‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 9 sur 22 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Poursuivons le dépouillement de ces sanglantes archives. Le 24 janvier 1824, c'est une mère et son fils qui montent ensemble sur l'échafaud. Un ouvrier tailleur, le jeune Lecouffe, à peine âgé de vingt-cinq ans, né à Paris et y demeurant^ rue du Faubourg-du- Roule, n° 33, avait assassiné une vieille femme

connue sous le nom de la mère Jérôme. Le mobile de ce crime avait été le vol; le meurtrier avait en effet dérobé à sa victime du linge et de l'argenterie. L'enquête révéla que l'idée première de cet abominable forfait appartenait à la mère de l'assassin, la veuve Lecouffe , qm'. n'avait pas craint d'user de l'ascendant qu'elle exerçait sur son fils poi .r le pousser à ce meurtre. Traduits tous les deu:: devant la Cour d'assises de la Seine, ils furent condamnés à mort le 14 décembre 1S23; leur pourvoi en cassation fut rejeté le 8 janvier, et seize jours après ils subissaient leur peine sur la place de Grève. C'était la première fois que je voyais s'écouler un si long intervalle entre le rejet d'un pourvoi et l'exécution.

Ce fut un spectacle navrant que celui du trajet des condamnés de la Conciergerie à l'échafaud, je ne me sens pas le courage d'en retracer les hideux détails. Lecouffe reprochait à sa mère en termes ignobles de l'avoir conduit là. Au lieu de courber la tète sous ce châtiment mérité, cette misérable femme répondait à son fils par d'aigres et sordides récrimina-

tions qui soulevaient le cœur de dégoût. Je n'avais jamais vu une telle oblitération du caractère sacré de mère et des devoirs de fils ; je laisse à penser l'impression que ce tableau dut produire sur moi, élevé dans une maison où le sentiment de la famille était la première vertu du foyer. Malgré moi j'en détournai les yeux, de sorte que je ne saurais dire si ces deux misérables conservèrent jusqu'au dernier moment toute leur assurance ; mais ce que je puis assurer, c'est qu'il n'y eut point entre eux de réconciliation, et que, même au pied de l'échafaud, ils se poursuivaient encore de malédictions réciproques. Pour l'honneur de l'humanité, passons sur ces bêtes féroces.

Le 20 avril suivant, triple exécution des nommés Martin Ochard, salpêtrier, âgé de 45 ans; Gaspard Renaud, âgé de 33 ans, palefrenier, et François Delaporte, dit le petit MouT(juig7ion, scieur de long, âgé de 30 ans; ces trois malfaiteurs passaient pour des hommes très-dangereux. L'instruction de leur affaire releva contre eux cinq ou six attaques nocturnes de malles-poste et de diligences à main

armée. Chaque fois, les voyageurs et les courriers n'avaient écliappé à une mort certaine qu'en se laissant dévaliser de sommes et de valeurs importantes ; enfin, une foule d'autres attentats, commis sur des chemins publics envers de simples particuliers, avait fait de ces audacieux, bandits abrités dans la forêt de Bondy et dans la forêt de Sénart, la terreur des environs de Paris. Ce sont à peu près les derniers voleurs de grands chemins, et c'est à eux sans doute qu'il faut faire remonter le dicton qui représente la forêt de Bondy comme un lieu peu sain pour les voyageurs chargés; à ce titre, ils méritaient une mention particulière. Depuis eux, on s'appliqua davantage à pourvoir à la sûreté des routes, et le métier qu'ils avaient fait longtemps avec succès et impunité était devenu bien difficile; aujourd'hui, il est impossible. Que ces hardis infesteurs de routes, qui arrêtaient autrefois les malles-poste et les diligences, essayent maintenant d'attaquer un convoi de chemin de fer?

Ochard, Renaud et Delaporte, condamnés à la peine de mort par un arrêt de la Cour d'as-

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sises de la Seine, en date du 20 mars, s'étaient pourvus en cassation. Leur pourvoi fut rejeté le 15 avril, et, eomme je l'ai déjà dit, ils subirent leur peine le 20, dans l'ordre où j'ai inscrit ici leurs noms. Cette triple exécution eut lieu sur la place de Grève, à quatre heures de l'après-midi. Les trois condamnés montrèrent le courage et l'énergie d'hommes fortement trempés ; on regrette, lorsqu'on rencontre de telles organisations, qu'elles aient épuisé leur sève dans une pareille voie.

Le 22 mai suivant, Téchafaud se dresse encore, cette fois c'est pour un étranger, un Romain nommé Antonio Brocchetti , âgé de 40 ans, ci-devant employé aux tahacs et, au moment de l'assassinat qui le fit condamner à la peine capitale, déjà détenu à Bicêtre, par suite d'une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, pour un crime antérieur. En tentant d'assassiner un gardien dans cette prison, Brocchetti, avait bien satisfait une haine inspirée par une des passions immondes qui naissent dans ces sortes d'établissements; mais ce ne fut point là, il n'en fit pas mystère, le principal

motif qui avait armé son bras. Ce qu'il voulait, avant tout, c'était se soustraire à l'existence qui l'attendait au bagne ; c'était échanger sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité contre une condamnation à mort. Qu'on vienne donc dire encore que la peine de mort est le seul et le plus puissant moyen d'intimidation pour prévenir les grands crimes? Ainsi, voilà un homme qui se rend coupable d'une tentative d'assassinat sur la personne d'un prêtre, son bienfaiteur je crois, un abbé Isacarus. Son crime ne reste pas impuni; il est condamné aux travaux forcés à perpétuité . La justice lui a bien infligé le châtiment qui devait le glacer de terreur ; aussi s'empresse-t-il de protester contre l'indulgence qu'on a cru lui témoigner en abaissant la peine d'un degré. Il n'admet point cette prétendue faveur. Il avait bien voulu risquer l'échafaud , mais le bagne, non. Cette existence vouée à jamais à l'abjection et à des travaux rebutants, lui paraît cent fois pire que la morf même, reçue au milieu de Tignominie du supplice. C'est alors qu'il prend la résolution de saisir la première

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occasion de forcer de nouveaux juges à lui faire cette fois "bonne mesure, à lui donner son compte ; il ne demande que cela. Pourtant, il y a des choses suscepiibles de le rattacher à la vie, même au sein de son infamie ; des instincts ignobles et brutaux rapportés peut-être de son pays , mais à coup sûr développés par la situation exceptionnelle que sa condamnation lui a faite, agitent encore cette nature dé"pravée et y tiennent lieu de la passion plus noble qui exerce un empire si tyrannique sur tous les hommes. Brocchetti a trouvé à assou\dr ces instincts ; il éprouve, pour l'instrument de ses honteux plaisirs, un de ces sentiments qu'on n'ose honorer du nom d'affection et qui vont pourtant jusqu'à la jalousie. Tout à coup ce sentiment est contrarié ; cette jalousie qu'une imagination saine a peine à concevoir s'allume, voilà l'occasion que Brocchetti cherchait trouvée ; il n'hésite plus, il se vengera, il frappera celui qui gêne son infâme passion ; et après, il tendra à de nouveaux juges ses moins souillées de ce second meurtre en leur disant : la mort s'il vous plaît !

Ses prévisions ne furent pas trompées. Traduit devant la Cour d'assises de la Seine pour avoir commis, le 20 avril 1824, avec préméditation et de guet - apens , une tentative d'homicide volontaire sur la personne du nommé Masson, l'un des surveillants de la maison de détention de Bicêtre , il fut, le 17 mai suivant, condamné, comme il le désirait, à la peine capitale. Il n'eut garde, ainsi qu'on s'en doute bien, de se pourvoir en cassation, et fut exécuté le 22 mai, c'est-àdire cinq jours après sa condamnation , sur ]a place de Grève, à quatre heures de relevée.

Il marcha au supplice comme à un triomphe. — Plus souvent , disait-il , avec un fort accent italien, que j'aurais été aux galères, j'aime mieux mourir.

Depuis les aggravations des systèmes pénitentiaires, l'exemple de Brocchetti a trouvé bien des imitateurs ; qu'en conclure de la peine de mort ?

Après ce malheureux Italien, nous exécutâmes, la même année, le V^ juillet, un jardinier nommé Nicolas- Robert Dagron, âgé de

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trent-nenf ans, né à Signy-Signets , canton de la Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne), et demeurant à Paris, rue Poli veau. Cet homme avait empoisonné sa femme et son fils ; il fut condamné à mort le 2Q mai; un arrêt de la Cour de cassation rejeta son pourvoi le 24 juin, et il fut exécuté, comme je viens de le dire, le l®'" juillet, sur la place de Grève, à quatre heures de relevée. C'était, à cette époque, l'heure habituelle des exécutions de Paris, comme midi était celle des exécutions de province.

Le soir du supplice de Dagron, une femme vêtue de deuil vint réclamer son cadavre; c'était la sœur du supplicié. Nous nous empressâmes de déférer à ce désir, que je voyais manifester pour la première fois depuis que j'étais entré en fonctions.

L'exécution de Dagron fut la dernière que nous fîmes à Paris dans le courant de cette année 1824; mais nous fûmes mandés, le 14 août, àBeauvais, pour mettre à mort un jeune homme de 25 ans, appelé Louis Dupuis, condamné pour assassinat suivi de vol. Il fut guillotiné sur la grande place, à midi, devant

un rassemblement considérable de spectateur? . Il se montra doux et résigné ; ce qui, avec sa jeunesse, atténua l'horreur inspirée par son crime et excita dans la foule un sentiment de compassion. D'ailleurs, quelles fautes ne rachète pas une pareille expiation ?

Le 26 février de l'année suivante (1825), nous revînmes encore à Beauvais monter l'échafiiud sur la même place pour une double exécution qui se fit aussi à midi ; celle de François Morel et Jacques-Martin Couvreux, dit Cadet Maure, condamnés à mort par la Cour d'assises de cette ville, pour avoir assassiné un curé de campagne el sa servante. La foule fut encore plus grande que pour le malheureux Dupuis ; mais, je dois le dire, elle se montra moins accessible à la pitié.

J'arrive de nouveau à un de ces criminels d'exceplion sur lesquels je suis obligé d'entrer dans des détails plus circonstanciés; c'est le 24 mars 1825 , que nous reçûmes l'ordre do prendre le lendemain à la Conciergerie, Louis- Auguste Papavoine, fournisseur d'étoffes, âgé de 41 ans, natif de Beauvais, et demeurant à

Mouy (Oise) , qui avait été condamné le 26 du mois précédent, par la Cour 'd'assises de la Seine, à la peine capitale, pour avoir assassiné deux enfants dans le bois de Vincennes. Papavoine est assurément une des plus étranges figures que nous soyons appelés à rencontrer dans cette galerie de suppliciés. Je l'ai annoncé tout à l'heure comme un criminel d'exception ; est-ce bien le nom que je devais lui donner , et peut-on qualifier de criminel celui qui n'a pas une conscience nette et distincte du crime qu'il commet, ou tout au moins obéit à une puissance supérieure à sa volonté en le commettant? Ce fut le cas de Papavoine; cet homme assassinant de but en blanc dans un bois très-fréquenté, aux portes de Paris, deux petits enfants de cinq à six ans, sous les yeux de leur mère, serait resté un mystère inexplicable, si la science et la physiologie n'eussent constaté depuis des aberrations mentales, sous le nom de monomanies, qui rendent l'individu esclave d'une fantaisie ou d'un caprice, et le font agir sans le concours de sa volonté. Il faut, en effet, admettre que le double at-

tentât de Papavoine n'eut pas d'autre cause; car, sans cela , il serait impossible de lui en assigner aucune. La férocité gratuite, l'amour du sang pour le sang, sont de monstrueuses chimères ou de rares passions, que les quelques tyrans qui les ont éprouvées n'auraient pu satisfaire au péril de leur vie ; ils n'en ont savouré les sauvages voluptés que certains d'une orgueilleuse impunité. Il n'en était pas de môme du pauvre petit fournisseur d'étoffes du département de l'Oise, qui devait très-bien s'attendre à payer de sa tête cette orgie sanguinaire.

Une longue et minutieuse instruction recbercha par tous les moyens le mobile qui avait pu armer le bras de l'assassin de ces deux innocentes créatures. Jamais il n'avait existé de relations, ni directes, ni par aboutissants, entre lui et leurs père et mère ou la famille de ceux-ci. Toutes les conjectures, toutes les inductions demeurèrent stériles, il fallut se résigner à traduire ce bizarre meurtrier devant le jury, sans avoir pu approfondir la pensée qui l'avait rendu coupable.

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L'interrogatoire de Papavoine ne jeta pas plus de lumières sur cette singulière affaire. Après de faibles dénégations , il se décida à des aveux completig ; mais sans pouvoir luimême indiquer à son action d'autres motifs que des hallucinations par lesquelles il aurait été tourmenté, et la fièvre et le délire qui s'en seraient suivis.

Ce fut une excuse prématurée devant le jury du temps, et comme le domaine de la science ne s'était pas encore agrandi des constatations dont je parlais tout à l'heure, elle ne réussit pas à sauver la vie de Papavoine. Pourtant une heureuse coïncidence avait procuré à ce système de défense un éloquent interprète. M*" Paillet, qui devait plus tard s'élever au premier rang dans le barreau parisien, était alors un obscur avocat de Soissons. Des relations d'amitié avec la famille de Papavoine l'avaient déterminé à accepter la tâche difficile qui lui fut proposée, de venir à Paris essayer d'arracher la tête de ce malheureux à la vindicte publique. Cette tâche, il la remplit avec un talent qui, devant un jury plus éclairé,

eût été couronné de succès ; mais c'était la première fois que cette théorie de la folie monomane était développée en justice, elle parut trop neuve et trop téméraire pour être adoptée de prime-saut.

Papavoine fut donc condamné, malgré les etforts de son habile défenseur. Les jurés crurent à la ruse, à l'hypocrisie, à la folie simulée ; ils n'admirent pas que ce maniaque sanguinaire ait pu frapper ses deux victimes sous l'influence d'un vertige. Ils rapportèrent, au contraire, de la salle de leurs délibérations un verdict qui déclarait Louis-Auguste Papavoine convaincu d'avoir, le 10 octobre précédent, commis volontairement, avec préméditation et de guet-apens, un homicide sur les personnes des enfants Gerbod. On se demande comment cette préméditation avait pu exister, puisque l'instruction prouva jusqu'à l'évidence que Papavoine ne pouvait savoir, en se rendant au bois de Vincennes, qu'il y rencontrerait ces deux malheureux enfants, qu'aucune raison, du reste, de passion ou d'intérêt n'avait pu siirnaler d'avance à sa fureur homicide.

En entendant prononcer sa sentence de mort, le condamné conserva la physionomie placide qu'il avait toujours montrée dans le cours des débats. — J'en appelle à la justice divine! répondit-il d'une voix ferme au président qui l'avertissait qu'il avait trois jours pour se pourvoir en cassation.

La justice divine était en effet son dernier recours, car son pourvoi fut rejeté et sa famille implora vainement la clémence royale. Papavoine fut exécuté, le 25 mars, sur la place de Grève, à quatre heures vingt-cinq minutes du soir. Il marcha à la mort avec une indifférence complète et comme s'il n'eût pas eu le sentiment de sa situation; l'abbé Montés eut seul le privilège de l'arracher par instants à la rêverie dans laquelle il paraissait plongé; il écoutait avec respect les pieuses exhortations du digne prêtre et y répondait avec une convenance et une lucidité parfaites.

Deux fois, pendant le trajet, il se retourna vers nous, et ce fut pour demander si nous allions bientôt arriver. A rencontre de la plupart de ceux que nous avions conduits à cette fatale

destination, il paraissait impatient d'en finir. Comme nous débouchions sur la Grève, il dit à M. l'abbé Montés.

— Ce n'est pas de mourir que je regrette; valétudinaire comme je le suis, la vie était un fardeau pour moi. Ce n'est même pas la douleur que doit éprouver ma pauvre vieille mère qui me pèse le plus sur le cœur, ce sont ces deux pauvres petits enfants que j'ai tués si malheur ettsement, dont le souvenir empoisonne ma dernière heure. Si mon sang, qu'on va répandre, avait le pouvoir de les ressusciter, j'aurais du bonheur à le voir couler.

li'abbé Montés le félicita de ce sentiment , qui annonçait que le repentir avait pénétré dans son âme, et l'engagea à mettre tout son espoir dans la miséricorde divine. Lorsque nous fûmes au pied de l'échafaud, Papavoine s'agenouilla sur la première marche, baisa pieusement le crucifix, reçut l'absolution et monta soutenu par les deux aides les autres marches. Au moment où. la planche sur laquelle on venait de l'attacher faisait le mouvement de bascule, je l'entendis très-distinctement prononcer.

avec Taccent d'une sincérité et d'une résignation parfaites , les paroles que lui avait recommandées son confesseur :

— Mon Dieu ! je remets mon âme entre vos mains.

J'avais pressé le t>ras de mon père et nous attendîmes que la dernière syllabe de cette prière fut tombée des lèvres du patient pour donner le funèbre signal. Elle vibrait encore dans l'espace, lorsque le bruit du mortel couperet se fit entendre ; je me signai involontairement en me demandant si cet appel suprême à la justice divine n'était pas le dernier cri de l'innocence, et si cet homme, qui venait de mourir de la mort des scélérats, avait bien mérité un pareil traitement ? ♦

Aujourd'hui, les opinions à ce sujet sont encore partagées. Pour quelques-uns, Papavoine est resté un type de bestialité féroce à faire figurer parmi les plus grands criminels ; pour d'autres, et c'est le plus grand nombre, il ne fut que la victime d'une de ces infirmités qui font de notre pauvre nature quelque chose de si chétif et si incomplet. 11 paraît impossible qu'une in-

telligence saine et une volonté libre aient présidé à l'horrible et inexplicable action que ce malheureux paya de sa vie. Des faits semblables se sont reproduits depuis, et ils ont mis la physiologie et la médecine légale à même de reconnaître que ces aberrations constituaient un état mental particulier, un phénomène analogue à la lycanthrophie et à toutes ces singulières modifications de la débile raison humaine, que la science constate sans pouvoir les expliquer. J'ai eu le malheur de prendre part à l'exécution de Papavoine, mais il y a une chose dont le souvenir me persécuterait en- ' core davantage : ce serait d'avoir été au nombre desjurésquile condamnèrent.

On accusera peut-être cette exécution et plusieurs de celles qui vont suivre de s'être faites avec quelque lenteur. Je sais qu'aujourd'hui certains de mes anciens confrères se piquent de procédés plus expéditifs et, dans le but d'abréger les angoisses du patient, mettent une sorte d'amour-propre à l'exécuter le plus prestement possible. Je reconnais le sentiment d'humanité qui peut les pousser à agir ainsi, mais

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lorsque je n'ai pas cru devoir faire tout à fait comme eux, c'est que j'avais affaire à des victimes résignées, animées de sentiments religieux, et c'est de concert avec le digne prêtre qui les assistait à ce moment suprême, que je leur laissais le temps de se pourvoir devant Dieu contrôles implacabilités de la justice humaine. Du reste, il ne s'agissait que de quelques secondes et, selon moi, ce n'était pas trop à donner à la religion pour une âme qui s'élance dans l'éternité.

Après le supplice de Papavoine , nous allâmes, le 17 mai suivant, à Versailles, pour l'exécution d'un jeune homme de 19 ans , .1. Gilbert Prunier , originaire de Poissy, condamné pour assassinat suivi de vol. Elle eut lieu sur la place du Vieux-Marché, à midi. Le 28 octobre de la même année , nous exécu-

tâmes, sur la même place et à la même heure, un nommé François Mercier, dit Tintamarre , condamné à mort pour tentative d'homicide. Le 5 novembre, ce fut à Beauvais qu'on nous manda pour le supplice d'un cultivateur, appelé Rieul Geoffroy, qui avait été condamné pour tentative d'assassinat sur sa femme. Cette fois l'exécution eut lieu à deux heures et demie.

Le 21 décembre suivant, nous étions encore sur la place de Grève, pour y exécuter un nommé Denis Plessis, âgé de 29 ans, né au Mureau, canton de Meulan ( Seine- et-Oise), garçon tonnelier, demeurant à Paris, rue de la Reynie, 28, condamné à mort par la Cour d'assises de la Seine, pour avoir empoisonné un de ses camarades. Ce fut heureusement notre dernière exécution de l'année 1825, et c'était la sixième, tant à Paris qu'en province. Depuis que je partageais avec mon père ce pénible office, nous n'avions pas encore eu d'année si chargée.

Je prie le lecteur de ne point se rebuter de cette triste nomenclature. Ce sont les fastes de

l'écliafaud que je lui ai promis, je veux les lui donner complets. Pour moi, c'est une confession, je n'en veux rien omettre; je m'accuse de toutes les tètes que j'ai fait tomber.

En 1826, nous n'eûmes qu'une exécution, mais elle se composait de . deux victimes : les nommés Virgilio Malaguti et Gaetano Ratta, italiens, condamnés à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 24 avril, pour S'être rendus coupables d'une tentative d'homicide volontaire et avec préméditation sur la personne du sieur Joseph, changeur au Palais-Royal, et avoir soustrait frauduleusement des rouleaux d'or monnayé au préjudice de ce dernier.

Malaguti et Ratta, âgés, le premier de 23 ans , et le second de 19 ans, étaient deux jeunes gens perdus de mœurs, passant leur vie dans l'oisiveté et la débauche, bien qu'ils eussent l'un et l'autre un état qui leur aurait permis de vivre de leur travail. Ils passaient leurs journées dans le jardin du Palais-Royal, cherchant l'occasion de se livrer à la plus honteuse prostitution. C'est ainsi qu'à force de

passer devant ces étalages de monnaies et de "bijoux qui brillent derrière la vitrine des changeurs, que leur cupidité se trouva surexcitée au point de les porter à concevoir la funeste pensée du crime qui devait les conduire à l'échafaud. I.eur pourvoi en cassation ayant été rejeté le 19 mai, ils furent exécutés le 26 sur la place de Grève, à quatre heures de l'après-midi.

Leur jeunesse était seule susceptible d'éveiller quelque pitié. Ils moururent avec résignation et en écoutant docilement l'abbé Montés, qui emporta le consolant espoir d'avoir réconcilié avec le Seigneur ces deux âmes égarées.

Nous commençâmes l'année 1827 par deux exécutions sur la place du Vieux-Marché , à Versailles ; le 16 février, celle de Julien Chevreau, convaincu de tentative d'assassinat sur le grand chemin, et le 13 mars, celle de Thérèse Desplaces , femme Desmolières, âgée de treiite-six ans, condamnée pour crime d'empoisonnement. Toutes les deux eurent lieu à midi devant une foule considérable.

Le 21 du mois suivant, nous fûmes appelés

à Provins (Seine-et-Marne) pour une double exécution : le mari et la femme. Ce digne couple , Cyprien Ninonet , cultivateur, âgé de trente-six ans, et Adélaïde Autrot, son épouse, âgée de vingt- trois ans, habitait une maison voisine de celle de la veuve Corpedanne et sa bru, qui passaient pour être riches. L'avidité des époux Ninonet fut sollicitée par cet opulent voisinage, et ils ne reculèrent pas devant le projet d'assassiner ces deux femmes pour s'eniparer de leurs dépouilles. Les soupçons ne se portèrent pas sur eux, mais le crime reste rarement impuni, et celui-ci fut découvert d'une façon assez singulière pour être rapportée. Le simple récit en fait frémir d'épouvante.

Une des victimes , la veuve Corpedanne , avait survécu à l'attentat commis sur sa personne ; elle n'était sur le coup tombée qu'en léthargie. On sait que la personne en cet état conserve la perception nette et distincte de ce qui se passe autour d'elle. Qu'on juge de l'effroi qu'elle dut éprouver lorsqu'elle vit que, la croyant morte, on confiait précisément la garde de son cadavre à la femme Ninonet qu'on ne

soupçonnait pas d'être un des auteurs du crime. La malheureuse victime se vit donc abandonnée à son assassin, appréhendant jusqu'à ce retour à la vie qui, en toute autre situation, eût été une faveur du ciel inestimable, mais qui cette fois l'eût livrée sans défense à son meurtrier. La Providence ne permit point cette fatalité, et protégée par la présence de tiers lorsqu'elle recouvra l'usage de ses sens, la veuve Corpedanne put, au contraire, accuser ce couple criminel, qui s'était vu si près de jouir de l'impunité, tant pour avoir échappé au soupçon que pour avoir failli trouver une occasion unique de consommer le forfait qu'il avait, sans le savoir, laissé inachevé.

Les époux Ninonet furent exécutés à Provins, à midi précis, sur la place Saint- Ayeul, en face de l'église qui porte ce nom. Leur attitude était morne et abattue; la femme seule poussait de temps à autre des gémissements qui n'excitèrent pas de commisération dans la foule, parce que l'indignation contre eux était portée à son comble.

Je suis arrivé à une des exécutions qui

m'aient le plus vivement impressionné et où ma sensibilité ait eu le plus à souffrir. Il s'agit d'un malheureux jeune homme de vingt ans à peine, Jean-Baptiste-François-Elisabeth Asselineau, garçon marchand de vins, originaire de la Nièvre, qui fut exécuté, le 8 mai 1827, à quatre heures et demie sur la place de Grève. Ce condamné avait une figure des plus intelligentes et des plus sympathiques ; pourtant, depuis plus de deux ans il était perdu dans le tourbillon du crime. Pendant les années 1825 et 1826, il avait accumulé un grand nombre de faux, couvrant les uns par les autres, et multipliant, sur des valeurs qu'il créait, les signatures imaginaires jusqu'à ce qu'il en arrivât à la contrefaçon de signatures réelles. De là, au meurtre, il n'y avait qu'un pas; il le franchit en assassinant, dans la nuit du 21 au 22 février 1827, un homme auquel il avait donné le nom d'ami : Jean-Baptiste Brouet, pour s'emparer d'argent, de bijoux et de valeurs que ce dernier possédait. Pour tirer parti de ces valeurs, parmi lesquelles se trouva*ient des effets de commerce et une inscription de rente, il

dut recourir à de nouveaux faux, et c'est ce qui le perdit en faisant découvrir en lui l'auteur de l'homicide commis sur Brouet.

On s'étonna de l'avidité précoce de ce jeune homme, qui, à dix-sept ans, débutait déjà dans la carrière du crime en fabriquant de faux billets et en faisant de fausses opérations de banque ; on reconnaît là une intelligence dévoyée qui ne s'arrêtera pas à ces coups d'essai, et c'est sans étonnement qu'on la voit, prise dans ses propres pièges, se noyer dans le sang et arriver jusqu'à l'assassinat. On y voit aussi la maladie du siècle : la démoralisation, l'absence de principes, le dérèglement sans frein, qui font que la soif de l'or et des jouissances ne s'arrête devant aucun obstacle. Asselinoau est le précurseur de Lacenaire.

Quand nous prîmes ce malheureux à la Conciergerie, il se montra calme et résigné et subit avec douceur les préparatifs de la toilette. A rencontre de ceux que j'avais entendus, au moment de leur chute, accuser leurs parents de cette catastro"phe , Asselineau ne paraissait préoccupé que de la douleur de sa famille et

du déshonneur qu'il lui léguait. Malheureuse famille, en effet, à laquelle on n'aurait pu reprocher d'avoir négligé l'éducation de ce jeune homme, car le soin qu'elle en avait pris, ai contraire, avait peut-être contribué à lui donner des aspirations au-dessus de sa condition, qui devaient se tourner en appétits criminels.

Asselineau paraissait doué d'une certaine instruction relative. Au moment de partir , avant qu'on ne lui attachât les mains, il me remit un papier plié en quatre en me priant, avec une extrême politesse, d'en prendre connaissance et de faire droit au vœu d'un mourant.

Je copie textuellement ce papier :

Je prie tous ces Messieurs de vouloir bien remettre à M. Morel, tailleur, rue Montorgueil, ii° 31, mon habit et mon pantalon que je lui acheté quelque temps avant mon arrestation et qui ne lui ai pas payé. Je pense qu'il ne peut pas avoir le moyen de le perdre. En le faisant, on obligera un malheureux.

Taris, le 8 mai 1827.

J.-B. ASSELINEAIJ.

Si l'orthographe n'est pas sans tache, la cal-

ligraphie est parfaite et dénote une main plus habituée à écrire que ne l'aurait dû être celle d'un garçon de marcliand de vins. Je l'assurai que sa commission serait faite , et effectivement , les vêtements furent reportés dans la soirée au sieur Morel, qui ajouta au bas de l'écrit d'Asselineau :

Reçus de Monsieurs Sanson exécuteur labits masionée isis desus.

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