‹ Sept dialogues de bêtes. [Par] Colette Willy. Préf. de Francis JammesChapitre 3 sur 8 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

KIKI-LA-DOUCETTE, chat des Chartreux.

TOBY-CHIEN, buU bringé.

LUI

; seigneurs de moindre importance.

elle)

Pour Rachilde.

SENTIMENTALITES

Le perron au soleil. La sieste après déjeuner. Toby- Chien et Kiki-la-Doucette gisent sur la pierre brûlante. Un silence de dimanche. Pourtant, Toby-Chien ne dort pas, tourmenté par les mouches et par un déjeuner pesant. Il rampe sur le ventre, le train de derrière aplati en grenouille, jusqu'à Kiki-la-Doucelte, fourrure tigrée immobile.

Tu dors?

KIKI-LA-DOUCETTE, ronron faible.

TOBY-CHIEN

Vis-tu seulement? Tu es si plat! Tu as l'air d'une peau de chat vide.

KIKI-LA-DOUGETTE, voix mourante.

Laisse... ~

TOBY-CHIEN Tu n'es pas malade?

KIKI-LA-DOUCETTE

Non... laisse-moi. Je dors. Je ne sais plus si j'ai un corps... Quel tourment de vivre près de toi! J'ai mangé, il est deux heures... dormons.

Je ne peux pas. Quelque chose fait boule dans mon estomac. Cela va descendre, mais lentement. Et puis ces mouches, ces mouches!... La vue d'une seule tire mes yeux hors de ma tête. Comment font-elles? Je ne suis

que mâchoires hérissées de dents terribles (entends-les claquer!) et ces betes damnées m'échappent. Hélas! mes oreilles! hélas! mon tendre ventre bistré! ma truffe enfiévrée!... Là! juste sur mon nez, tu vois? Comment faire? je louche tant que je peux... Il y a deux mouches maintenant? Non, une seule... Non, deux... Je les jette en l'air comme un morceau de sucre. C'est le vide que je happe... Je n'en puis plus. Je déteste le soleil, et les mouches, et tout ! . . .

Il gémit.

KIKI-LA-DOUCETTE, assis, les yeux pâles de sommeil et de lumière.

Tu as réussi à m'éveiller. C'est tout ce que tu voulais, n'est-ce pas? Mes rêves sont partis. A peine sentais-je, à la surface de ma fourrure profonde, les petits pieds agaçants de ces mouches que tu poursuis. Un effleurement, une caresse parfois ridait d'un frisson l'herbe inclinée et soyeuse qui me revêt...

Mais tu ne sais rien faire discrètement; ta joiepopulacière encombre, ta douleur cabotine gémit. Méridional, va !

TOBY-CHIEN, amer.

Si c'est pour me dire ça que tu t'es réveillé!..

KIKI-LA-DOUCETTE, rectifiant.

Que tu m'as réveillé.

TOBY-CHIEN J'étais mal à l'aise, je quêtais une aide, une parole encourageante...

KIKI-LA-DOUCETTE Je ne connais point de verbes digestifs. Quand je pense que, de nous deux, c'est moi qui passe pour un sale caractère ! Mais rentre un peu en toi-même, compare! La chaleur t'excède, la faim t'affole, le froid te fige...

TOBY-CHIEN, vexé.

Je suis un sensitif.

SEMIMLN'TAI.ITLS 25

KIKI-LA-DOUCETTE Dis : un énergumène.

TOBY-CHIEN

Non, je ne le dirai pas. Toi, tu es un mons-

trueux égoïste.

KIKI-DA-DOUCETÏE

Peut-être. Les Deux-Pattes — ni toi — n'entendent rien à régoïsme,à celui des Chats ... Ils baptisent ainsi, pêle-mêle, l'instinct de préservation, la pudique réserve, la dignité, le renoncement fatigué qui nous vient de l'impossibilité d'être compris par eux. Chien peu distingué, mais dénué de parti-pris, me comprendras-tu mieux? Le Chat est un hôte et non un jouet. En vérité, je ne sais dans quel temps nous vivons ! Les Deux-Pattes, Lui et Elle, ont-ils seuls le droit de s'attrister, de se réjouir, de lapper les assiettes, de gronder, de promener parla maison une humeur capri-

cieuse?J'ai, moi aussi, MES caprices, MA tristesse, mon appétit inégal, mes heures de retraite rêveuse où je me sépare du monde...

TOBY-CHïEN, attentif et consciencieux.

Je t'écoute, £t je te suis avec peine, car tu parles compliqué et un peu au-dessus de ma tête. Tu m'étonnes. Ont-Ils coutume de contrarier ta changeante humeur? Tu miaules : on t'ouvre la porte. Tu te couches sur le papier, le papier sacré qu'il gratte : Il s'écarte, ô merveille, et te livre sa page déjà salie. Tu déambules, le nez froncé, la queue en balancier agitée de secs mouvements, visiblement en quête de méfaits : Elle t'observe, rit, et II annonce : « la Promenade de Dévastation. » Alors ? D'où vient que tu récrimines ?

KIKI-LA-DOUCETTE, de mauvaise foi.

Je ne récrimine pas. D'ailleurs, les subtilités psychologiques te demeureront à jamais étrangères,

SKNflM». NI AMIES 2"]

TOBY-CIIIEN

Ne parle pas si vite. Il me faut le temps de comprendre... II me semble...

KIKI-LA-DOUCETTE, narquois.

Ne te presse pas : ta digestion en pourrait pâtir.

TOBY-CHIEN, fermé à l'ironie.

Tu as raison. J'ai de la peine à m'exprimer aujourd'hui. Voici : il me semble que, de nous deux, c'est toi qu'on choie; et, cependant, c'est toi qui te plains.

KIKI-LA-DOUCETTE

Logique de chien!... Plus on me donne, plus je demande.

TOBY-CHIEN

C'est mal 1 C'est de l'indiscrétion.

KIKI-LA-DOUCETTE Non; j'ai droit à tout.

TOBY-CHIEN A tout? Et moi?

KIKI-LA-DOUCETTE Tu ne manques de rien, j'imagine?

TOBY-CHIEN De rien? Je ne sais. Aux moments où je suis le plus heureux, une envie de pleurer me serre les côtes, mes yeux se troublent... Mon cœur m'étouffe. Je voudrais, à ces minutes d'angoisse, être sûr que tout ce qui vit m'aime, qu'il n'y a nulle part dans le monde un chien triste derrière une porte, et qu'il ne viendra jamais rien de mauvais...

KIKI-LA-DOUCETTE, goguenard.

Et alors, il arrive quoi de mauvais?

SENTIMENTALITES

TOBY-CHIEN

Ah! tu ne l'ignores pas! C'est fatalement à cette heure qu'EIIe survient, portant une fiole jaune où nage l'horreur... tu sais... l'huile de. ricin! Perverse, insensible, elle me maintient entre ses genoux vigoureux, desserre mes dents...

KIKI-LA-DOUCETTE Serre-les mieux.

TOBY-CHIEN

Mais j'ai peur de lui faire mal... et ma langue épouvantée connaît enfin la fadeur visqueuse... Je suffoque, je crache. Ma pauvre figure convulsée agonise, — et la fin de ce supplice est longue à venir... Tu m'as vu, après, me traîner mélancolique, la tête basse, écoutant dans mon estomac le glouglou malsain de l'huile, et cacher dans le jardin ma honte...

3o SEPT DIALOGUES DE BÊTES

KIKI-LA-DOUCETTE Tu la caches si mal !

TOBY-CHIEN C'est que je n'en ai pas toujours le temps.

Elle a voulu, — j'étais petit, — me purger avec l'huile. Je l'ai si bien griffée et mordue qu'elle n'a pas recommencé. Elle a cru, une minute, tenir le démon sur ses genoux. Je me suis roulé en spirale, j'ai soufflé du feu, j'ai multiplié mes vingt griffes par cent, mes dents par mille, et j'ai fui, comme par magie.

TOBY-CHIEN

Je n'oserais pas. Je l'aime, tu comprends. Je l'aime assez pour lui pardonner même le supplice du bain.

KIKI-LA-DOUCETTE, intéressé.

Oui? dis-moi ce que tu ressens. La vue seule

SENTIMENTALITÉS 3l

de ce qu'EUe te fait dans l'eau me remplit de

frissons.

TOBY-CHIEN

Hélas!... Ecoule, et plains-moi. Quelquefois, lorsqu'ElIe est sortie de son bassin de zinc, vêtue de sa peau toute seule, — une peau sans poils et douce que je lèche avec respect, — Elle ne remet pas tout de suite ses peaux de linge et d étoile. Elle reverse de l'eau chaude, y jette une brique brune qui sent le goudron et dit : « Toby ! » Cela suffit; mon âme me quitte déjà. Mes jambes flageolent. Quelque chose, sur l'eau, brille, qui danse et m'aveugle, une image en forme de fenêtre tortillée... Elle me saisit, pauvre corps évanoui que je suis, et me plonge... Dieux!... Dès lors je ne sais plus rien... je n'espère qu'en Elle, mes yeux s'attachent aux siens, durant qu'une tiédeur étroite colle à moi, épiderme sur mon épiderme...

SEPT DLVl.nni.'KS LIE BETES

Brique mousseuse, odeur de goudron, eau piquante dans mes yeux, dans mes narines, naufrage de mes oreilles... Elle s'excite, Elle m'étrille d'uncœurallègre,ahanne, rit... Enfin, c'est le sauvetage, le repêchage par la nuque, pattes battant l'air et cherchant la vie; — la serviette rude, le peignoir où je goûte une convalescence épuisée...

KIKI-LA-DOUCETTE, impressionné au fond.

Remets-toi.

TOBY-CHIEN

Dame, rien que de le raconter... Mais toimême, si narquoisement curieux de mes malheurs, ne m'es-tu pas apparu, un jour, terrassé sur une table de toilette, au-dessous d'Elle qui, armée d'une éponge...

KIKI-LA-DOUCETTE, très gêné, queue battante.

Une vieille histoire ! Ma culotte de zouave était salie. Elle a voulu la nettoyer. Je l'ai

StNTIMUNTALITeS

persuadée que je souffrais atrocement sous l'éponge...

TOBY-CHIEN

Que tu es menteur! Elle t'a cru?

KIKI-LA-DOUCETTE

Heu... pas tout le temps. C'est de ma faute. Renversé sur le dos, j'offrais le ventre candide, les yeux pardonnants et terrifiés d'un agneau à l'autel. Je perçus, à travers ma culotte floconneuse, un fraîchissement à peine!... puis rien d'autre... l'épouvante me prit, je craignis ma sensibilité abolie... Mes gémissements rythmiques s'enflèrent, puis décrurent — tu connais la puissance de ma voix! — puis montèrent encore comme une clameur marine : j'imitai le petit veau, l'enfant fouetté, la chatte en amour, le vent sous la porte, grisé peu à peu de mon propre chant... Si bien qu'Elle avait depuis longtemps fini de me souiller

d'eau froide, et que je g-émissais encore, les yeux au plafond, devant Elle, qui riait sans tact et criait : « Tu es menteur comme une femme! »

TOBY-CHIEN, convaincu, Ça, c'est embêtant.

KIKI-LA-DOUCETTE

Je lui en ai voulu pendant toute une aprèsmidi.

TOBY-CHIEN

Ohl pour bouder, tu t'en acquittes. Moi, je ne peux jamais. J'oublie les injures.

KIKI-LA-DOUCETTE, pInce-sans-rire.

Et tu lèches la main qui te frappe. Connu I

TOBY-CHIEN, gobcur.

Je lèche la main qui... Oui, c'est tout à fait comme tu dis. C'est une jolie expression.

SE.^TIMF.^TALITÉ3 35

KIKI-LA-DOUCETTE Elle n'est pas de moi. La dignité ne t'étoufFe pas. Ma parole, souvent j'ai honte pour toi. Tu aimes tout le monde, tu accueilles d'un derrière plat toutes les rebuffades, ton cœur est avenant et banal comme un jardin public.

TOBY-CHIEN N'en crois rien, mal élevé. Tu te trompes, toi, l'infaillible, — aux manifestations de ma politesse. Voyons, franchement, veux-tu que je gTonde aux mollets de ses amis à Lui, de ses amis à Elle? Des gens bien vêtus qui savent mon nom (il y a beaucoup de gens que je ne connais pas qui savent mon nom) et me tirent bonnement les oreilles?

KIKI-LA-DOUCETTE Je hais les nouveaux visages.

TOBY-CHIEN Je ne les aime pas non plus, quoi que tu dises. J'aime... Elle et Lui.

KIKI-LA-DOUCETTË Moi, j'aime Lui... et Elle.

TOBY-CHIEN

Oh ! il y a long^temps que j'ai deviné ta préférence. Il y a, entre toi et Lui^ une espèce d'entente secrète. . .

KIKI-LA-DOUCETTE, souriant, mystérieux et abandonné.

Une entente... oui. Secrète et pudique, et profonde. 11 parle rarement, gratte le papier avec un bruit de souris. C'est à lui que j'ai donné mon cœur avare, mon précieux cœur de chat. Et Lui, sans paroles, m'a donné le sien. L'échange m'a fait heureux et réservé, et parfois, avec ce bel instinct capricieux et dominateur qui nous fait les rivaux des femmes, j'essaie sur lui mon pouvoir. A Lui, quand nous sommes seuls, les oreilles diaboliques pointées en avant, qui présagent le bond

SENTIMK.NTALITES

sur son papier-à-gratter! A Lui le tap-tap-tap des pattes tambourinantes à plat au travers des plumes et des lettres éparses! A Lui aussi îe miaulement insistant qui demande la liberté, — « l'Hymne au bouton de porte, » dit-il en riant; ou encore « la plainte du séquestré ». Mais à Lui seul aussi la contemplation tendre de mes yeux inspirateurs qui pèsent sur sa tête penchée, jusqu'à ce que son reg-ard appelé cherche et rencontre le mien dans un choc d'àmes si prévu et si doux que je clos mes paupières sous une honte exquise... Elle... s'ng^ite trop, me bouscule souvent, me vanne dans l'air pattes réunies deux par deux, s'énerve à me caresser, rit haut de moi, imite trop bien ma voix...

TOBY-CHIEN, ému d'indignation.

Je te trouve difficile. Assurément je l'aime, Lui, qui est bon, qui détourne les yeux de mes fautes pour n'avoir pas à me gronder.

Mais Elle ! C'est ce que je vois au monde de plus beau, de plus cher, et de plus incompréhensible. Son pas m'enchante, ses yeux variables me dispensent le bonheur et la tristesse. Elle est pareille au Destin et n'hésite jamais! Les tourments même, de sa main... Tu sais comme Elle me taquine?

KIKI-LA-DOUCETTE Durement.

TOBY-CHIEN

Non pas durement, mais finement. Je ne puis rien prévoir. Ce matin, elle s'est penchée comme pour me parler, a soulevé mon oreille de petit éléphant, et a jeté dedans un cri pointu qui est descendu au fond de ma cervelle...

KIKI-LA-DOUCETTE Horreur!...

SENTIMENTALITÉS Sq

TOBY-CIIIEN

Etait-ce bon ? Etait-ce mauvais ? Maintenant encore j'hésite. Cela a déchaîné en moi une folie circulaire de nervosité... Presque chaque jour, sa fantaisie exig-e que je fasse le « poisson » : soulevé dans ses bras, Elle étreint mes côtes jusqu'à la suffocation, jusqu'à ce que ma bouche muette s'ouvre comme celle des carpes qu'on noie dans l'air...

KIKI-LA-DOUCETTE Je la reconnais bien là.

TOBY-CHIEN

Soudain je me sens libre et vivant, vivant par le miracle de sa seule volonté! Que la vie alors me paraît belle! Comme je mâchouille sa main pendante, l'ourlet de sa robe!

KIKI-LA-DOUCETTE, méprisant.

Le joli jeu !

40 SEPT DIAf.OGUES DE BÊTES

TOBY-CHIEN

Tout le bien et tout le mal me viennent d'Elle... Elle est le tourment aig-u et le sûr refuge. Lorsque, épouvanté, je me jette en Elle, le cœur-fou, que ses bras sont doux, et frais ses cheveux sur mon front I Je suis son « enfant-noir » , son « Toby-Chien )),son «tout petit h'amour »... Pour me rassurer Elle s'assoit par terre, se fait petite comme moi, se couche tout à fait, pour m'enivrer de sa figure au-dessous de la mienne, renversée dans sa chevelure qui sent bon le foin et la bête! Comment résister alors? Ma passion déborde, je la fouis d'une truffe énervée, je cherche, trouve, mordille le bout croquant et rose d'une oreille — Son oreille ! — jusqu'à ce qu'Elle crie, chatouillée : « Toby! c'est terrible! au secours, ce chien me mange! »

KIKI-LA-DOUCETTE Saines joies, brutales et simples... Et tu

t'en vas, ensuite, faire la cour à la cuisinière.

TOBY-CIIIEN Et toi à la chatte de la ferme...

KIKI-LA-DOUCETTE, sec.

Assez, je te prie, ceci ne regarde que moi... et la petite Chatte.

TOBY-CHIEN

Une jolie conquête ! Tu devrais roug'ir.une chatte de sept mois !

KIKI-LA-DOUCETTE, excité.

Un fruit vert, une baie sauvage, te dis-je! Et personne ne me la volera. Elle est svelte autant qu'une rame à pois...

TOBY-CHIEN, à part.

Vieux polisson!

KIKI-LA-DOUCETTE ... Longue et balancée sur de longues pat*

42 SEPT DIALOGUES DE BÈrES

tes, elle va du pas incertain des vierges. Le dur travail des champs — elle y chasse le mulot, la musaraigne, voire la perdrix — a durci ses jeunes muscles, assombri un peu sa figure d'enftint. , .

TOBY-CHIEN Elle est laide.

KIKI-LA-DOUCETTE

Non point laide ! mais bizarre : un museau de chèvre aux narines roses, coiffé d'oreilles d'âne à la mode paysanne, des yeux latéraux, couleur dor ancien, dont le regard vif trébuche souvent dans un piquant strabisme... De quel cœur elle me fuit, confondant sa pudeur avec l'effroi! De mon côté, je passe lentement, on dirait indifférent, drapé dans ma robe splendide dont les rayures Tétonnent... Elle y viendra! A mes pieds la petite Chatte énamourée, qui aura jeté toute con-

trainte et se roulera sous moi comme une écharpe blanche 1...

TOBY-CHIEN

Moi, je veux bien, tu sais. Ici, les choses de l'amour me laissent relativement froid. L'exercice physique... mes soucis de gardien... je ne pense guère à la bagatelle.

KIKI-LA-DOUCETTE, à part.

La bagatelle ! commis-voyageur, va I

TOBY-CHIEN, sincère.

Et puis je peux bien t'avouer... Tu vois comme je suis petit. . . Eh bien ! par une guigne invraisemblable et pourtant vraie, je ne rencontre aux alentours que de jeunes géantes. La chienne de la ferme, une grande diablesse bâtarde aux yeux jaunes, m'accueillerait comme elle accueille... n'importe qui. Dévergondée, oh! ça... mais bonne fille, odorante, et cette espèce de charme exténué et canaille,

ces reç^ards affamés de louve douce... Hélas!., je suis si petit... Chez les voisins, je connais encore une danoise placide, vertig-ineuse comme une alpe; une berçère qui n'a jamais le temps à cause de son métier; une chienne d'arrêt nerveuse qui mord tout à coup, mais dont les yeux sauvages promettent l'ardeur... Hélas, hélas ! J'aime mieux n'y plus penser. C'est trop fatigant. Revenir surmené et non satisfait, battre la fièvre toute la nuit... Assez. J'aime... Elle et Lui, dévotement, d'une passion émue qui me grandit jusqu'à Eux; elle suffit d'ailleurs à occuper mon temps et mon cœur. L'heure de la sieste passe, Chat, mon méprisant ami, que j'aime pourtant, — et qui m'aimes. Ne détourne pas la tête! Ta pudeur singulière s'emploie à cacher ce que tu nommes faiblesse, ce que je nomme amonr. Crois-tu que je sois aveugle? Lorsque je reviens avec Elle vers la Maison, j'ai vu vingt fois, derrière la vitre, ta figure triangulaire s'éclairer et

SENTIMIi.NlALITtd ^5

sourire à mon approciic. Le temps d'ouvrir la porte : tu avais déjà remis ton masque de chat, ton joli masque japonais aux yeux bridés... Peux-tu le nier?

KIKI-LA-DOUCETTE, résolu à ne pas entendre.

L'heure de la sieste passe. L'ombre conique des poiriers croît sur le gravier. Tout notre sommeil est parti en paroles. Tu as oublié les mouches, ton estomac inquiet, la chaleur qui danse en ondes sur les prés. Le beau jour lourd s'en va. Déjà l'air s'émeut, et courbe vers nous l'odeur des pins dont le tronc fond en larmes claires...

TOBY-CHIEN

La voici. Elle a quitté son fauteuil de paille, étiré ses bras gracieux, et je lis l'espoir d'une promenade dans le mouvement de sa robe. Tu la vois, derrière les rosiers? Elle casse de r» ngle une feuille de citronnier, la froisse et

la respire... Je lui appartiens. Les yeux fermés, je devine sa présence...

KIKI-LA-DOUCETTE

Je la voist Elle est tranquille et douce... pour un instant. Je sais surtout qu'il la suivra de près, en quittant son papier; Il sortira en l'appelant : « Où es-tu? » et s'assoira, fatigué, sur le banc. Pour Lui, je me lèverai avec politesse et j'irai carder de mes ongles la jambe de son pantalon. Silencieux, pareils, heureux, nous écouterons tomber le jour. L'odeur du tilleul deviendra sucrée jusqu'à l'écœurement, à l'heure même où mes yeux de voyant s'agrandiront, noirs, et liront dans l'air des Signes mystérieux... Là-bas, derrière la montagne pointue, un calme incendie, plus tard, s'allumera, une vapeur ronde, d'un rose glacé dans le bleu cendreux de la nuit, un cocon lumineux d'où éclora le tranchant éblouissant d'une lune coupante qui voguera, fendant les

SKNTIMENTAUTÉS 4?

nuages... Et puis, ce sera le moment d'aller dormir. Il me prendra sur son épaule, et je dormirai (car ce n'est pas la saison de l'amour) sur son lit, contre ses pieds soigneux de mon repos. Mais le petit matin me verra frissonnant, rajeuni, assis face au soleil, dans le nimbe d'argent dont m'encense la rosée, et semblable, en vérité, au Dieu que je fus.

Pour Gérard d'Houville.

Dans un compartiment de Ire classe, Kiki-Ia-Doucette, Toby-Chien, Elle et Lui ont pris place. Le train roule vers les lointaines montagnes, vers l'été libre. Toby- Chien, en laisse, lève vers la vitre un nez affairé. Kikila-Doucette, invisible dans un panier clos, sous l'immédiate protection de Lui, se tait. Lui a déjà jonché le wagon de vingt journaux déployés. Elle rêve, tète appuyée au drap poussiéreux, et sa pensée s'élance audevant de la montagne entre toutes aimée, celle qui porte une maison basse tapie sous la vigne et le jasmin de Virginie...

TOBY-CHIEN

Comme cette voiture va vite ! Ce n'est pas le même cocher que d'habitude. Je n'ai pas vu

les chevaux, mais ils sentent bien mauvais et fument noir. Arrivera-t-on bientôt, ô Toi qui rêves silencieuse et ne me regardes pas?

Point de réponsf*. Toby-Chien s'énerve et siffle par les narines.

ELLE Chut!...

TOBY-CHIEN Je n'ai presque rien dit. Arriverons-nous

bientôt ?

Il se tourne vers Lui, qui lit, et pose une patte discrète au bord de son genou.

LUI

Chut

TOBY-CHIEN, résigné.

Je n'ai pas de chance. Personne ne veut me parler. Je m'ennuie un peu, et puis je ne connais pas assez cette voiture. Je suis fatigué.

On m'a éveillé de bonne heure, et je me suis diverti à courir par toute la maison. On avait caché les fauteuils sous des draps, emmaillotté les lampes, roulé les tapis; tout était blanc, changé, angoissant, avec une funèbre odeur de camphre. J'aiéternué sous chaque fauteuil, les yeux pleins d'eau, et glissé sur le parquet nu, dans ma hâte à suivre le tablier blanc des bonnes. Car elles s'agitaient autour des malles semées partout, et leur zèle inusité suffisait à m'avertir d'un événement exceptionnel. . . A la dernière minute, juste comme Elle criait, toute chaude de mouvement : « Le collier de Toby ! Et le panier du chat, vite le chat dans le panier!... », juste comme Elle disait cela... mon camarade disparut. Ce fut indescriptible. Lui, terrible à voir, jurait le tonnerre de Dieu et frappait de la canne sur le parquet, furieux parce qu'on avait laissé son Kiki s'évader. Elle appelait « Kiki! » tantôt avec prière, tantôt avec menace, et les deux bonnes appor-

taient de trompeuses assiettes vides, des papiers jaunes de la boucherie... Je crus fermement que mon camarade le Chat avait quitté ce monde ! Soudain il apparut à tous les yeux, juché au plus haut de la bibliothèque, et nous méprisant de son reçard vert. Elle leva les bras : « Kiki ! veux-tu descendre tout de suite ! Tu vas nous faire manquer le train ! » Il ne descendit point, et je pris le vertige, moi par terre, à le voir si haut se tenir debout, et piétiner, et tourner sur lui-même, en miaulant aigu pour exprimer l'impossibilité où il se trouvait d'obéir. Lui s'affolait, disant : « Mon Dieu, il va tomber! » Mais Elle sourit, sceptique, sortit et revint armée du fouet. . . Le fouet dit : « Clac ! » deux fois seulement, et par miracle, je pense, le chat bondit sur le parquet, plus mol et plus élastique que la balle de laine qui nous sert de joujou. Moi je me serais cassé en tombant.

Depuis il est dans ce panier... (ii va au

LJi VOYAGE 55

panier.)II y aune petite lucarne... Je le vois... Des pointes de moustaches comme des aiguilles blanches... Oh! quel œil! Reculons... j'ai un peu peur. Un chat n'est jamais tout à fait enfermé... Il doit souffrir. Peut-être qu'en lui parlant doucement... (II l'appelle, très courtois.) Chat!

KIKI-LA-DOUGETTE, crachement de fauve.

Khhh...

TOBY-CHIEN, un pas en arrière.

Oh ! tu as dit un vilain mot. Ta figure est terrible. Tu as mal quelque part?

KIKI-LA-DOUCETTE

Va-t'en. Je suis le martyr... Va-t'en, tedisje, ou je souffle du feu sur toi!

TOBY-CHIEN, candide.

Pourquoi?

KIKI-LA-DOUCETTE

Parce que tu es libre, parce que je suis dans ce panier, parce que le panier est dans une voiture infecte et qui me secoue, et que leur sérénité à Eux m'exaspère.

TOBY-CHIEN

Veux-tu que j'aille regarder dehors, et que je te raconte ce qu'on voit par la portière de la voiture?

KIKI-LA-DOUCETTE Tout m'est également odieux.

TOBY-CHIEN, après avoir regardé, revient. Je n'ai rien vu...

KIKI-LA-DOUCETTE, amer.

Merci tout de même.

TOBY Je n'ai rien vu qui soit facile à décrire. Des

choses vertes, qui passent tout contre nous, si près et si vite qu'on en reçoit une claque dans les yeux. Un champ plat qui tourne et un petit clocher pointu, là-bas, qui court aussi vite que la voiture... Un autre champ, tout incarnat de trèfle en fleur, vient de me donner dans l'œil une autre gifle rouge... La terre s'enfonce, — ou bien nous montons, je ne sais pas au juste. Je vois, tout en bas, très loin, des pelouses vertes, étoilées de marguerites blanches, — qui sont peut-être des vaches...

KIKI, amer.

Ou des pains à cacheter, — ou autre chose.

TOBY-CHIEN Cela ne t'amuse pas?

KIKI-LA-DOUCETTE, rire sinistre.

Ha! demande au damné...

TOBY-CHIEN A qui?

KIKI-LA-DOUCETTE, de plus en plus mélodramatique, sans aucune conviction.

... Au damné, dans sa cuve d'huile bouillante, s'il éprouve quelque agrément! Mes tortures à moi sont morales. Je connais à la fois la séquestration, l'humiliation, l'obscurité, l'oubli et le tangag^e.

Le train s'arrête. Un employé sur le quai : « Aoua, aouaoua, éouau... ouain ! »

TOBY-CHIEN, éperdu.

On crie 1 il y a un malheur ! Courons I

Il se jette, museau en avant, contre la portière fermée qu'il gratte désespérément.

ELLE, ensommeillée.

Mon petit Toby, tu es bassin.

LE VOYAGE Sf)

TOBY-CHIEN, affolé.

Que fais-tu à rester tranquille et assise, ô Toi, l'inexplicable? N'enlends-tu pas ces cris? Ils s'affaiblissent... Le malheur est allé plus loin. J'aurais voulu savoir...

Le train repart.

LUI, quittant son journal.

Cette bête a faim.

ELLE, très éveillée à présent.

Tu crois? Moi aussi. Mais Toby mangera très peu.

LUI, inquiet.

EtKiki-la-Doucette?

ELLE, péremptoire.

Kiki-la-Doucette boude. Il s'est caché \:,c matin. Il mangera encore moins.

LUI

Il ne dit rien. Tu ne crains pas qu'il soit malade ?

ELLE Non, mais vexé.

KIKI, dès qu'il s'agit de lui.

Mouân !

LUI, tendre et empressé.

Venez, mon beau Kiki, mon séquestré,

venez, vous aurez du roastbeef froid et du

blanc de poulet...

Il ou-vTe le panier-geôle.

Kiki-Ia-Doucette avance une tête plate de serpent, un corps rayé, précautionneux et long, long à croire qu'il en sortira comme ça des mètres...

TOBY-CHIEN, amène.

Ahlte voilàjChat! Eh bien, salue la liberté!

LE VOYAGE Gl

Kiki-la-Doucette, sans répondre, lisse de la langue quelques soies rebroussées.

TOBY-CHIEN

Salue la liberté, je te dis. C'est l'usage. Chaque fois qu'on ouvre une porte, on doit courir, sauter, se tordre en demi-cercle et crier.

KIKI-LA-DOUCETTE On? qui, on?

TOBY-CHIEN Nous, les Chiens.

KIKI-LA-DOUCETTE, assis et digne.

Faudra-t-il aussi que j'aboie? Nous n'avons jamais eu le même code des convenances, que je sache.

TOBY-CHIEN, vexé.

Je n'insiste pas. Comment trouves-tu cet.te voilure ?

02 StPT DIALOGUES DE BÊTES

KIKI,qui flaire minutieusement.

Affreuse. Cependant le drap est assez bon pour faire ses ongles.

Il joint le geste à la parqle et carde le capitonnage.

TOBY-CHIEN, à part.

Si je faisais ça, moi...

KIKI-LA-DOUCETTE, continuant à carder.

Han! Han! que ce spongieux drap gris étanche ma rage!... Depuis ce matin l'univers se révolte monstrueusement, et Lui, Lui que j'aime, et qui me vénère, ne m'a pas défendu. J'ai subi des contacts humiliants, des cahots, et plus d'un coup de sifflet a traversé ma cervelle d'une oreille à l'autre... Han ! il est doux de détendre ses nerfs et d'imaginer qu'on effiloche d'une grifte allègre la chair ennemie, fibreuse et saignante... Han ! cardons et steppons ! Levons les pattes trop haut en signe suprême d'insolence 1...

ELLE Dis donc, Kiki, c'est fini?

LUI, indulgent et admiratif.

Laisse-le. Il fait z'ongles.

KIKI-LA-DOUCETTE

Il a parlé pour moi. Je lui pardonne. Mais puisqu'on me permet, je n'aime plus déchirer le coussin... Quand sortirai-je d'ici? Ce n'est pas que j'aie peur. Ils sont là tous deux, et le Chien, avec des figures de tous les jours... j'ai des tiraillements d'estomac.

II bâille. Le train s'arrête, un employé sur le quai : « Aaa, oua... aouaoua, oaa... »

TOBY-CHIEN, éperdu.

On criel II y a encore un malheur I Courons!...

KIKI-LA-DOUCETTE Mon Dieu, que ce chien est fatigant 1 Qu*est'

ce que ça peut lui faire qu'il y ait un malheur? D'ailleurs je n'en crois rien. Ce sont des cris d'homme, et les hommes crient pour le seul plaisir d'entendre leur voix...

TOBY-CHIEN, calmé.

J'ai faim. Va-t-on manger, ô Toi, de qui j'espère tout? Dans cet étrange pays, je ne sais plus l'heure, mais il me semble bien...

ELLE

Venez tous déjeuner.

Elle déballe des couverts, froisse des papiers, rompt un paia doré qui craque...

TOBY-CHIEN, mâchant.

Ce qu'elle m'a donné là devait être bien bon pour sembler si petit. Gela a fondu dans ma gueule, il n'en reste pas un souvenir...

KIKI-LA-DOUCETTE, mâchant.

C'est du blanc de poulet. Frrrr... Allons

bon! je fais ronron sans m'en apercevoir! Il ne faut pas. Ils croiraient que je me résigne à ce voyage... Mangeons lentement, farouche et désabusé, mangeons uniquement pour ne mourir point...

ELLE, aux animaux.

Laissez-moi déjeuner! Moi aussi, j'aime le poulet froid, et les cœurs de laitue trempés dans le sel...

LUI, inquiet.

Comment fera-t-on pour obliger ce Chat à réintégrer son panier?

ELLE

Je ne sais pas, nous verrons tout à l'heure...

TOBY-CHIEN C'est déjà fini? J'en avalerais trois fois

autant. Dis donc, Chat, tu ne manges pas mal pour un martyr.

KIKI, mentant.

Le chagrin me creuse. Ecarte-toi un peu, je veux à présent dormir... essayer de dormir... Un rêve clément, peut-être, me ramènera à la maison que j'ai quittée, au coussin fleuri que Lui m'a donné... Home! sweet homel Tapis colorés à souhait pour le plaisir de mes yeux ! Potiche vaste d'où jaillit un petit palmier dont je mange les pousses, fauteuils profonds sous lesquels je cache ma balle de laine pour me faire une surprise... Bouchon suspendu par une ficelle au loquet de la porte, et bibelots sur les tables pour que ma patte s'y distraie à briser quelque cristal... Salle à manger, temple! Vestibule plein de mystère, d'où je guette, invisible, ceux qui entrent et ceux qui sortent... Escalier étroit où le pas du laitier sonne pour moi comme un angélus.. .

Adieu, mon fatal destin m'emporte, et qui sait si jamais... Ah! c'est trop triste, et toutes les jolies choses que je dis m'ont attendri pour de vrai ! !

Il commence une toilette minutieuse et funèbre. Le train s'arrête. Un employé sur le quai : « Aaa... ouain... aouaoua... »

TOBY-CHIEN

On crie! Il y a un malh... Ah! zut, j'en ai assez.

LUI, soucieux.

Nous allons changer de train dans dix minutes. Comment faire pour le Chat? Il ne voudra jamais se laisser enfermer.

ELLE

On verra. Si on mettait de la viande dans le panier?

LUI Ou bien en le caressant...

Ils s'approchent de la bête redoutable et lui parlent ensemble.

LUI

Kiki, mon beau Kiki, viens sur mes genoux, ou sur mon épaule qui te plaît d'habitude. Tu t'y assoupiras et je te déposerai doucement dans ce panier, qui, en somme, est à claire-voie et dont un coussin rend confortable l'osier rude... Viens, mon charmant...

ELLE

Ecoute, Kiki, il faut pourtant comprendre la vie. Tu ne peux pas rester comme ça. Nous allons changer de train, et un employé épouvantable surgira, qui dira des choses blessantes pour toi et toute ta race. D'ailleurs tu feras bien d'obéir, parce que, sans ça, je te ficherai une fessée...

LE VOYAfiE 6g

Mais avant qu'on ait porté la main sur sa fourrure sacrée, Kiki se lève, s'étire, bombe le dos en pont, bâille pour montrer sa doublure rose, puis se dirige vers le panier ouvert, où il se couche, admirable de quiétude insultante. Lui et Elle se regardent et font une tête.

TOBY-CHIEN, avec l'à-propos qui le caractérise. J'ai envie de faire pipi.

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