LA VAGUE
Quand le matin tu vois briller la rose. Songe qu'au soir elle n'existe plus.
Mme Perrier.
Quand sur les flots brumeux de l'immense océan
Le? vents ont déployé leur aile,
Leur front palpitant s'échevelle Et le géant bondit dans un sublime élan ;
Il brandit des milliers de crêtes Qu'en ses bruyants transports sans relâche il accroît, Et que traîne avec lui le souffle humide et froid
En faisant bouillonner leurs faîtes.
Et parmi ces grands flots, ces montagnes — Cjui sont
Néanmoins des points dans l'abîme,
Quelque sourcilleux et sublime Qu'à travers le brouillard nous paraisse leur front —
Il en est une qui domine Par son port noble et grand, sa splendide beauté, Dont la marche s'empreint de fière majesté,
Dont la face paraît divine.
L'œil plein d'enchantement la regarde venir
A t;"îivers la sombre distance ;
A mesure qu'elle s'avance.
L'esprit même enchanté ne sait se contenir :
L'ci-'il et l'esprit l'aiment, l'admirent. L'admirable au milieu des lielles aux traits blancs. Avec ses longs tressants, ses grands jets écumants.
Ses bowillonnemejits qui délirent.
AU LARGE l6l
Mais avant qu'elle fut, dès le principe, Dieu De sa main discrète et féconde Au sein tumultueux de l'onde
Devant elle a placé le granit plein de feu ; Et, quand l'admirable s'approche,
On croit que va tomber devant elle l'écueil :
Elle y heurte pourtant à son propre cercueil, Et sans que frémisse la roche.
Hélas ! du temps brumeux le souffle amer et froid
Comme l'autan sur l'onde
Sans relâche s'accroit ;
Sa course furibonde
Sur l'océan du monde Consomme chaque jour un plus farouche exploit. Oui saura les compter, ces humains enviables,
Ces maîtres de l'amour,
Ces forces indomptables.
Qu'il fait paraître au jour
Et brise sans retour Dès qu'on a vu s'ouvrir leurs carrières aimables ?
Et parmi ces puissants, ces rois de la santé.
Ces prodiges sans nombre
De force et de beauté,
Combien au tombeau sombre
Il en jette dans l'ombre Oui tiennent noblement la haute royauté ! . . . .
Ah ! Tim d'entre eux. naguère, une vierge ingénue,
Au front plein de splendeur
Et de grâce inconnue
Par sa douce candeur
A charmé notre cœur Autant qu'à nos regards elle fut bienvenue.
Nous nous disions : « Son teint de neige et d'incarnat, 'L'attrait qui la décore,
Est moins charmant encore Que le cœur chaleureux, naïf et délicat,
Oui d'un élan sonore
Dans sa poitrine bat :
Douce comme l'espoir, forte, candide et belle, Elle a du frais matin l'apparence et l'éclat,
Heureux l'époux fidèle
Qui vieillira près d'elle ! »
Mais la fille admirable a rencontré l'écueil
Sur l'océan du monde *
Où le trépas abonde.
Où si près du berceau flotte aussi le cercueil.
Où la mort nous émonde
Dès en passant le seuil ....
Elle avait dix-huit ans. la brillante admirée Et déjà pour jamais au jour elle a clos l'œil.
Et nous l'avons pleurée
Dans la mort sombre entrée !
Sur son charme et son nom déjà le noir oubli, Comme un voile épais d'ombre Tendu par la nuit sombre, s. jeté lourdement son vaste et froid repli ! Oui, comme un flot qui S(jmbre S'affaisse enseveli Sans quitter sa mémoire au sein mouvant de l'onde, Les charmes de Roxanne ont si vite pâli Et sa trace profonde A disparu du monde !