‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 6 sur 43 · III IT · texte numérisé non relu

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m L'ATJTO-DA-PÉ DB LA PLACB SAINT-LOUIS

sitions de la population, prirent stu* eux d'avancer rheure du supplice.

Il était deux heures du matin lorsque mon grand-père quitta la place Saint-Louis pour se rendre à la prison, et il remarqua que les hommes qui avaient stationné toute la nuit dans les environ^ se dispersaient dans des directions différentes.

Jean-Louis Louschart était enfermé dans une des logettes du rez-de-chaussée ;' il était couché sur un grabat. Au bruit des verroux que tirait le guichetier, il se dressa sur son séant et considéra avec calme ceux qui pénétraient dans son cachot.

Le greffier du Parlement lui lut la sentence, qu'il écouta avec ime grande attention. Quand celui-ci eut fini de parler, il murmura quelques mots inintelligibles parmi lesquels on distinguait seulement ceux de .* pauvre père ! puis il ajouta tout haut :

— Dans deux heures je me justifierai devant lui ; mais non, ajouta-t-il d'une voix frémissante et en s'adressant au curé de Saint-Louis, qui venait d'entrer, il n'a pu croire que son fils

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l'avait volontairement frappé^ n'est-ce pas, monsieur ?

Le prêtre s'approcha de lui^ l'embrassa; les hommes de la justice se retirèrent et les laissèrent seuls*

Un ordre des juges commissaires vint inter^ rompre le pieux tôte^à-tôte.

Charles-Henry Sanson passa sa tète par l'entrehâillement de la porte et fit signe au condamné qui, en ôe moment agenouillé devant le prêtre, recevait la bénédiction.

Jean-Louis Louschart comprit cette muette injonction, et, se retournant du côté de l'exécuteur, il lui dit avec un douloureuiL sourire :

^ Vous n'êtes pas plus pressé que moi, monsieur?

On monta en charrette à quatre heures et demie du matin ; les juges commissaires avaient espéré que, grâce aux dispositions du retmtum, tout serait fini avant que la population ne fût éveillée.

Mais, en sortant de la prison, on put reconnaître combien ces dispositions étaient vaines*

Malgré l'heure matinale, les abords de cette

prison regorgeaient de monde, l'affluence était prodigieuse; ces rues de Versailles que les chaises, que les carrosses de la cour animaient sans les peupler; ces rues si tranquilles, si mor* nés même, lorsque la somptueuse cité n'était pas encore tombée au rang des nécropoles, étaient envahies par les flots sans cesse croissants d'un véritable océan humain. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tout était au dehors, et on reconnaissait à leurs costumes bon nombre de campagnards des environs, qui étaient venus se réunir aux citadins. En même temps cette paisible population paraissait en proie à une agitation fiévreuse. L'apparition de la charrette fut saluée par des clameurs assourdissantes, et ce fut avec les plus grandes peines que le véhicule put se frayer un passage dans la foule.

Le condamné ne semblait pas soupçonner que ce mouvement pût être la conséquence des sympathies qu'il excitait. Peut-être y voyait- il encore l'indice du sentiment de répulsion qui s'était manifesté lors de son arrestation. Il écoutait avec recueillement les exhor-

tations de son confesseur, et ne levait pas les yeux sur ceux qui l'entouraient.

Cependant, au coin de la rue de Satory, un cri lamentable, un appel désespéré domina un instant les frémissements de la multitude, et on vit une jeune fille, pâle comme une morte, qui agitait un mou-' choir.

Au son de cette voix, Jean-Louis Louschart avait relevé la tète, et aussitôt, et malgré les liens qui enlaçaient ses bras et ses jambes, il se dressa debout en se tournant du côté de la jeune fille. Ses yeux étaient pleins de larmes, les premières qu'on lui eût vu verser depuis le matin ; il essaya de sourire, puis on l'entendit qui murmurait :

— Adieu, Hélène, adieu!

A cet instant, un forgeron d'une taille colossale qui, depuis la sortie de la prison avait toujours marché à la hauteur de la charrette, s'avança, et , s'accrochant aux ridelles, cria d'une voix retentissante :

— C'est à revoir qu'il faut dire, Jean-Louis. Est-ce qu'on roue les braves gens comme toi?

m L*AUTO-DA-FÉ PB LA PLACB SAINT-LOUIS

Ua cavalier le repoussa ; mais les applaudissements qui éclatèreat prouvèrent que cette opinion avait pour partisans tous ceux qui se trouvaient là, et qu'ils ne croyaient plus avoir besoin de la dissimuler,

A la physionomie contractée du greffier, des exempt» et des soldats qui entouraient la voiture, il était évident qu'ils dépassaient les appréhensions que mon grand-père avait conçues dès la veille.

Cependant, on arriva sans encombre au pied de réohafaud. Sur la place Saint-Louis, l'agglomération du peuple était immense, car tous ceux qui se trouvaient dans les rues avaient suivi le cortège.

Au moment où la charrette e'arrôta, Jean- Louis Louschart adressa une question au curé de Saint-Louis, et mon grand-père entendit oelui-oi lui répondre ;

— Vous sauver.

•— Non, mon père, dit le condamné d'une voix fiévreuse et avec une sorte d'impatience. Si je suis innocent de l'intention, qui fait le crime, mes mains n'en sont pas moins souillées

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d'un meurtre horrible. Je dois mourir, je veux mourir. Dépèchez-vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers mon grand*-père.

— Monsieur, lui répondit mon grand-père en lui montrant les masses furieuses et oscillantes qui ébranlaient la barrière, sll y a ici quelqu'un qui touche à sa dernière heure, ce n'esfc pas vous.

Charles-Henry Sanson n'avait point achevé, qu'une tempête de hurlements éclatait, véritables rugissements du lion populaire. La palissade volait en éclats, et de tous les côtés à la fois la foule se ruait sur l'échafaud.

Le forgeron qui avait dans le trajet adressé la parole à Jean-Louis Louschart était au premier rang ; il saisit le condamné dans ses bras musculeux, coupa ses liens, et le hissa sur son épaule, pour l'emporter en triomphe.

On vit alors une scène inouïe. Le patient luttant contre ses libérateurs, les repoussant, leur reprochant de l'arracher au supplice qu'il croyait avoir mérité, se retournant vers ses bourreaux, les invoquant, demandant la mort que sa piété filiale jugeait nécessaire à l'expia-

tLon, avec l'anxieuse angoisse avec laquelle on appelle ordinairement la vie.

Mais ses amis l'avaient entouré ; leurs efforts réunis triomphèrent de sa résistance, ils parvinrent à l'entraîner.

Cependant, la situation de mon grand-père était loin d'être rassurante. Séparé de ses aides, isolé au milieu d'une multitude enivrée de sa facile victoire, qui ne le connaissait que trop, et dont le flot n'avait exactement qu'à se refermer pour l'anéantir, il n'avait pas même la ressource de vendre chèrement sa vie.

Sa physionomie traduisait probablement les sinistres pensées qui l'occupaient, car le grand forgeron qui avait délivré le patient s'approcha de lui, et lui saisissant le bras :

— N'aie pas peur. Chariot , s'écria-t-il , ce n'est pas à toi que nous en voulons, c'est à tes outils. Désormais, Chariot, quand il te viendra une pratique, faudra la tuer pour la tuer, et ne pas la tuer pour la faire souffrir. Laissons l'enfer au bon Dieu, vois-tu, Chariot. Et s'adressant à la foule : Laissez-le passer, vous autres, ajouta-lril. et faites attention que celui qui dira

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quelque chose à Chariot, on le prendra pour un marqîié qui se venge.

Les rangs s'ouvrirent à cette harangue, plus pittoresque que correcte, et mon grand-père s'éclipsa.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, l'échafaud et tous ses sinistres accessoires avaient été mis en pièces ; on les jeta dans le bûcher préparé pour le cadavre en couronnant ce singulier édifice de l'épouvantable roue , dernière confidente de tant de martyres. On y mit le feu, et hommes et femmes, se tenant par la main, formèrent une immense ronde dont les joyeuses spirales se déroulèrent autour de l'auto-da-fé, tant que les cendres jetèrent une étincelle. Jusqu'à la moitié de la nuit, la place retentit de chants joyeux.

J'ai raconté avec quelque prolixité cet évément, ignoré et dédaigné des historiens, parce qu'U m'a semblé qu'il avait été l'occasion de la première fête populaire de la Révolution,

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MARIE-ANNE JUÛIER

MA GRAND'KfeRl

Après le supplice de Desrues, je devais placer celui de la roue, si Ton peut donner ce nom à l'aulxHla^fé dont je viens de retracer les détails. Quoi qu'il en soit, ce fut la dernière fois que ce hideux appareil se dressa sur le lieu des exécutions. On n'est pas d'accord sur son origine, mais tout porte à croire que ce fut la fable

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