I -irrite facilement, et qui en souffre la première
-'t te bonne Mme Poussignol! Je m'ingénie à prévenir
olères de M. le préfet. Les jours où il doit faire
nelque long travail, présider quelque cérémonie ofïi-
ielle très fatigante, — Madame m'en informe tou-
— pour prévenir autant que possible l'énerve-
1 , je lui prépare des mets qui lui rafraîchissent le
ig, lui calment les nerfs en lui procurant la surprise
petite gourmandise. Ce que nous le dorlotons,
»tre préfet! Il peut ainsi s'acquitter des devoirs de
sa charge sans trop souffrir el sans trop taquiner m honnêtes gens. Car, lorsqu'il est irrité, il cherche à se calmer sur le dos de MM. les curés. Il est bien rare alors qu'il ne fasse pas supprimer un traitement ou qu'il ne signale pas au ministre quelque école congréganiste à fermer. Aussi, je veille. Je crois bien que, sans moi, M. le préfet serait depuis longtemps atteint de cette maladie qu'on appelle la neurasthénie.
M. le préfet, s'il eût connu cette sollicitude pour sa personne et qu'elle émanait d'une de ses expulsées, eût pu dire, à moins d'être ingrat : Salutem ex inimicis nostris (1). Il avait trop de fois chanté les psaumes en sa jeunesse pour avoir oublié ce bout de verset.
Je veux être juste : je dois avouer qu'il ne marchandait pas à sa femme les témoignages de gratitude pour le dévouement qu'elle lui montrait. Il respectait l'inpendance d'âme de Mme Poussignol et subissait, sans trop s'en défendre, le charme de ses gracieuses vertus, de sa distinction native et de sa beauté presque célèbre dans le département. C'est que pour être antiministérielle résolue, Mme Poussignol n'en était pas moins une incomparable préfète. Elle recevait avec élégance les invités de son mari et, aux soirées officielle accueillait avec une souveraine bonne grâce le per sonnel du Bloc. Mme Poussignol en était quitte pouj envoyer le lendemain aux dames de l'œuvre desSacris ties, qui devaient la transformer en chape, en chasuble la robe qu'elle avait portée la veille et qui avait frôl<
(1) Le salut nous vient de nos ennemis.
les gens de la truelle. C'était une manière plus originale qu'une autre de désinfecter sa garde-robe.
Mme la préfète n'était point la seule dans Verney qui vécût en opposition d'idées avec son mari. La guerre religieuse était en plus d'une famille. Les femmes de nos plus notoires francs-maçons s'affirmaient chrétiennes dans leur vie : plusieurs parmi elles venaient aux réunions pieuses que Mme Poussignol présidait clandestinement en un coin de la préfecture. Ils n'étaient pas tous braves devant les ironies de leur femme. Plusieurs d'entre eux, pour se rendre aux offices de la loge, inventaient des prétextes, alléguaient des rendez-vous d'affaires dans un café de la ville : « Tu sais bien, le monsieur qui a dîné chez nous l'année dernière. » Quelques-uns, parmi nos trois points, semblaient avoir fait la gageure de se ridiculiser en donnant le spectacle des plus étonnantes inconséquences. On citait tel franc-maçon qui pratiquait ostensiblement, avec piété, la religion maçonnique; qui, conseiller municipal sous l'ancienne municipalité, avait voté le renvoi de toutes les religieuses, l'interdiction des processions, du port de la soutane et qui plaçait ses filles dans un couvent; si on lui demandait d'expliquer cette incohérence de conduite, il h»' pouvait que s'écrier : « C'est ma femme! »
Ainsi, c'était à Verney, dans les familles, la lutte |des deux Eglises : de la nôtre, qui fut celle des Français pendant quinze siècles; de la leur, liturgie carnavalesque qui veut se donner des airs de religion! Les hommes criaient : « Je veux m'aiïranchir! » et ils cou-
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raient à la loge où pontifiait Jean Gaudry. Les femin presque toutes, tenaient bon pour la messe. Entre époux, devaient se chanter bien souvent autour du pot-au-feu des duos dans le goût de celui-ci, qu'un jour il me fut donné d'entendre :
— Alors, disait le mari à sa femme qui rentrait de l'église, un livre de messe à la main, tu es comme ça, dans la bondieuserie jusqu'au cou! Une cagote, quoi! Joli agrément pour un homme!
— Joli agrément pour moi, répliquait la femme, d'avoir pour mari un bigot qui s'en va le soir faire ses dévotions à la loge, qui se fourre sur le ventre et sur la poitrine des scapulaires en ferblanterie, qui appelle ses voisins « mes chers frères », comme un curé qui prêche dans la chaire! Mes chers frères! Tu peux en parler! Il y en a plus des trois quarts là dedans que tu ne veux pas sentir!
— Moi, répliquait l'homme, si je vais à la loge c'est pour me libérer!
— Te libérer! faisait la femme. Ah! tu l'as bien l'air libéré, je t'assure! Mais regarde-toi donc! Un monsieur qui s'en va faire des mômeries en se cachant! Au moins, moi, si je vais à la messe, c'est en plein jour; tout le monde peut m'y voir! Tandis que toi, c'est aux heures de nuit, toutes portes closes; c'est entre vous! Et vous faites mieux! Si vous vous livriez à vos exercices de dévotion devant vos femmes, elles vous trouveraient si godiches qu'elles ne pourraient plus vous regarder sans rire! Je te vois d'ici faire le signe de détresse à ce vieux gredin de père Balluchot, legnaff
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du coin de la place — ton cher frère, c'est flatteur pour moi! — et lui gratter la paume de la main ! Prends garde, tu sais, il peut y rester de la poix! Oh! oui, cache-toi, je t'en prie! Je ne pourrais plus te prendre au sérieux!
Croyez-vous que cette femme, encore que livrée à la superstition romaine, eût divorcé d'avec le bon sens? Se libère-t-il celui qui déserte la foi de sa race, la religion des ancêtres; qui dédaigne la vieille église où sa mère a prié, où depuis des siècles et des siècles, les chrétiens courbent le front quand l'hostie monte dans les mains du prêtre, pour s'en aller, le soir, à l'heure des ombres, gratter son prochain dans le creux de la main, et la poitrine blindée de je ne sais quels ustensiles, de je ne sais quelle chaudronnerie mystérieuse, 'adorer une espèce de Dieu dans une espèce de temple!
Je sais de braves gens qui, tous les quatre ans, )rsque s'ouvre en France cette guerre civile que nous ppelons par pudeur « la lutte électorale », alors u'on se fusille d'un journal à l'autre et qu'éclatent haque matin des professions de foi chargées de men- )nges, s'en vont répétant : « Quel tintamarre! C'est à
perdre son latin! Tous ces messieurs qui se présentent 02 élections veulent notre bonheur, c'est entendu.
4 5 i SÉPARONS-NOUS
— Mon Dieu, qu'est-ce que nous leur avons donc fait pour qu'ils nous aiment tant? — Mais que de bariolages dans leurs convictions! Et ce qu'ils sont bavards! Et quels drôles de boniments! Que de discussions, de protestations, de proclamations, de déclamations! Le moyen de se reconnaître dans ce tohu-bohu? » Le moyen? Ah! qu'il est simple! Regardez la France. Elle est coupée en deux grandes factions : celle de la calot to et celle de l'anticalotte. Quand l'empire de Byzance tomba en décrépitude, il n'y eut plus, pour rendre à son peuple quelque apparence de vigueur et lui faire oublier qu'il mourait, que le cirque avec ses « verts » et ses « bleus ». Nous autres, pour nous soutenir et nous donner l'illusion de la vie, nous avons la calotte. Par elle, nous gardons encore figure de nation; si j'osais me servir d'une expression paradoxale et prétentieuse, je dirais que la calotte est la clef de voûte de l'édifice national. Otez-la, tout croule : notre énergie n'a plus d'aliment; nous ne connaissons plus ces grandes passions qui, mises en commun, donnent à une collectivité de la cohésion. Sans la calotte, plus de belles colères, plus de fières haines, plus d'enthousiasmes, plus de raisons de vivre : nous ne sommes plus un peuple et nos « amis a d'un peu partout peuvent venir danser le cake-walk sur les ruines de ce que fut la France. Ecoutez : quand le temps des joies électorales est venu, que demandent les électeurs à ceux qui lui font la cour? Du vin et le jeu de la calotte! Qu'on ne s'avise pas de lui offrir d'autres provisions et d'autres exercices : le peuple se fâche; il veut, il réclame son jeu
tant aimé. C'est ainsi que nous donnons au monde l'invraisemblable spectacle d'une nation de quarante millions d'individus qui se battent autourd'unecalotte. Nous en sommes là, et, quand l'histoire parlera de notre époque, elle dira : « C'était au temps de la guerre de la calotte qui fut plus néfaste à la France que la guerre de Cent ans. Les deux partis aux prises étaient plus acharnés l'un contre l'autre que ne furent autrefois les Armagnacs et les Bourguignons. » Je me demande, par exemple, comment les Aulard du vingt-sixième siècle s'arrangeront pour expliquer à leurs contemporains que nous étions des gens de lumière. Oh! comme je compatis au labeur des historiens futurs! S'il nous est possible, aujourd'hui, de comprendre les grands ancêtres de la Révolution, c'est qu'ils étaient plus logiques que leurs fils. Nos vénérés pères menaient la guerre aux curés vigoureusement, à la manière de ce temps-là : tous ceux dont l'habit contrariait leurs idées, ils les supprimaient. Ils guillotinaient les prêtres avec cette idée qu'il est difficile à qui n'a plus de tête sur les épaules de porter la calotte. Comme on les comprend! Ils étaient quand même admirables dans leur rude bon sens, nos vénérés pères! Ce n'est ipas comme ceux d'aujourd'hui, les messieurs de la moderne anticalotte! Ils parlent bien de temps en temps d'exterminer l'engeance des porte-soutane. si bêtes! Est-ce qu'on n'a pas besoin d'un bon petit curé pour vous débarbouiller l'âme et vous l'habiller d'une jolie absolution, avant le grand départ? Aussi, on les garde tout en les tourmentant; on prend
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même soin de ne pas les abîmer. L'Histoire, je vous dis, n'y verra que du bleu!
La bataille qui se livrait à Verney n'était qu'un épisode sans grandeur de la guerre qui prêtera son nom à notre époque. Ce qui donnait quelque intérêt à ces luttes devenues banales, parce que trop souvent répétées, c'était la situation singulièrement périlleuse où se trouvait placé M. Jean Gaudry. Il avait deux concurrents : un « libéral » et un « socialiste révolutionnaire ». Il devait triompher du modérantisme de l'un et des outrances de l'autre. Sous le déguisement du premier, il n'était point difficile de retrouver un « calotin » qui voulait se rallier le plus de partisans possible et, pour ce, se parait du titre de « libéral », que, du reste, il méritait; car il n'aimait pas seulement sa liberté, mais celle des autres, ce qui est d'un honnête homme. Sous l'accoutrement du second se cachait un « anticalotin » perfide qui s'appropriait l'épithète de « socialiste » pour avoir un prétexte à supplanter M. Gaudry dans son poste de député. Le danger était grand pour le mari de Mme Rosita. Il devait conduire sa barque entre deux récifs : la réaction et l'anarchie; n'aller ni trop à droite, ni trop à gauche, au risque de chavirer. Oh! une catastrophe est bien vite arrivée! Parfois, M. Gaudry aimait à se persuader qu'elle était impossible et il considérait les « faiblesses » de ses deux adversaires : l'un était clérical, ou du moins on pouvait le traiter comme tel et ameuter contre lui toute l'Eglise maçonnique; l'autre poussait vraiment un peu loin l'originalité : il n'était pas millionnaire
et osait se dire socialiste! De l'aberration, tout simplement! Lorsqu'il récapitulait ses chances de succès, M. Gaudry, qui, en vingt-cinq ans de luttes électorales, avait pu étudier la psychologie du suffrage universel, aimait à répéter : « Mon concurrent socialiste sera battu : il est sans le sou et s'appelle Lebaigneur. Voilà mon meilleur atout! » Ce n'était déjà pas si mal raisonner! L'électeur socialiste ne se soucie point de prendre ses domestiques parmi les gens qui ont sur eux une odeur de misère, qui sentent le pauvre : il lui faut, pour le servir, quelque chose de reluisant. Se dire qu'un homme cossu qui a plusieurs pignons sur plusieurs rues, château par-ci, usine par-là; qu'un avocat fameux, à vingt sous la phrase, un gaillard habile à se faire cent mille francs de rente en écrémant les gros procès; qu'un noble dont les ancêtres ont tutoyé Godefroy de Bouillon et tenu la chemise au lever du roi se proclame « socialiste », va aux ouvriers, aux paysans avec d'humbles paroles : « Voulez-vous me prendre? Oh! comme je serai gentil, obéissant! Comme j'écouterai vos désirs, vos ordres, vos caprices! » voilà ce qui flatte la vanité d'un pur. Mais, lorsqu'on s'appelait tout bêtement Lebaigneur, nom
Iis gloire; lorsqu'on n'était qu'un méchant petit }>ubliciste », c'est-à-dire d'un degré au-dessous de (rien comme valeur sociale; lorsqu'on n'avait seu- «'inent pas été capable de se faire millionnaire, qu'on tait même pas noble, même pas agent de change, enir mendier le suffrage du prolétaire et prétendre lu'on s'entendrait mieux qu'un autre à réaliser son
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rêve, c'était de l'inconscience! Au fond, les électeurs socialistes se sentaient froissés dans leur orgueil de voir ce Lebaigneur demander à entrer à leur service. « C'était les prendre pour qui? » M. Gaudry comptait bien qu'au scrutin les électeurs se souviendraient de l'impolitesse grave qui leur était faite; mais de noirâtres pensées venaient bientôt assombrir les espoirs de notre député. Lebaigneur pouvait user du talisman magique, prononcer la phrase qui méduse les consciences et pompe les bulletins de vote : « A bas la calotte! » tandis que lui, Gaudry, devait mettre une muselière à ses convictions anticléricales, de par l'ordre d'un abbé Blondot : « Imbécile! pensait notre député, de m'être fait pincer ainsi dans une église! Une autre fois je prendrai encore plus de précautions! »
Et de plus, notre Jean n'ignorait pas qu'il avait pour ennemis dans sa circonscription tous ceux à qui il n'avait pu faire don d'un morceau du budget national : le nombre allait en s'augmentant d'année en année! M. Gaudry avait tant promis et à tant de gens, que si la France eût voulu tenir les engagements de son député, elle eût dû faire la guerre à nos voisins d'Europe pour leur soustraire quelques provinces et ped mettre ainsi à ce brave cœur de caser ses clients dans les pays conquis. La vieille terre des Gaules n'est pas assez fertile en bureaux de tabac, en « bonnes places » pour contenter l'appétit de l'électeur : il va nous falloir, Seigneur, une France de supplément! Tous ceux qui n'étaient encore ni cantonniers, ni facteurs, ni sergents de ville, et qui convoitaient ces postes, frustraient de
leur confiance M. Gaudry : ils la portaient au candidat
socialiste qui, lui du moins, n'était pas usé et dont
la candidature avait le lustre de la nouveauté. Ainsi,
'électeur du Bloc aurait à se prononcer entre M.Gau-
Iry « radical-socialiste » et l'autre, « socialiste » tout
mirt. Ne devait-on pas craindre qu'il se décidât pour
-ond, qui flattait tant d'appétits en prêchant
'urgence d'une révolution sociale; qu'il ne prît le
ommuneux, d'après ce principe qu'en politique, de
leux maux, il faut toujours choisir le pire? Notre
léputé connaissait la mésaventure de plusieurs anciens
.ollègues que le peuple souverain, d'un signe, en
,n jour de mauvaise humeur, avait fait rentrer dans
3 néant. L'électeur congédie ses domestiques sans
lême leur donner leurs huit jours. Quand on paye,
it veut être servi! A méditer pareille infortune,