‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · MARIE-ANNE JUGIER · texte numérisé non relu

MARIE-ANNE JUGIER

mythologique d'Ixion qui en fournit Tidée, et que si plus tard il joua un si grand rôle dans la pénalité des sociétés chrétiennes, c'est qu'il remplaça le crucifiement que celles-ci n'eussent pu conserver au nombre des châtiments sans craindre de commettre un sacrilège.

J'ai dit plus haut la singulière prédilection du Parlement pour cet horrible supplice dans le dispositif de ses arrêts. On doit en frémir lorsqu'on songe que notre ancienne législation criminelle punissait de la peine de mort cent quinze sortes de crimes ou délits. C'est à François P', restaurateur des lettres, et à son ministre le cardinal Duprat, unhomme d'Eglise, que la France fat redevable de ce raffinement de barbarie comme institution légale. Un édit en fit la peine particulière des voleurs de grand chemin ou avec effraction, tandis que la potence était réservée aux meurtriers. Il faut croire qu'à cette époque, la vie humaine paraissait moins sacrée que la propriété, puisqu'on punissait moins cruellement les attentats dirigés contre la première, que ceux qui s'attaquaient à la seconde. Cette anomalie ne pouvait durer;

MA QRAND'MÈRE 209

aussi sous le règne suivant, voleurs, assassins, parricides, tous devinrent justiciables de la roue avec des aggravations ou des atténuations particulières, suivant la nature du crime, ainsi que nous avons eu maintes fois l'occasion de Texpliquer. La potence ne fut plus qu'un châtiment secondaire, bien déchu de son importance, depuis les sombres mystères de Plessis-lès-Tours et les hauts faits de notre illustre prédécesseur, le compère Tristan THermite.

Depuis 1770 jusqu'à 1780, je trouve dans les notes de mon grand-père, que les malheureux rompus vifs sont beaucoup plus nombreux quQ ceux qui périssent par la corde. Ce sont des noms obscurs : En 1769, le 18 janvier, Etienne Charles et François Legros, condamnés pour assassinat d'un nonmié Régnier ; le 21 , André-Etienne Petit, âgé de vingtneuf ans, pour différents vols d'argenterie; François Gallois, également pour vol, mais de farine ; le 27 avril, François Boussin, pour vol et assassinat; le 22 août, Jean Brouage pour vol de linge; le 22 septembre, Jean Lemoine, pour assassinat commis sur la femme Jaunet ;

m MARlfi-AKNfi JCQIER

en 1771, le 19 août, Françok Alain, âgé de vingt-huit ans, et convaincu de meurtre sut la personne d'un nommé Oharpentief qu'il avait assassiné à coups de pied sur le vmite ; en 1772, le 16 janvier, Louis-François Daux, un autre assassin, rompu vif en place de Grève; le 29, François- Abraham Lecerf, pendu pour vol ; le 12 mars, Jacques Harivel, même peine pour le môme délit ; le 4 août, Joseph Savel, âgé de vingt-six ans, rompu vif pour vol et assassinat ; en 1773, le 20 août, Edme Saget, âgé de vingt-deux ans, pour avoir tué un nommé Berthelot à coups de bâton; le 7 décembre, Marie Picard, veuve Maréchal, fileuse de coton, son fils, Pierre Hilaire, un enfant de dix-sept ans, un garçon nommé Nicolas Rose, pour avoir volé, assassiné et jeté dans un puits un sieur Michel Nîoré ; en 1775, le 14 janvier, Edme Brochûrd, aubergiste, pour meurtre et vol ; lé 16 mai, CJharlotte Beuton, veuVe Minier, comme complice d^assassinat sur la personne , de son mari; le 27 septembre, Paul Darel, rompu vif, sur la place de Grève, par arrêt du Parlement, en date du 25; en 1777, le 11 juillet^

MA GRAND'MÈÏIB 211

J.-B. Campagnard, âgé de vingtoinqans, pour avoir assassiné la fille Marsault; en 1778, le 21 jtdllet , Jacques Neuiller, voiturier, convaincu de complicité de vol de grand chemin, sur la personne d'un nommé Lafond, tué à coups de bâton; le 2 septembre, Mathurin Barsajout, dit Cbarpentier, rompu vîf sur la place du CJhfttelet, pour crime à peu près semblable.

J'en passe et des meilleurs, comme dit Ruy Gomez de Sylva, car la plume se lasse d'exhumer ces héros du crime qui n'occupèrent un instant leurs contemporains que par Thorreur de leurs forfaits ou de leur supplice ; mais lorsqu'on parcourt ces sinistres rôles de la justice criminelle, il y a moins d'un siècle, et qu'on y voit la mort prodiguée comme châtiment, et presque toujours accompagnée dé cruautés inouïes, avec quel sentiment de bonheur ne se reporte-t-on pas à nos institutions modernes, qui ont fait table rase de ces coutumes odieuses ? Le jury, la Cour d'assises, la juridiction â deux degrés, les formes de la procédure, la publicité des débats, la liberté de la défense, nous paraissent de si grandes conquêtes de la civili-

Sm MARIE-ANNE JUGIER

sation, qu'on s'étonne qu'elles aient été obtenues en si peu de temps, et qu'il faut bien en rendre hommage à cette inmiortelle révolution, que ses bienfaits n'ont pas mise à l'abri de récriminations aveugles ou intéressées.

, A mesure que j'approche de cette grande rénovation de l'édifice social, je sens que le cadre de ce livre s'élargit et que je dois, plus que tout autre, m'attacher à faire ressortir les immenses progrès accomplis en ces jours d'orage, moi qui descends de celui à qui on pourrait être tenté de demander compte du sang qu'ils ont vu répandre. Hélas I je suis loin de croire que cette sanglante rosée ait été nécessaire à l'abondante moisson des idées nouvelles; mais l'homme est enfanté dans la douleur, et il en est de même, malheureusement , de toutes celles de ses œuvres qui sont un pas de plus dans la voie de la civilisation et du progrès.

Le supplice de la roue révoltait tellement l'opinion publique, et depuis si longtemps, que tous les cahiers des députés aux États généraux de 1789 leur enjoignaient d'en poursuivre

MA GRAND'MÈRE af»

Vabolition, qui fut en effet décrétée par TAssemblée nationale.

Avant d'aborder la période de la Révolution et de ses grands mouvements populaires, je dois dire encore quelques mots de mon grandpère et de rintérieur de sa maison. La mort de Marthe Dubut et le départ de Jean-Baptiste Sanson y avaient, comme on le pense bien, laissé un vide considérable; Charles-Henry, qui joignait, au caractère ferme et résolu que j'ai essayé de dépeindre, la maturité d'esprit et de jugement que donnent une solide éducation et le prUdlége d'avoir débuté jeune dans la vie, ne tarda point à s'effrayer de la responsabilité de ce rôle de chef de maison qui lui incombait à l'âge où la jeunesse insoucieuse est plus préoccupée de ses plaisirs que de ses devoirs. Il voulut au moins en partager le fardeau., et songea sérieusement à faire choix d'une compagne entre les mains de laquelle il pût abdiquer la moitié de sa royauté domestique. Ce projet se fixa d'autant mieux dans son esprit, qu'il avait conservé certaines habitudes élégantes et une grande passion pour la

Page 1