L'AUTO-DA-FÉ
J'ai avancé que la lâcheté était inhérenie à L'amour ; je dois ajouter qu'un cœur amoureux est en même temps et presque également accessible aux défaillances les plus vulgaires et à l'héroïsme le plus absolu. Ce n'est pas à moi qu'il appartient d'expliquer ce contraste.
Quelques heures auparavant ^ Jean-Louis
Louschart avait faibli à la seule pensée de s'éloigner d'Hélène, et maintenant qu'elle était auprès de lui toute palpitante et fixant sur lui ses yeux humides de tendresse et suppliants ; maintenant qu'elle lui avait avoué que les sentiments qu'il avait pour elle étaient partagés; maintenant qu'elle lui proposait ellemême cette fuite qui lui assurait la possession de la jeune fille, son âme, tout à coup relevée à la hauteur du sacrifice que le devoir lui commandait, trouva, dans sa seule honnêteté, la force de se refuser à ce bonheur inespéré.
Il affirma depuis, et, selon moi, les événements prouvent qu'il ne mentait pas à la justice, qu'il n'eut en ce moment qu'une pensée : celle de faire comprendre à son amie les obligations que leur créait à tous les deux une situation si étrange, de l'exhorter à une résignation dont il lui donnerait l'exemple et surtout de la ramener sur-le-champ à sa mère.
Hélène se montra digne de l'élévation de ces sentiments; car vers une heure du matin Us s'acheminaient tous les deux dans la direction de la maison du matéchal-ferrant.
La jeune fille avait profité du sommeil de sa mère pour se lever et sortir de la maison ; Jean- Lonis souhaitait qu'elle pût rentrer sans être aperçue et de fagon à ce que cette démarche ne devint pas le prétexte de nouvelles violences de la part de la Verdier.
Les ateliers de maître Mathurin se fermaient le soir au moyen de grossiers volets de bois ; il couchait lui-même dans une chambre située derrière ces ateliers. Â côté était une allée qui aboutissait à une cour étroite et dans laquelle se trouvait un escalier extérieur par lequel on arrivait aux étages supérieurs.
La porte de Tallée restait toujours ouverte. Dans son trouble, Hélène croyait cependant se souvenir qu'elle n'avait point fermé celle du logement qu'elle habitait avec sa mère; le retour semblait donc assez facile.
Bientôt ils aperçurent la maison. EUe leur paraissait muette et ténébreuse. Tout semblait dormir derrière ses murailles. Jean-Louis respira, n voulait quitter Hélène et se borner à veiller de loin sur elle; mais celle-ci retardait autant qu'elle le pouvait une séparation qui
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lui était si craelle. Elle pleurait, elle était trvBbLuite, plus morte que vive, sous la double impressioQ de son désespoir et de sa frayeur.
JesneLouis la conduisit donc jusqu'à la porte de Tallée ; ils n'avaient ni l'un ni l'autre la Ibice de murmurer le mot adieu. L'éclair de kttis regards se rencontra; leurs mains s'étreigniient. La porte roula doucement sur ses gonds ; le jeune homme serra convulsivement les doigis qui s'étaient enlacés dans les siens, et s'enfuit, car il sentait défaillir le courage qui l'avait soutenu jusque-là
Il voulait traverser la rue pour aller se replacer en observation sous l'auvent de la fruitière et s'assurer qu'Hélène ne courrait aucun danger.
Mais il n'avait pas fait dix pas, qu'un cri terrible retentit dans le sQence, et dans ce cri, il reconnaissait la voix de la jeune fille qui l'appelait à son secours.
•lean-Louis éperdu se précipita dans la maison.
L'allée tout à l'heure si sombre dans laquelle Hélène avait disparu s'éclairait d'une faible
A VBRSAILLBS fi»
lueur, qui venait de la chambre de maître Mathurin dont la porte était grande ouverte.
Sur le seuil de cette porte se détachait la silhouette du vieux maréchal-ferrant, les bras croisés et la tète inclinée sur la poitrine.
Mais Jean-Louis ne vit pas son père ; il ne vit qu'Hélène renversée sur les dalles, évanouie, et la mère de la jeune fille qui, sem* blable à une furie, traînait la pauvre enfant par les cheveux et lui meurtrissait la tète sur les pierres.
n s'élança pour l'arracher des mains de cette mégère ; mais le vieux Louschart fit un pas dans l'allée et lui barra le passage, se tenant muet, immobile devant lui.
— Mon père, s'écria Jean-Louis bouleversé par cette apparition, elle est innocente I Par la mémoire de ma mère je vous le jure, souflErirez-vous donc qu'on l'assassine sous vos yeux ?
— Qui aime bien, châtie bien, Jean-Louis 1 Et tu me donnes envie de te châtier à mon tour, bien qu'aujourd'hui je ne t'aime guères.
— Mon père I au nom de Dieu, calmez-vous, je vous en conjure I
—.-*,- . ^ W !>• ?f»JLO* SAINT-LOUIS
^•- tz 'i wB^I'^iMmideDieuettune
. V«i *^^flln'e toot à Theure tu invo- •ïîi> -tv ii«î5.*« que, depuis deux années,
,^ y; ^wiT^»?» pas aînsî, Hélène est innocente, •nvt^'^ iû>? *^ je VOUS le jure! Je vous dirai ijtn. "uirtt jïw»
^ Iixasxviiie , fit la voix glapissante de la * t^îier: elîe le serait sans toi, misérable; c'est vi ; d r*? perdue, la mallieureuse.
1^ vieux Louschart répéta d'une voix lu-
— Misérable 1
— Mon père, je vous ai offensé par ma résistance, en opposant ma foi à votre foi, mes «mvictions à vos croyances. Je vous en demande pardon , repentant et humilié. J'abjurelai mes sentiments les plus chers, je renierai ce que me dit ma raison, je deviendrai le docile esclave de votre volonté; mais, à votre tour, ne repoussez pas ma prière ; croyez-moi, lorsque je vous atteste son innocence , lorsque je jure qu'elle n'a pas cessé d'être digne de vous.
A VBBSAILLBS
— Ah I s'écria le maréclial avec un ricanement sauvage, c'est pour elle que tu te décideras à t'amender. Tu l'aimes donc bien, ma future, hein, Jean-Louis?
Le jeune homme fit un geste de désespoir.
— Misérable I répéta le vieux Louschart dont le visage, jusqu'alors d'une pâleur livide, s'empourprait de plus en plus.
Sous l'impression des injures et des reproches qu'il se croyait si loin d'avoir mérités, Jean- Louis s'animait à son tour ; il avait relevé la tète, et ses regards soutenaient led regards furibonds de son père.
— Oui, misérable 1 dit une troisième fois le maréchal-ferrant qui avait remarqué l'indignation contenue que cette ^pithète soulevait chez son fils. Misérable I c'est le nom que, nous autres honnêtes gens, nous avons le droit de jeter aux renégats.
— Qu'ai-je donc renié, mon père? répondit Jean-Louis avec un geste d'impatience.
— Moi, moi ! qui devais être ta religion et ton Dieu, si tu te sentais la tentation de re-
noncer les autres. Âh I reprit-il comme s'il se parlait k lui-même, moi qui étais si joyeux le jour où tout petit je l'ai reçu dans mes mains. Moi qui l'élevais avec un cœur si content et si
fier; moi qui l'aimais comme on aime un
imique trésor, et qui me disais : Ce sera bientôt mon tour d'ôtre l'unique trésor de mon enfant. Vieux fou I vieux fou !
Jean-Louis voulut l'interrompre, mais le vieillard, en proie à une exaltation toujours croissante, ne le laissa pas parler.
— Ah! continua-t-il, le cheval dont j'habille le sabot est plus reconnaissant que l'enfant ne l'a été ; il ne rue que si je le blesse, et l'enfant que j'ai tant choyé m'a mordu. Ma foi dans le Dieu qui avait fait de moi un honnête artisan , il l'a traitée de faiblesse, et cette fai* blesse, il a été assez l&che pour ne pas la respecter dans son père. Ma vénération pour mon roi, il appelait cela de la folie, et il n'a pas eu pitié de la folie de celui à qui il devait tout. Il a mêlé mon nom au nom de ceux qui blasphèment et qui conspirent. U s'est couvert de tant d'opprobre que j'ai eu honte de sa honte,
A VBR8AILLBS a8D
et que je suis devenu plus humble qu'un gueux, moi qui avais tant de raison d'être fier, lorsque j'ai appris qu'un Louschart était l'ami du plus vU des scélérats qui préparent notre malheur et notre ruine.
— Mon père, s'écria Jean-Louis, abreuvezmoi d'injures, mais n'insultez pas un homme
— Insulter Lecointre, s'écria le vieillard dans un éclat de rire, insulter Judas !
— M. Lecointre est un honnête homme, dit Jean-Louis d'une voix forte.
— Un honnête homme comme toi, qui ne demande qu'à mordre la main qui le nourrit. S'il était là, ton Lecointre, je lui cracherais comme à toi à la face.
Et le vieux Louschart cracha au visage de son fils.
Depuis le commencement de cette horrible scène, la Verdier avait abandonné sa fille; celle-ci avait peu à peu repris ses sens.
Hélène, trop faible pour se relever, était assise, appuyée contre la muraille de l'allée; elle cachait son visage dans ses mains, et on en-
OÙ sa mère était morte, qui avait abrité son enfance et ses amours, où celle qu'il aimait allait vivre. Peut-être aussi avait-il espéré entrevoir la silhouette d'Hélène se dessinant à la clarté de la lampe sur les rideaux de la chambre, mais ce bonheur lui fut refasé : tout le monde paraissait reposer dans la maison paternelle; les fenêtres closes se dessinaient en noir sur la sombre façade , et nulle lueur ne vint les illuminer.
Jean-Louis resta jusqu'à miauit. — Il devait se mettre en route à quatre heures du matin ; il réfléchit qu'il était temps de regagner son domicile.
Au moment où il entrait dans la rue de l'Orangerie, il entrevit, dans l'ombre, la forme d'une femme qui se tenait appuyée contre la haute borne placée à l'angle que forme cette rue en se croisant avec la rue Satory. A son approche, cette femme se leva ; elle parut hésiter une seconde, puis s'élança à sa rencontre en l'appelant à son aide.
Jean-Louis avait déjà reconnu Hélène.
Par un mouvement dont il ne fdt pas le
A VERSAILLES 22f7
maître, il la reçut dans ses bras, il la pressa sur son cœur ; mais presque aussitôt songeant que le choix de son père faisait cette jeune fille sacrée pour lui, il la repoussa et lui demanda comment elle était hors de chez eUe à une heure aussi avancée de la nuit.
Hélène tremblait et balbutiait. Elle essaya de répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots; elle se cacha le visage entre ses mains, et ce ne fut que lorsque Jean-Louis lui eut adressé de vives instances qu'elle se décida à parler, à lui raconter comment, en entendant la conversation qu'il avait eue avec sa mère, elle avait compris à son tour que cette union était le plus grand bonheur qu'elle pût espérer sur la terre ; comment, après son départ, elle était sortie de sa chambre pour se jeter aux genoux de la veuve et essayer de la fléchir ; comment celle-ci lui avait répondu qu'entre le fils, qui serait pauvre, et le père , qui était riche et qui demandait aussi à la prendre pour femme, on ne pouvait pas hésiter. Elle lui avoua que la Verdier avait enfin opposé les injonctions, les menaces et jusqu'aux mauvais
OÙ sa mère était morte , qui avait abrité son enfance et ses amours, où celle qu'il aimait allait vivre. Peut-être aussi avaît-il espéré entrevoir la silhouette d'Hélène se dessinant à la clarté de la lampe sur les rideaux de la chambre, mais ce bonheur lui fut refosé : tout le monde paraissait reposer dans la maison paternelle; les fenêtres closes se dessinaient en noir sur la sombre façade , et nulle lueur ne vint les illuminer.
Jean-Louis resta jusqu'à minuit. — Il devait se mettre en route à quatre heures du matin ; il réfléchit qu'il était temps de regagner son domicile.
Au moment où il entrait dans la rue de rOrangerie, il entrevit, dans l'ombre, la forme d'une femme qui se tenait appuyée contre la haute borne placée à l'angle que forme cette rue en se croisant avec la rue Satory. A son approche, cette femme se leva ; elle parut hésiter une seconde, puis s'élança à sa rencontre en l'appelant ii son aide.
Jean-Louis avait déjà reconnu Hélène.
Par un mouvement dont il ne fdt pas le
maître, il la reçut dans ses bras, il la pressa sur son cœur ; mais presque aussitôt songeant que le choix de son père faisait cette jeune fille sacrée pour lui, il la repoussa et lui demanda comment elle était hors de chez elle à une heure aussi avancée de la nuit.
Hélène tremblait et balbutiait. Elle essaya de répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots; elle se cacha le visage entre ses mains, et ce ne fut que lorsque Jean-Louis lui eut adressé de vives instances qu'elle se décida à parler, à lui raconter comment, en entendant la conversation qu'il avait eue avec sa mère, elle avait compris à son tour que cette imibn était le plus grand bonheur qu'elle pût espérer sur la terre ; comment, après son départ, elle était sortie de sa chambre pour se jeter aux genoux de la veuve et essayer de la fléchir; comment celle-ci lui avait répondu qu'entre te fils, qui serait pauvre, et le père , qui était riche et qui demandait aussi à la prendre pour femme , on ne pouvait pas hésiter. Elle lui avoua que la Verdier avait enfin opposé les injonctions, les menaces et jusqu'aux mauvais
296 L'AUTO-DA-FÉ DB LA PtACB SAINT-LOUIS
OÙ sa mère était morte , qui avait abrité son enfance et ses amours, où celle qu'il aimait allait vivre. Peut-être aussi avait-il espéré entrevoir la silhouette d'Hélène se dessinant à la clarté de la lampe sur les rideaux de la chambre, mais ce bonheur lui fut refusé : tout le monde paraissait reposer dans la maison paternelle; les fenêtres closes se dessinaient en noir sur la sombre façade , et nulle lueur ne vint les illuminer.
Jean-Louis resta jusqu'à miauit. — n devait se mettre en route à quatre heures du matin ; il réfléchit qu'il était temps de regagner son domicile.
Au moment où il entrait dans la me de l'Orangerie, il entrevit, dans l'ombre, la forme d'une femme qui se tenait appuyée contre la haute borne placée à l'angle que forme cette rue en se croisant avec la rue Satory. A son approche, cette femme se leva ; elle parut hésiter une seconde, puis s'élança à sa rencontre eh l'appelant à son aide.
Jean-Louis avait déjà reconnu Hélène.
Par un mouvement dont il ne fdt pas le
maître, il la reçut dans ses bras, il la pressa sur son cœur ; mais presque aussitôt songeant que le choix de son père faisait cette jeune fille sacrée pour lui, il la repoussa et lui demanda comment eUe était hors de chez elle à une heure aussi avancée de la nuit.
Hélène tremblait et balbutiait. EUe essaya de répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots; elle se cacha le visage entre ses mains, et ce ne fut que lorsque Jean-Louis lui eut adressé de vives instances qu'elle se décida à parler, à lui raconter comment, en entendant la conversation qu'il avait eue avec sa mère, elle avait compris à son tour que cette \inibn était le plus grand bonheur qu'elle pût espérer sur la terre ; comment, après son départ, elle était sortie de sa chambre pour se jeter aux genoux de la veuve et essayer de la fléchir; comment celle-ci lui avait répondu qu'entre le fils, qui serait pauvre, et le père , qui était riche et qui demandait aussi à la prendre pour fenmie, on ne pouvait pas hésiter. Elle lui avoua que la Yerdier avait enfin opposé les injonctions, les menaces et jusqu'aux mauvais
m L'AUTO-DA-FÉ DE LA PLACE SAINT-LOUIS
— Dieu ! tu invoques le nom de Dieu et tu ne crois pas à Dieu, comme tout à l'heure tu invoquais une mémoire que, depuis deux années, ta conduite outrage.
— Ne parlez pas ainsi. Hélène est innocente, encore une fois je vous le jure! Je vous dirai tout, mon père.
— Innocente , fit la voix glapissante de la Verdier ; elle le serait sans toi, misérable ; c'est toi qui l'as perdue, la malheureuse.
Le vieux Louschart répéta d'une voix lugubre :
— Misérable !
— Mon père, je vous ai offensé par ma résistance , en opposant ma foi à votre foi , mes convictions à vos croyances. Je vous en demande pardon , repentant et humilié. J'abjurerai mes sentiments les plus chers, je renierai ce que me dit ma raison, je deviendrai le docile esclave de votre volonté; mais, à votre tour, ne repoussez pas ma prière ; croyez-moi, lorsque je vous atteste son innocence, lorsque je jure qu'elle n'a pas cessé d'être digne de vous.
A VERSAILLES Wl
— Ah 1 s'écria le maréchal avec un ricanement sauvage, c'est pour elle que tu te décideras à t'amender. Tu l'aimes donc bien, ma future, hein, Jean-Louis?
Le jeune homme ât un geste de désespoir.
— Misérable I répéta le vieux Louschart dont le visage, jusqu'alors d'une pâleur livide, s'empourprait de plus en plus.
Sous l'impression des injures et des reproches qu'il se croyait si loin d'avoir mérités, Jean- Louis s'animait à son tour ; il avait relevé la tète, et ses regards soutenaient leâ regards furibonds de son père.
— Oui, misérable! dit une troisième fois le maréchal-ferrant qui avait remarqué l'indignation contenue que cette ^pithète soulevait chez son flls. Misérable I c'est le nom que, nous autres honnêtes gens, nous avons le droit de jeter aux renégats.
— Qu'ai-je donc renié, mon père? répondit Jean-Louis avec un geste d'impatience.
— Moi, moi 1 qui devais être ta religion et ton Dieu« si tu te sentais la tentation de re-
— Dieu ! tu invoques le nom de Dieu et tu ne crois pas à Dieu, comme tout à Theure tu invoquais une mémoire que, depuis deux années, ta conduite outrage.
— Ne parlez pas ainsi. Hélène est innocente, encore une fois je vous le jure î Je vous dirai tout, mon père.
— Innocente , fit la voix glapissante de la Verdier; elle le serait sans toi, misérable; c'est toi qui l'as perdue, la malheureuse.
Le vieux Louschart répéta d'une voix lugubre :
— Misérable I
— Mon père, je vous ai offensé par ma résistance , en opposant ma foi à votre foi , mes convictions à vos croyances. Je vous en demande pardon , repentant et humilié. J'abjurerai mes sentiments les plus chers, je renierai ce que me dit ma raison, je deviendrai le docile esclave de votre volonté; mais, à votre tour, ne repoussez pas ma prière ; croyez-moi, lorsque je vous atteste son innocence, lorsque je jure qu'elle n'a pas cessé d'être digne de vous.
— Ah 1 s'écria le maréchal avec un ricanement sauvage, c'est pour elle que tu te décideras à t'amender. Tu l'aimes donc bien, ma future, hein, Jean-Louis?
Le jeune homme ât un geste de désespoir.
— Misérable I répéta le vieux Louschart dont le visage, jusqu'alors d'une pâleur livide, s'empourprait de plus en plus.
Sous l'impression des injures et des reproches qu'il se croyait si loin d'avoir mérités, Jean- Louis s'animait à son tour ; il avait relevé la tôte, et ses regards soutenaient leâ regards furibonds de son père.
— Oui, misérable! dit une troisième fois le maréchal-ferrant qui avait remarqué l'indignation contenue que cette épithète soulevait chez son flls. Misérable I c'est le nom que, nous autres honnêtes gens, nous avons le droit de jeter aux renégats.
— Qu'ai-je donc renié, mon père? répcmdit Jean-Louis avec un geste d'impatience.
— Moi, moi I qui devais être ta religion et ton Dieu« si tu te sentais la tentation de re-
m L'AUTO-DA-FÉ DE LA PLACE SAINT-LOUIS
— Dieu I tu invoques le nom de Dieu et tu ne crois pas à Dieu, comme tout à l'heure tu invoquais une mémoire que, depuis deux années, ta conduite outrage.
— Ne parlez pas ainsi. Hélène est innocente, encore une fois je vous le jure ! Je vous dirai tout, mon père.
— Innocente , fit la voix glapissante dô la Verdier; elle le serait sans toi, misérable; c'est toi qui l'as perdue, la malheureuse.
Le vieux Louschart répéta d'une voix lugubre ;
— Misérable !
— Mon père, je vous ai offensé par ma résistance , en opposant ma foi à votre foi , mes convictions à vos croyances. Je vous en demande pardon, repentant et humilié. J'abjurerai mes sentiments les plus chers, je renierai ce que me dit ma raison, je deviendrai le docile esclave de votre volonté; mais, à votre tour, ne repoussez pas ma prière ; croyez-moi, lorsque je vous atteste son innocence, lorsque je jure qu'elle n'a pas cessé d'être digne de vous.
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— Ah I s'écria le maréchal avec un ricanement sauvage, c'est pour elle que tu te décideras à t'amender. Tu l'aimes donc bien, ma future, hein, Jean-Louis?
Le jeune homme ât un geste de désespoir.
— Misérable I répéta le vieux Louschart dont le visage, jusqu'alors d'une pâleur livide, s'empourprait de plus en plus.
Sous l'impression des injures et des reproches qu'il se croyait si loin d'avoir mérités, Jean- Louis s'animait à son tour ; il avait relevé la tète, et ses regards soutenaient leâ regards furibonds de son père.
— Oui, misérable! dit une troisième fois le maréchal-ferrant qui avait remarqué l'indignation contenue que cette ^pithète soulevait chez son fils. Misérable I c'est le nom que, nous autres honnêtes gens, nous avons le droit de jeter aux renégats.
— Qu'ai-je donc renié, mon père? répondit Jean-Louis avec un geste d'impatience.
— Moi, moi 1 qui devais être ta religion et ton Dieu« si tu te sentais la tentation de re-
appKqua la pénalité du temps dans toute sa rigueur.
L'arrêt du 31 juillet de Tannée 1788, condamne Jean -Louis- Auguste Louschart, à avoir les jambes, cuisses, bras et reins rompus ^fs, sur un échafaud qui sera dressé ponr cet eflfet en la place de cette ville de Versailles où le crime a été commis. Cela fait, son corps mis d'abord sur une roue, la face tournée vers le ciel , pour y finir ses jours, et jeté en suite dans un bûcher.
Contre tous les précédents, on avait fait grâce à Taccusé de Vamende honorable devant la porte de l'église Saint-Louis, qui eût en* traîné la mutilation du poing ; ce qui prouvait déjà nn acheminement, si petit qu'il soit, vers la suppression des cruautés inutiles. Enfin, à leur arrêt les juges avaient ajouté un retentum dont voici la formule :
« Retentum a été que ledit Jean-Louis- Au-
guste Louschart ne sentirait aucun coup vif, et qu'il serait secrètement étranglé, avant qu'il lui soit donné aucun coup. »
Mais le public ignorait cette dernière dis-
A VERSAILLES 2âS
position de rhumanité des magistrats, et la nouvelle de la condamnation du fils Louschart dont chacun proclamait l'innocence, n'en excita pas moins une effervescence générale dans la ville de Versailles.
L'exécution de Jean-Louis avait été fixée au 3 août. Le 2 au matin, Charles-Henry Sanson fit partir pour Versailles, des charrettes chargées de toutes les charpentes nécessaires, et dans l'après-midi, il se rendit lui-même dans cette ville.
L'émotion qu'avait soulevée le procès de Jean- Louis Louschart n'avait point dépassé les limites de sa ville natale. Charles-Henry Sanson ne pouvait voir en lui qu'un coupable d'une des catégories les moins intéressantes ; aussi, tout familiarisé qu'il était avec les effets d'une détestable curiosité, ne fut-t-il pas médiocrement surpris en voyant la place de Saint-Louis couverle d'une telle multitude , que les aides avaient quelque peine à maintenir libre l'espace où les charpentiers dressaient leurs échafaudages.
Cette foule ne manifestait cependant aucune intention hostile : elle était bruyante , mais
plutôt rieuse qu'irritée. Elle ne prononçait pas, du moins tout haut, le nom de l'accusé ; elle n'avait point jusqu'alors manifesté ses sentiments autrement que par les lazzis et les brocarts qu'elle faisait pleuvoir sur les ouvriers employés à l'édification de la funeste plateforme.
Cependant elle avait la mobilité de toutes les multitudes. Un charpentier ayant rudoyé un gamin qui le harcelait de ses provocations, quelques cris de mort se firent entendre. En un instant toutes ces physionomies railleuses devinrent sombres et menaçantes ; les rangs se pressèrent en ondulant; ceux qui étaient derrière pressant ceux qui se trouvaient par devant , les cris devinrent des vociférations, en moins d'une seconde ; la faible barrière qu'on avait opposée à cette affiuence fut brisée, et les aides et les charpentiers furent aux prises avec le peuple.
Mais presque aussitôt, une centained'hommes, qu'à leur stature athlétique, à leurs bras, à leurs visages bronzés par la fumée, on reconnaissait pour les robustes ouvriers du fer, et quelques jeunes gens qui, par la propreté de leur mise,
semblaient appartenir à la nombreuse corporation de ce qu'on appelait la basoche, s'étaient précipités an devant des as^illants ; et moitié par la persuasion, moitié par la force, ils les contraignirent à se retirer avant qu'une seule voie de fait ait été commise.
Mon grand-père avait assisté jusqu'alors avec assez d'indiflférence à cette démonstration popu- :aire ; mais en ce moment il hocha la tête. Il pressentait que cette foule obéissait à un mot d'ordre, que si lui et ses aides n'avaient pas été pulvérisés sous le choc de ces vagues humaines, c'est qu'elles avaient un but dont elles ne voulaient pas se laisser détourner, qu'elles étaient décidées à attendre l'heure ; il comprenait le sens de cette attitude gaiement insoucieuse sous laquelle cette multitude dissimulait la conscience de sa volonté et de sa toute-puissance.
Il commanda à ses aides et aux charpentiers de hâter leurs préparatifs, et il retourna à Paris afin de faire part de ses observations au procureur général.
L'émotion politique avait déjà soulevé de nombreux orages en province. La Normandie,
2o6 L'AUTO-DA-FÉ DE LA PLACB SAINT-LOUIS
la Bretagne, le Béam, avaient pris fait et cause pour leurs Parlements attaq^ués dans leurs pri\T.léges. Le Dauphin é avait été plus loin : à la suite d'une longue succession d'émeutes, les représentants des trois ordres, noblesse, clergé et tiers-état, s'étaient spontanément réunis et avaient, pour la première fois, mis en scène la souveraineté nationale.
Cependant, trompés par l'indifférence avec laquelle le peuple parisien avait accueilli les ordonnances du Lit-du^Justice et l'arrestation des deux parlementaires , D'Espréménil et Montsabert, l'autorité était bien loin de supposer que l'agitation finît par se traduire en révolte ouverte. On admit encore bien moins qu'une lutte contre l'autorité pût s'engager dans la ville qu'habitait la cour et qui devait sa splendeur factice à la présence du roi ; que cette lutte eût pour prétexte l'exécution d'un coupable aussi légitimement condamné.
On se contenta d'envoyer à Versailles quelques soldats pour prêter main-forte à la maréchaussée : la maison du roi ne fournissant aucune aide pour les exécutions criminelles.
Dans la soirée, cette multitude se retira cabne et tranquille; quelques jeunes gens, quelques-uns des forgerons dont j'ai parlé, restèrent seuls comme pour observer ce qui se passait autour de Téchafaud ; ils parcouraient la place en s'entretenant avec animation.
Le bruit s'était répandu dans la ville qu'Hélène Verdier avait été conduite, par Madame Adélaïde, aux pieds de la reine, qu'elle avait imploré la grâce du condamné et que, touchée de ses instances, Marie-Antoinette avait obtenu du roi la grâce qu'elle sollicitait à son tour.
Cette nouvelle n'avait sans doute pas été étrangère à la dispersion du populaire; ceux qui demeuraient étaient évidemment les incrédules.
Cbarles-Henry Sanson profita de la solitude de la place pour faire dresser autour de l'échafaud, avec l'autorisation des juges commissaires, une de ces palissades de pieux et de planches, semblables â celles derrière lesquelles on exécutait les grands criminels en Grève. En môme temps les magistrats, qui avaient reçu quelques rapports de police touchant les dispo-