MOREL
On le voit, l'orthographe du tailleur ne valait même pas celle du garçon marchand de vins ; l'écriture était encore bien pire. Mais, pour mieux faire juger des facultés d'Asselineau, jevais transcrire un papier qui s'échappa de la poche de l'habit lorsque nous le prîmes pour le porter a son destinataire. Voici ce que cet écrit contenait :
Je suis un grand criminel ; mais si vous êtes humain et sensible, au récit de mes fautes et des malheurs qui en sont la cause, la terreur vous laissera, et une pitié involontaire remplira votre cœur. Si vous cherchez quelle force secrètte a pu étouffer dans mon âme le sentiment de la nature et de l'humanité, quelle fatale impulsion peut m'avoir conduit de degrés en degrés sous le glaive de la justice, vos
yeux se rempliront de larmes, et votre esprit se demandera si j'ai provoqué l'infortune ou si je suis le caprice du sort. Vous reculerez d'effroy, lorsque la réflexion vous dévoilera que des causes les plus frivoles s'engendrent les plus grands événements, et qu'une faute légère, suivant les conjonctures et le moment où elle est commise, peut faire de l'honnête homme un brigand et de l'être le plus sensible un meurtrier, un homicide. Une noire mélancolie s'emparera de vos sens, et vous frémirez en songeant que tout citoyen peut, avec l'amour du bien et l'horreur du crime, devenir coupable et finir sa carrière par le déshonneur et Véchaffaud.
Messieurs, s'il existe une cause qui doit fixer religieusement l'attention de la justice, c'est sans doute celle qui vd vous être soumise; elle place dans vos mains le sort et l'honneur d'une famille entière qui élève
Oui, Messieurs, l'homme peut disparaître et périr victime d'une première faute , dont le motif fut la vertu même. Lorsqu'il a commis une faute essentielle, il peut se trouver progressivement et irrésistiblement conduit à en commettre d'autres pour dérober la première aux yeux pénétrants de ses semblables. Hélas! il est si facile de succomber, et si difficile ensuite de se relever de sa première chute ; on cherche des soutiens de toutes parts ; on s'attache à toutes les branches pour résister à la terreur du torrent, et on finit par être englouti à jamais dans Vahyme... Gardez-vous d'une première démarche, les suivantes ne sont plus en votre pouvoir; la fausse honte vous précipitera dans de nouvelles erreurs qui accumuleront l'infortune sur votre tête.
L'êchaffaud peut-être vraiment la fin d'un homme intègre et bon. Du sein de la fortune, entouré de la faveur des grands, de l'estime publique, un seul mensonge souvent
inventé par la vanité le précipite de malheur en malheur jusqu'à une mort injuste mais ignominieuse. L'histoire de notre législation n'en fournit que trop d'exemples, si des causes aussi futiles en apparence peuvent renverser la prospérité d'un citoyen, quel homme
Ici une lacération du papier a enlevé ce qui suivait, mais plus loin le manuscrit reprend :
Le département de la Nièvre m'a donné naissance, mes parents y jouissent depuis quarante ans d'une parfaite considération. Leurs générosité et leurs bontées envers leurs semblables furent toujours leurs devises. Dans tout le département de la Nièvre il n'existe aucune famille plus charitable que celle Asselineau. Aussi comment ont-ils élevé leurs enfants dès le bas âge (1), comment sont-ils considérés envers le riche comme envers le pauvre? On ne peut se le figurer, ce n'est que quand le malheur vient se plonger
Ici on tombe sur le verso de l'endroit lacéré, et comme il manque, on ne peut savoir ce qu'il y avait.
Ces phrases déclamatoires, où quelques vérités brillent au milieu d'un amas de sophis-
(1) Ce membre de phrase est rayé sur le manuscrit; mais comme il est très-nettement apparent sous la rature, je l'ai rétabli. Asselineau avait sans doute réfléchi que sa situation ne lui permettait guère de féliciter ses parents sur la manière dont ils l'avaient élevé.
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mes , formaient sans doute un projet de défense préparé par Asselineau. Nous retrouverons tout à l'heure ces théories de la chute fatale et par degrés sous une plume bien autrement captieuse et bien autrement habile : celle de Lacenaire. Là, comme ailleurs , elles ne soutiendront pas l'examen et s'évanouiront au premier souffle de l'honnêteté et du sens moral.
Pour en finir avec cet étrange factum d'Asselineau, j'ajouterai que les dernières lignes sont écrites d'une manière convulsive, chargées de ratures et de taches d'encre. On devine l'agitation fébrile de la main qui tenait la plume. Enfin, au bas du dernier feuillet, se trouve la singulière annotation suivante :
Nous, membre de la Légion-d'Honneur, Institut de lu Chambre des députés ; nous, membre de la Légion-d'Honneur, officier de santé, avons élu à son domicile et parlant à sa personne comme ci-dessus, Jean-Gliarles, domicilié en son cas je souhaite le bonjour à M. Bellemain et le prie d'avoir la complaisance de vouloir bien remettre au présent porteur la somme de neuf cent mille francs pour valeur reçue comptant.
Ces lignes sont aussi de l'écriture d'Asseli-
néau, mais visiblement contrefaite. Au-dessous il y a encore de la même main essayant un troisième caractère d'écriture : « J'ai Jean- Charles-Louis. ))
Que signifie tout cela? Est- ce à dire que jusqu'à son dernier moment ce malheureux méditait des faux et rêvait, sous les verroux, des vols dont l'importance eût frisé le million? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe ; mais toujours est-il que ce bizarre reçu de neuf cent mille francs forme le seul codicille annexé à l'espèce de testament que nous trouvâmes dans la poche de son habit et que j'ai aussi reproduit textuellement.
En marchant au supplice, il conserva tout son sang-froid, témoignant beaucoup de repentir et une profonde douleur par suite de la crainte que son déshonneur ne rejaillit sur sa famille, qu'il paraissait vivement affectionner. La douceur de sa physionomie et de son langage déchirait le cœur. On avait peine à croire qu'il eût montré tant de perversité.
Au pied de l'échafaud il embrassa l'abbé- Montés, qui lui fit aussi baiser le crucifix, et il
se livra lui-même aux aides. La demie de quatre heures sonnait comme sa tête tombait dans le fatal panier.
Dix jours après, c'est-à-dire le 18 mai, nous remontions la guillotine pour le nommé Alexandre Buisson, âgé de vingt-neuf ans, tailleur de pierres, né à Nancy (Moselle), ayant demeuré à Issy, près Paris, chez le logeur Engerand. Cet homme avait été condamné, par un arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 11 avril précédent, à la peine capitale, pour assassinat suivi de vol. Il fut exécuté sur la place de Grève, à quatre heures de l'aprèsmidi.
Je passe rapidement, en les mentionnant toutefois, sur les exécutions qui n'offraient point de circonstances particulières; ainsi de celles que nous allâmes faire, dans le courant de cette même année, le 18 juillet, à Versailles , sur un vannier de Rambouillet , appelé Charles-Christophe Hervé, condamné à mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise pour avoir empoisonné sa fille, un enfant de dix-huit mois. Il fut exécuté à midi précis sur la pince
du Vieux-Marclié ; de même aussi de Jean- Baptiste Emery^ âgé de trente-huit ans, condamné, par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise du 13 juin, pour tentative d'empoisonnement; qui fut exécuté le 4 août, sur la place publique de Beauvais.
Voici encore une des rares figures qui intéressent dans ce salon de Curtius de la guillotine : c'est Honoré-François Ulbacli, l'assassin de la petite Aimée Millot, surnommée la bergère d'Ivry . Le lecteur ne s'attend pas à ce que je récrive dans tous ses détails cette triste idylle à laquelle était réservé un sanglant dénoûment. L'histoire est si touchante que, comme celle de Lesurques, elle est passée, je crois, de la Cour d'assises au théâtre, où ses émouvantes péripéties ont fait pleurer bien des beaux yeux. Pourtant il ne s'agit plus là d'un innocent condamné par erreur, mais bien d'un coupable qui méritait un châtiment sévère. Pourquoi donc cette pitié qui s'attendrit presque autant sur le sort de l'assassin que sur celui de sa victime? C'est qu'ici le mobile du crime cesse de se puiser dans les bas -fonds de la nature hu-