‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris [microforme]Chapitre 22 sur 51 · STAEL · texte numérisé non relu

STAEL

Le front plein de pâleur et couronné d’ennui, Octobre va bientôt laisser choir devant lui Le sceptre de l'année :

Le rameau presque nu se relève sans fruit Et la feuille en pleurant se détache, erre et fuit Au vent abandonnée.

Que j'en ai vu tomber, lentes comme un soupir ; Que j'en ai vu pleuvoir dans la tourmente et fuir, De pauvres feuilles mortes !

Que j'en ai vu coucher, des soleils endeuillés, Des jours pâles qu'Octobre avait appareillés De ces tristes escortes !

Que j'en ai vu déjà, des arbres effeuillés, Des rameaux amaigris, chauves et dépouillés De leur douce harmonie, Depuis le chêne fort qui grandit sur les monts Jusqu’aux faibles humains que de froids aquilons Glacent toute la vie !

Car nous sommes aussi des arbres que le ciel A plantés pêle-mêle en ce monde cruel Et que sa main féconde ; Et nos feuilles, à nous, sont ceux que nous aimons Epoux, frères, amis, anges en cheveux blonds Dont l'amour surabonde.

Le souffle de la mort s'élève en mugissant,

Sans merci les arrache au rameau gémissant, Les pousse vers la tombe ;

Et l'arbre, désormais effeuillé sans retour,

Est triste et décharné jusqu’à ce qu’à son tour Il se dessèche et tombe.

Et ceux que le destin a poussés loin de nous Avant que dans la mort leur être soit dissous !

(En sais-je l’affreux nombre ?)...

Eux-mêmes ont laissé l’arbre triste et noirci ; Car, quoique pleins de vie, ils sont, pour nous, aussi Entrés dans la mort sombre.

Page 1