‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris [microforme]Chapitre 31 sur 51 · LES DEUX PEUPLIERS · texte numérisé non relu

LES DEUX PEUPLIERS

Je ne viens pas traîner dans vos riants asiles Les regrets du passé.

LAMARTINE

Si quelque jour le sort jette vos pas errants Sur la douce Ile d'Orléans,

Allez sur le versant qui regarde Borée, Dont la figure bigarrée

Y charmera d’ailleurs votre cœur et vos yeux. Car un rivage gracieux

Y développe au loin au pied des Laurentides Une forêt d’ajoncs humides,

Et s’y mire en des flots tranquilles et profonds, Puis, presque au niveau des grands monts,

Vous y verrez d'en haut les foins et les fougères Ondés par les brises légères.

Arrêtez-vous aux lieux où sur le vert talus La route ne s'élève plus.

Là, tout aur:ès de vous, comme un rustique trône, Un coquet pavois octogone

Rempli d'ombre et de frais de grands feuillages sort, S’avance et surplombe le bord.

Là s’élevaient jadis sur l’arête escarpée Et d’ombrages enveloppée

Deux Peupliers géants et pleins de majesté, Dont la force et l’air de santé

€) Voir Mo Séjour, page 14.

AU LARGE 97

Remplissaient de plaisir et le cœur et la vue D'aussi loin qu’à travers la nue

On vit avec orgueil leur tête s'élancer.

Vous eussiez vu s'entrelacer

Leurs grands rameaux perdus dans des flots de feuillages. Et leurs gigantesques ombrages

Se mêler l’un à l’autre et ne faire qu’un seul ; Leurs racines sous le glaïeul

Emerger d’un seul jet, égales et jumelles, Puis, tous deux monter parallèles

Dans les airs étonnés leurs vastes troncs brunis Que leur naissance avait unis.

Les mêmes ouragans imprimaient à leurs cimes . Avec les mêmes voix sublimes

Les mêmes bercements et les mêmes émois ; La même rosée à la fois

Abreuvait de ses flots leurs tiges altérées Et perlait leurs feuilles nacrées ;

Les mêmes vents légers et les mêmes zéphyrs Modulaient les mêmes soupirs,

Les mêmes doux concerts et les mêmes murmures Dans leurs colossales ramures.

Et chacun se disait : L'un sur l’autre appuyés, L'un par l’autre multipliés,

Puisant à deux le suc qui leur donne la vie, Les rend beaux et les fortifie,

Les deux géants sont forts contre les aquilons ! Les montagnes et les vallons .

Pâliront, dévastés et glacés d’épouvante Sous l’haleine lourde et hurlante

De l'automne en fureur, de l'hiver ceint d'autans Et des meurtriers ouragans ;

Les colères du ciel boulverseront tout Tandis qu'eux resteront debout.

Mais un jour, cependant, à l'horizon l'orage S'apprèta, vaste et plein de rage ;

Le firmament entier se voila de noirceur, Et l'Ile sembla prendre peur ;

L'ouragan accourait lui-même avec la foudre Comme pour la réduire en poudre.

D'abord les deux géants ont ri, le dos courbé, Puis... soudain l'un d'eux est tombé.

On a haché le mort : on l’a mis en planchettes, Puis on en a fait des banquettes

Où l’on s'assied parfois autour du survivant. L'ennui s'y repose souvent ;

Que le jour soit en flamme où que le doux zéphire Sous l'aile du soir y soupire,

Le pauvre peuplier verse toujours des pleurs. On dit qu’il se meure de douleurs.

De fait, voyez au pied du sublime colosse Une blessure large, atroce,

Laissée au malheureux par son frère en tombant, Qu'irritent la pluie et le vent,

Où s’infiltrent les eaux au souffle de l'automne, Où le soleil brülant rayonne :

AU LARGE

La gangrène s'enfonce et, déjà jusqu'au cœur Entrainant la froide langueur,

Elle y glisse un poison dont la marche est latente, Mais près de qui va la mort lente.

O vous qui l'irez voir, quiconque vous soyez, Ces sublimes débris de géants foudre )yÉs ar l'ouragan rauque et sauvage, Près de ces arbres forts vous n'êtes qu'au maillot, Et vous tombez plus vite et vous mourez plus tôt Quand sur vous a frappé l'orage.

Si vous avez comme eux : os jours pleins de zéphyrs, Vos jours étincelants, enivrés de plaisirs Et d’inéffables allégresses :

Vous les avez aussi vos horribles réveils, Vos jours sombres et froids, amers et sans soleils, Vos jours de géantes tristesses.

Si, par un retour juste, une forte amitié Au fond de votre cœur a jamais éveilté Une flamme urdemment sentie, Oui, ces jours de douleurs où d'émois ingénus, Quiconque vous soyez, vous les avez connus, Ils ont parsemé votre vie.

Car vous avez alors appuyé votre cœur,

Dans les jours de la joie et du sombre malheur, Sur un appui cher et solide :

Et, partagés ainsi, vos douleureux efforts

Et votre enchantement plein d'aveugles transports Ont fait leur course plus limpide.

Mais, malgré ves deux cœurs ensemble conjurés, Vous avez dü subir, ou vous les subirez,

Ces chocs désastreux de la vie Dont le front de granit est couronné d'horreur, Qui porte le trépas et dont l'âpre fureur

Ne s'arrête point qu'assouvie.

Le plus cher de vous-même un jour a succombé, Et sur lui de vos yeux un long fleuve est tombé Qui toujours plus amer y tombe :

La plaie en votre cœur s'aggrave tous les jours, Y saigne goutte à goutte et s'enfonce toujours En vous approchant de la tombe.

Pour calmer vos regrets et charmer vos soupirs, Vous entassez en vain les pieux souvenirs

A vos regards inconsolables :

Ils ne font qu'irriter vos rebelles douleurs, Ne savent qu'élargir la source de vos pleurs, Car ces maux-là sont incurables.

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