‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 11 sur 22 · ULBACH · texte numérisé non relu

ULBACH

maine, il s'élève au-dessus du niveau des instincts abjects qui déshonorent notre espèce; ici, c'est l'amour, la jalousie, deux passions presque nobles, la première surtout, qui ont armé le bras du criminel et poussé un jeune homme à peine sorti de l'adolescence à commettre, sur une fraîche et naïve enfant, un de ces meurtres dont la férocité ne s'explique que par la violence du sentiment qui les inspire.

Ulbach était un malheureux orphelin entré comme garçon chez un marchand de vin de la barrière Fontainebleau. Il s'y distingua par son zèle et sa docilité jusqu'au moment où il s'éprit de l'amour le plus tendre pour une jeune fille nommée Aimée Millot, qui était au service d'une dame du quartier et venait quelquefois, non loin de la boutique du patron d'Ulbach, pour faire paître les chèvres de sa maîtresse. Des relations très-honnêtes, mais qui n'en étaient pas pour cela moins passionnées, s'établirent entre le garçon marchand de vin et la jeune bergère, ainsi qu'on appelait Aimée, à cause du petit troupeau qu'elle conduisait.

45i MES EXÉCUTIONS

A partir de ce moment, Ulbacli négligea son ouvrage et encourut sérieusement le mécontentement de son patron, qui finit par le congédier ; mais ce ne fut pas ce congé-là qui décliira le plus cruellement le cœur du pauvre garçon. Aimée aussi, conseillée par sa maîtresse, qui ne voyait que des dangers dans une pareille liaison, "bien que le jeune homme témoignât les intentions les plus honnêtes et n' ambitionnât que le bonheur d'épouser celle qu'il aimait, signifia à Ulbach qu'il fallait rompre ensemble et voulut lui reprendre quelques petits gages d'affection qu'ils avaient échangés. Le malheureux amant, navré, fit tout ce qu'il put pour faire revenir Aimée sur une résolution qui le plongeait dans le désespoir ; mais , voyant qu'il ne pouvait y parvenir, et attribuant la persistance de ses refus à une inclination qu'elle aurait éprouvée pour un autre jeune homme, une fureur jalouse s'empara de lui, et il frappa de cinq coups de couteau celle pour laquelle il eût donné sa vie.

Ainsi finit le roman de ces pauvres enfants. Ulbach avait vingt ans , Aimée dix-neuf. Elle

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ne survécut que quelques instants à ses blessures; quant à lui, huit jours après le meurtre, il se livrait lui-même au commissaire de police, cherchant dans l'expiation la consolation d'un crime qui lui laissait les plus cruels remords et les plus poignants regrets.

L'affaire fut appelée devant la Cour d'assises de la Seine, le 27 juillet; elle n'occupa pas plus d'une audience. Ulbach fit les aveux les plus complets , en se défendant seulement sur la question de préméditation. Lorsque la maîtresse d'Aimée, qui devait être entendue comme témoin, vint faire sa déposition, il ne put réprimer un mouvement de haine et groin mêla de sourdes menaces. Sa vaine excuse d'avoir agi sans préméditation ne fut même pas admise ; aucune des circonstances aggravantes ne fut écartée par la déclaration du jury. En conséquence, la Cour le condamna, séance tenante, à la peine de mort. 11 entendit sans pâlir cette terrible sentence , et lorsque le président l'avertit qu'il avait trois jours pour se pourvoir en cassation, il répliqua froidement :

— Je ne veux pas en rappeler.

C'était, en effet, son intention ; mais les instances de son défenseur et de l'ecclésiastique qui le visita , le décidèrent à signer son pourvoi. Il n'en désirait ni n'en espérait le succès. Son attente ne fut pas trompée ; par un arrêt en date du 24 août, la Cour de cassation rejeta le pourvoi.

Le 10 septembre, dans la matinée, Ulbach, qui avait été transféré à Bicêtre, fat ramené à Paris. Nous allâmes le prendre à la Conciergerie où il subit, avec une docilité pleine de résignation, les apprêts de la fatale toilette.

— -Je ne regrette pas la vie, répétait-il, je n'étais qu'un pauvre orphelin et j'avais perdu l'épouse de mon choix, la seule personne que j'aimais.

Il paraissait écouter avec assez de recueillement les exhortations de son confesseur ; mais cette piété n'était guère dégagée des soucis terrestres, car il répondait sans cesse à ce digne prêtre qui lui parlait de l'autre vie :

— Oui, mon père, je me repens d'avoir tué ma bien-aimée, puisque c'était la perdre pour

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