LE SOUPIRS
Cœur content Soupire souvent,
Vous, les enfants d'un jour qui dormez votre somme Aux langes du berceau,
Pourquoi soupirez-vous comme soupire l’homme Qui descend au tombeau ?
Pourquoi soupirez-vous comme ces tendres mères Que vous navrez d'amour,
Tout en les abreuvant de tristesses amères Dès votre premier jour ;
Comme ces jeunes forts—vos pères indomptables— Déjà pleins de soucis
Et jaloux de filer des trames enviables Aux heures de leurs fils :
Comme l’homme écrasé sous le fardeau de l'age Que la mort va bientôt
En dépit de ses vœux ravir à l'esclavage Dans un dernier sanglot :
Comme l’exilé sombre à qui le sort funeste Garde les noirs ennuis,
Ou le pâle captif pour lequel il ne reste Que d'effroyables nuits :
Ou la veuve qui pleure et dont l'âme se brise Au penser du trépas,
Ou l'orphelin sans toit que la pitié méprise Et ne recueille pas ;
Ou l'infirme en haillons que la faim étiole Su: le bord du chemin,
A qui la charité refuse son obole Et repousse la main ?
Pourquoi soupirez-vous comme en passant soupire Le hâve mendiant,
Ou le juste qu'on frappe et que son long martyre Tourmente en souriant ;
Comme soupire aussi la fille pâle et nue Qu'on flétrit sans retour,
Ou l'amant qui s'affole, ou la vierge ingénue Que tourmente l'amour ?
O vous qui paraissez, pleins de paix et de grâce, Ignorer la douleur,
Pourquoi soupirez-vous comme quiconque passe Au creuset du malheur ?
Au creuset du malheur ! L'homme au sein de l'ivresse Qu'enfantent les plaisirs,
Et flottant emporté sur des flots d'allégresse
Pousse encor des soupirs.
Et les objets nombreux qu'il hait ou qu'il adore Etalés à ses yeux
En exhalent aussi, du couchant à l'aurore En fatiguent les cieux.
Le ruisseau clair et lent qui sous les verts ombrages Mouille à peine ses bords,
Et le fleuve argenté qui caresse ses plages Sans pénibles transports,
Le lac au fond des bois entouré de verdure, Les antres, les bosquets,
L'oiseau sous la feuillée au sauvage murmure, La fraicheur des forèts,
Le soir où tout émoi se calme et se repose, La brise et les zéphyrs,
La nuit majestueuse et l'aurore au teint rose, Sont tous pleins de soupirs.
L'océan en fureur, l'ouragan qui délire
Et s'arrête navré, L'orage qui mugit... Tout ce qui naît soupir. Ai-je trop soupiré ?