‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · L'AUTO-OA-FÉ · texte numérisé non relu

L'AUTO-OA-FÉ

Depuis cinq années, une des cousines de maître Mathurin était venue demeurer dans sa maison.

Cette femme se nonmiait Elisabeth Verdier ; son mari avait été palefrenier à la grande écurie; elle avait été employée à la lingerie du château. L'homme était mort, et la faiblesse

:!4 - vrrO-DA-FÉ DB LA PLACE SAINT-LOUIS

Le la vue de la veuve Tavait contrainte de ren'ticer à son modeste emploi. Touchées de ce

4 a Ja leur avait raconté de la situation de cette :emme. Mesdames, tantes du Roi , lui avaient accordé une pension de deux cents livres, mais Elisabeth Verdier avait une fille et cette pension était insuffisante pour subvenir aux besoins de deux personnes.

Maître Mathurin avait les qualités de ses débuts; s'il exagérait le culte de la tradition, il poussait également jusqu'au sacrifice le respect des obligations de la famille. La veuve de son cousin Nicolas Verdier ne lui eut pas plutôt exposé ses besoins, qu'il était venu à son aide, et que, pour alléger ses charges, il lui avait donné un petit appartement au second étage de sa maison.

Ceci se passait à peu près à l'époque où Jean- Louis abandonnait ses études. J'ai raconté combien la transition de la société douce et polie dans laquelle il avait été élevé au rude compagnonnage qu'il trouvait à l'atelier lui avait été pénible. Ses goûts et son passé lui créaient un véritable isolement au milieu de

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la maison paternelle ; il fut tout heureux de se réfugier dariB Tintimité de deux êtres que leur fsdblesse et leur mallieur désignaient à sa sympathie, de la veuve et de la fille. Il passait auprès d'elles une partie de ses soirées.

Hélène Verdier, c'était le nom de la petite fille, avait alors > neuf ans ; c'était une enfant dont les traits fins et réguliers annonçaient déjà la grande beauté future. Elle était simple, modeste, afEéctueuse, intelligente. Jean-Louis se prit tout de suite d'une vive amitié pour elle. Cette amitié ne fut peut*ôtre pas exempte à son principe de petites satisfactions personnelles. Comme tous les écoliers, le jeune ma^ réchal - ferrant n'était pas peu fier de son savoir, il fut trèsHsensible à cette occasion de lui trouver un débouché; Il entreprît l'éducation d'Hélène, en lui donnant des leçons de lecture et d'écriture.

Sans qu'il s'en aperçût, sans qu'il le soupçonnât, les sentiments que lui inspirait cette enfant grandirent et se modifièrent à l'ombre de cette tendre pédagogie. Pendant longtemps il crut ne pas aimer autre chose qu'une écolière

homme, au désir qu'il exprima avec une tendre véhémence de voir son père lui rendre VsSecr tion des anciens jours, aux regrets qu'il manifesta, au désespoir avec lequel H parla de leurs funestes dissidences, maître Mathurin crut que Dieu accordait un miracle à ses prières en lui renvoyant l'enfant prodigue, et il ouvrit ses bras pour le recevoir. Mais ces bras, il avait une trop haute opinion de son autorité paternelle et de la faute qu'il reprochait à son fils, pour les refermer sur le coupable avant que celui-ci n'eût fait amende honorable; il exigea donc de Jean-Louis, avant d'accorder son pardon, qu'il renonçât à ce qu'il appelait : Satan, ses pompes et ses œuvres, aux idées philosophiques, aux principes de la liberté et de l'égalité politiques.

Jean-Louis s'était cru résigné à tout pour recouvrer le cœur de son père; il n'avait pas songé qu'il pût exiger ce qui répugnait le plus à sa droiture, un mensonge; il hésita. Puis, et sans répondre directement à la demande du vieillard, il insinua avec toutes sortes de précautions oratoires, qu'il était bien triste pour

A VERSAILLES m

M de voir son père attacher une importance si exagérée à des différences d'opinion qui ne pouvaient les empêcher de s'estimer et encore moins de s'aimer l'un et l'autre.

Le vieillard rie le laissa pas achever. En rencontrant cette douce fermeté au lieu de l'humiliation et du repentir Bur lesquels il se croyait le droit de compter; en voyant s'écrouler l'es illusions qui, pendant im inntant, rassérénant son orgueil, lui avaient fait savourer toutes les joies du triomphe, ses sensations que, depuis si longtemps il comprimait, firent une violente explosion. Il répliqua vertement à son fils que la légèreté avec laquelle il parlait de ce qui était le plus respectable sur la terre donnait la mesure de ses nouveaux sentiments; que quant à lui, il eût préféré voir son fils mort, plutôt que de lui voir trahir sa foi et manquer à l'honneur. Son fils essayait vainement de le calmer; maître Mathurin ne l'écoutait plus; tout le fiel qui, depuis cinq mois, s'amassait dans son cœur s'exhalait en reproches, en épithètes injurieuses, en imprécations; en proie à une véritable frénésie, il déclara à son fils qu'il ne

homme, au désir qu'il exprima avec une tendre véhémence de voir son père lui rendre Tafifeotion des andens jours, aux regrets qu'il manifesta, au désespoir avec lequel il parla de leurs funestes dissidences, maître Mathurin crut que Dieu accordait un miracle à ses prières en lui renvoyant l'enfant prodigue, et il ouvrit ses bras pour le recevoir. Mais ces bras, il avait une trop haute opinion de son autorité paternelle et de la faute qu'il reprochait à son fils, pour les refermer sur le coupable avant que celui-ci n'eût fait amende honorable; il exigea donc de Jean-Louis, avant d'accorder son pardon, qu'il renonçât à ce qu'il appelait : Satan, ses pompes et ses œuvres, aux idées philosophiques, aux principes de la liberté et de l'égalité politiques.

Jean-Louis s'était cru résigné à tout pour recouvrer le cœur de son père; il n'avait pas songé qu'il pût exiger ce qui répugnait le plus à sa droiture, un mensonge; il hésita. Puis, et sans répondre directement à la demande du vieillard, il insinua avec toutes sortes de précautions oratoires, qu'il était bien triste pour

A VERSAILLES m

M de voir son père attacher une importance si exagérée à des différences d'opinion qui ne pouvaient les empêcher de s'estimer et encore moins de s'aimer l'un et l'autre.

Le vieillard rie le laissa pas achever. En rencontrant cette douce fermeté au lieu de l'humiliation et du repentir sur lesquels il se croyait le droit de compter; en voyant s'écrouler l'es illusions qui^ pendant im instant, rassérénant son orgueil, lui avaient fait savourer toutes les joies du triomphe, ses sensations que, depuis si longtemps il comprimait, firent une violente explosion. Il répliqua vertement à son fils que la légèreté avec laquelle il parlait de ce qui était le plus respectable sur la terre donnait la mesure de ses nouveaux sentiments; que quant à lui, il eût préféré voir son fils mort, plutôt que de lui voir trahir sa foi et manquer à l'honneur. Son fils essayait vainement de le calmer; maître Mathurin ne l'écoutait plus; tout lefiel qui, depuis cinq mois, s'amassait dans son cœur s'exhalait en reproches, en épithètes injurieuses, en imprécations; en proie à une véritable frénésie, il déclara à son fils qu'il ne

a06 LAUTO-DA-FÉ DB LA PLACE SAINT-LOUIS

homme, au désir qu'il exprima avec une tendre véhémence de voir son père lui rendre VsSecr tion des anciens jours, aux regrets qu'il manifesta, au désespoir avec lequel il parla de leurs funestes dissidences, maître Mathurin crut que Dieu accordait un miracle à ses prières en lui renvoyant l'enfant prodigue, et il ouvrit ses bras pour le recevoir. Mais ces bras, il avait une trop haute opinion de son autorité paternelle et de la faute qu'il reprochait à son fils, pour les refermer sur le coupable avant que celui-ci n'eût fait amende honorable; il exigea donc de Jean-Lotds, avant d'accorder son pardon, qu'il renonçât à ce qu'il appelait : Satan, ses pompes et ses œuvres, aux idées philosophiques, aux principes de la liberté et de l'égalité politiques.

Jean-Louis s'était cru résigné à tout pour recouvrer le cœur de son père; il n'avait pas songé qu'il pût exiger ce qui répugnait le plus à sa droiture, un mensonge; il hésita. Puis, et sans répondre directement à la demande du vieillard, il insinua avec toutes sortes de précautions oratoires, qu'il était bien triste pour

M de voir son père attacher une importance si exagérée à des différences d'opinion qui ne pouvaient les empêcher de s'estimer et encore moins de s'aimer l'un et l'autre.

Le vieillard ne le laissa pas achever. En rencontrant cette douce fermeté au lieu de l'humiliation et du repentir sur lesquels il se croyait le droit de compter; en voyant s'écrouler l'es illusions qui, pendant im instant^ rassérénant son orgueil, lui avaient fait savourer toutes les joies du triomphe, ses sensations que, depuis si longtemps il comprimait, firent une violente explosion. U répliqua vertement à son fils que la légèreté avec laquelle il parlait de ce qui était le plus respectable sur la terre doimait la mesure de ses nouveaux sentiments; que quant à lui, il eût préféré voir son fils mort, plutôt que de lui voir trahir sa foi et manquer à l'honneur. Son fils essayait vainement de le calmer; maître Mathurin ne l'écoutait plus; tout le fiel qui, depuis cinq mois, s'amassait dans son cœur s'exhalait en reproches, en épithètes injurieuses, en imprécations; en proie à une véritable frénésie, il déclara à son fils qu'il ne

le gounuanda de sa faiblesse, et le jeune homme parvint à maîtriser suffisamment sa douleur pour pouvoir exposer à son patron ce que je viens de raconter moi-môme.

Lecointre , qui joua plus tard un rôle important dans la Révolution, était un homme brutal, emporté, d'une violence presque folle ; mais chez lui, comme chez nombre de personnages de cette époque unique, l'exagération dans tout ce qui touchait la politique , n'excluait pas une certaine sensibilité dans les sentiments de la vie privée. Soit qu'il fût utile à la terrible mission qu'ils remplissaient de démontrer qu'ils n'avaient pas cessé d'être hommes par le cœur, soit qu'ils cédassent à la loi impérieuse des réactions , ils employaient volontiers les moments de calme que leur laissaient les accès de la fièvre révolutionnaire, à s'enivrer des jouissances les plus pares et les plus naïves. Les uns allaient jusqu'à la pastorale; d'autres redevenaient simplement de braves gens.

Lecointre était un de ces derniers.

Il s'attendrit au récit de son employé , et ses

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paupières s'humectèrent ; il essaya de le consoler, ne laissa pas échapper cette occasion de tonner contre toutes les tyrannies, qualifia fort sévèrement le sot entêtement du vieil artisan aristocrate; puis, voyant que plus il devenait éloquent, plus les pleurs du jeune homme coulaient abondants et pressés , il revint bien vite à l'impétuosité qui lui était familière. D'un ton qui n'admettait pas de réplique, il déclara au jeune hommes que ses larmes offensaient son patriotisme; que , dans les circonstances qui se préparaient, tout homme de cœur devait se trouver trop heureux d'avoir à offrir un bras libre au service de la patrie ; • que celle qu'il regrettait si amèrement prouvait, par la préférence qu'elle donnait au père sur le fils, qu'elle était indigne de son amour, et que, dès le lendemain, il lui fournirait le moyen de s'affranchir de cet amour en l'envoyant passer quelques mois en Flandre, pour négocier les achats de la maison.

En vérité, Jean-Louis trouvait le remède pire que le mal, et cette perspective d'un départ immédiat lui causait un tel effroi, qu'il

ne songea pas à remercier son patron du témoignage de sollicitude qu'il recevait de lui.

La lâcheté est inhérente à Tamour.

La douleur de Jean-Louis était trop aiguë pour qu'il eût songé à la reconnaître par l'analyse. — Il avait cependant vaguement entrevu l'horreur de la rivalité que lui créait sa passion pour Hélène. Dans le trouble que lui causait cette pensée, il avait instinctivement devancé son patron en acceptant la fuite comme suprême ressource. Mais maintenant xme appréhension égoïste et mesquine avait raison de ses terreurs premières. Etre loin d'Hélène, lui apparaissait comme un malheur bien plus grand encore que de la voir devenir la femme du seul homme dont il n'eût pas le droit d'être jaloux. Sa conscience se sentait vaguement prête à entrer en composition, et à sacrifier ses scrupules au besoin de l'apercevoir de loin en loin.

Heureusement, comme nombre de démocrates très-sincères, Lecointre était très-absolu dans son gouvernement domestique ; il avait parlé, et chercher à combattre une résolution

dietée par Tintérôt que lui inspirait son employé, équivalait à une demande de congé immédiat. Jean-Lonis le comprit et, surmontant fion chagrin, il ne s'occupa plus que des préparatifs de son départ.

A neuf heures du soir, il quitta M. Lecointre qui venait de lui donner ses dernières instruotions; mais il ne resta pas chez lui.

Vers dix heures, un ancien ouvrier de son père, nommé Perlet, qui regagnait son domicile, l'aperçut, caché derrière l'auvent de la boutique d'une fruitière qui faisait face h la maison du vieux maréchal-ferrant. Perlet l'aborda et lui parla. Jean-Louis Louschart, dit celui-ci dans sa déposition, paraissait embarrassé, inquiet , comme l'est quelqu'un dont on dérange le galant rendez-vous. Il ne voulut pas être iodiscret, et quitta presque aussitôt le fils de scoi ancien maître.

Jean-Louiâ n'attendait cependant personne.

Ne pouvant dire adieu à Hélène, U avait voulu

s'enivrer de la seule consolation qui lui fût

permise, celle de considérer une fois encore

les muraiUes noircies et lézardées de la maison m 15

OÙ sa mère était morte , qui avait abrité son enfance et ses amours, où celle qu'il aimait allait vivre. Peut-être aussi avait-il espéré entrevoir la silhouette d'Hélène se dessinant à la clarté de la lampe sur les rideaux de la chambre, mais ce bonheur lui fut refusé : tout le monde paraissait reposer dans la maison paternelle; les fenêtres closes se dessinaient en noir sur la sombre façade , et nulle lueur ne vint les illuminer.

Jean-Louis resta jusqu'à minuit. — n devait se mettre en route à quatre heures du matin ; il réfléchit qu'il était temps de regagner son domicile.

Au moment où U entrait dans la rue de l'Orangerie, il entrevit, dans l'ombre, la forme d'une femme qui se tenait appuyée contre la haute borne placée à l'angle que forme cette rue en se croisant avec la rue Satory. A son approche, cette femme se leva ; elle parut hésiter une seconde, puis s'élança à sa rencontre en l'appelant à son aide.

Jean-Louis avait déjà reconnu Hélène.

Par un mouvement dont il ne fiit pas le

mditre, il la legut dans ses bras, il la pressa sur son cœur ; mais presque aussitôt songeant que le choix de son père faisait cette jeune fille sacrée pour lui, il la repoussa et lui demanda comment elle était hors de chez elle à une heure aussi avancée de la nuit.

Hélène tremblait et balbutiait. EUe essaya de répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots; elle sa cacha le visage entre ses mains, et ce ne fut que lorsque Jean-Louis lui eut adressé de vives instances qu'elle se décida k parler, à lui raconter comment, en entendant la conversation qu'il avait eue avec sa mère^ eUe avait compris à son tour que cette union était le plus grand bonheur qu'elle pût espérer sur la terre ; comment, après son départ, elle était sortie de sa chambre pour se jeter aux genoux de la veuve et essayer de la fléchir; comment celle-ci lui avait répondu qu'entre le fils, qui serait pauvre, et le père , qui était riche et qui demandait aussi à la prendre pour femme, on ne pouvait pas hésiter. Elle lui avoua que la Verdier avait enfin opposé les injonctions, les menaces et jusqu'aux mauvais

traitements à des supplications bien souvent Knouvelées, et qu'alors, perdant la tète, elle s'était décidée à fuir, à venir demander du secours à celui qu'elle aimait pour se soustraire à une union qui consommerait leur malheur à tous les deux.

L'accusation prétendit vainement que les relations des deux amants étaient loin d'être pures; que leur rencontre n'avait* pas été fortuite , que ce n'était là qu'un rendez-vous qui guccédait à d'autres rendez-vous. L'interrogatoire de Jean-Louis Louschart, dans lequel j'ai puisé les détails de son entrevue avec Hélène, fut pleinement confirmé par les affirmations minutieuses de la jeune fiUe.

C5e qui ne se trouve pas dans cet interrogatoire, ce à quoi je dois suppléer dans mon récit, c'est l'exposition des manœuvres qui avaient amené maître Mathurin à devenir le rival de son fils.

Ce mariage était l'œuvre de la Verdier.

Elle avait pressenti tout le parti qu'elle pouvait tirer de la discorde du père et du fils ; ses excitations n'avaient pas été étrangères à la

violente résolution de celni-là. Elle ne songeait tout d'abord qu'à se ménager une meilleure existence en prenant la place que le départ de Jean-Louis faisait libre, et, dans ce but, elle avait achevé de capter la confiance du bonhomme en flattant ses passions et son orgueil. Mais celui-ci, lui ayant avoué qu'il ne voyait pas d'autre moyen pour punir un fils ingrat que de se chercher de nouveaux héritiers dans un second mariage, la crainte de perdre le fruit de son œuvre ténébreuse lui avait inspiré, premièrement, l'idée de s'oflErir eUe-mème, puis ensuite, après réflexion sage, d'accaparer ce prétendant en cheveux blancs au profit de sa fille. Elle avait été assez adroite pour amener le vieux maréchal-ferrant à souhaiter de lui-même cette étrange union. Une fois qu'elle avait décidé , elle avait confirmé le bonhomme dans sa résolution en lui donnant à soupçonner l'amour de Jean-Louis pour Hélène, sans lui avouer toutefois la démarche que celui-ci avait hasardée, et de façon seulement à ce que le vieillard fCLt dûment convaincu que de tous les mariages qu'il pouvait

faire, aucun ne serait aussi désagréable à son fils.

Quant aux révoltes du coeur d'Hélène, quant à son désespoir, c'était ce dont se souciait le moins la Verdier.

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