,
Vieux compagnons de ma jeunesse,
Réjouirez-vous ma vieillesse ?
Je vous ai perdus pour toujours,
Amis sacrés de mon jeune âge !
Oui, pour toujours ! L'affreux voyage
Qui me jette de plage en plage
Va suivre son douloureux cours ! . . .
Ah ! du moins votre image chère
Me suit, elle, à la froide bière ;
Et, si j'eus l'existence amère.
Et si le dernier de mes jours,
L'heure de la suprême alarme,
M'arrache une dernière larme,
Elle aura cependant ce charme.