ULBACH
jamais ; mais si je la retrouve là-haut, croyezvous qu'elle me pardonne?
Le malheureux était plus préoccupé du pardon de sa victime que du jugement de Dieu.
Avant de monter à l'échafaud, il baisa le crucifix et récita une prière que M. l'abbé Montés lui fit répéter mot à mot, car il était si ignorant des choses religieuses qu'il n'en connaissait aucune.
A quatre heures précises, le couteau s'abattait sur la tête de cet assassin par amour.
Plusieurs des témoins entendus dans l'affaire, déposèrent qu'Ulbach avait eu le pressentiment de sa fin tragique, et que lorsque son fatal amour commença de lui faire éprouver les tortures de la jalousie, il dit plusieurs fois :
— Je n'y résisterai pas, je sens que je mourrai sur l'échafaud.
Une autre fois, entendant un crieur public qui vendait dans la rue un arrêt de mort, avec les détails du crime pour lequel cet arrêt avait été rendu, il dit encore ;
— Voilà pourtant ce qu'on va faire bientôt pour moi !
Et contrefaisant aussitôt la voix de cet homme, il se mit à crier aussi :
— Achetez pour un sou la condamnation à mort d'Honoré-François Ulbach, le récit de l'assassinat qu'il a commis, tout ça pour un sou.
Que penser d'un pareil averti qui ne s'arrête pas devant la tentation du crime? Que penser surtout de l'influence terrifiante du châtiment établi pour le retenir, en lui inspirant un effroi salutaire.
L'exécution d'Ulbach fut la dernière de l'année 1827, qui en avait compris huit, tant à Paris qu'en province, dont une double à Provins; deux de plus qu'en 1825, cette année que j'avais déjà trouvée si chargée. Kotre sanglant emploi n'était point une sinécure.
C'est au commencement de l'année 18,28 qu'eut lieu l'exposition de l'abbé Joseph Contrafatto, prêtre, né à Piazza, en Sicile, condamné par arrêt de la Cour d'assises de Paris, en date du 16 octobre 1827, aux travaux forcés à perpétuité, à une beure de carcan et à être flétri des lettres T. F. sur l'épaule droite, pour
crime d'attentat à la pudeur sur une petite fille de cinq ans, étant ministre du culte catholique.
L'attitude de ce malheureux ecclésiastique fut pleine de convenance et d'humilité chrétienne, sans exclusion de dignité. La foule amassée autour des poteaux l'accablait d'invectives et d'outrages.
— Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font I répétait -il sans cesse, les yeux modestement baissés et d'une voix douce et onctueuse à laquelle son accent italien prêtait un certain charme.
Indigné des lâches et grossières injures de cette vile multitude, animée de la stupide prètrophobie qui était la maladie de l'époque, je m'approchai un instant du pauvre abbé, et lui dis :
— Courage et patience , monsieur , vous serez bientôt débarrassé de tous ces gens qui n'ont pas de cœur.
— Comment oserais-je me plaindre, mon ami, répliqua-t-il , d'être au carcan, lorsque notre divin Sauveur fut mis sur la croix ?
CONTRAFATTO 461
Contrafatto avait le rayon de l'innocence dans le regard; du jour même de son exposition date la sympathie qu'il inspira à deux pieuses femmes, la mère et la fille, qui, comme Henriette Legros pour Latude, se vouèrent sans relâche à l'œuvre de sa délivrance. Par un de ces étonnants retours des choses d'ici-bas, elles trouvèrent un actif et énergique auxiliaire dans l'avocat de la partie civile, qui avait contribué à le faire condamner. Depuis cette condamnation, de puissants doutes sur la culpabilité de Contrafatto étaient venus assaillir cet avocat, M® Ch. Ledru, fils d'un ami de Lesurques, et par conséquent plus enclin que tout autre à s'effrayer de la gravité des erreurs judiciaires. W Ledru acquit la conviction que Contrafatto avait été calomnié, que la mère de la petite fille dont ce malheureux aurait abusé était ellemême une femme de moralité douteuse, que les témoins avaient déposé avec partialité, en haine de l'habit de l'accusé. Dès lors, il n'épargna au cunes peines ni démarches pour réparer le malheur dont il se reprochait d'être cause. Des adoucissements successifs furent apportés au
sort de Contrafatto, et enfin , après dix-sept ans passés au bagne , ce malheureux prêtre recouvra la liberté. Son généreux libérateur, compromis par l'ardeur et l'excès de son zèle, laissa sa robe d'avocat dans cette affaire : entraîné, pour compléter la réhabilitation de celui qu'il considérait comme sa victime, à des déclarations qui furent trouvées imprudentes , une décision, peut-être bien sévère vis-à-vis du fils d'un des témoins de l'affaire Lesurques, prononça sa radiation du tableau des avocats. Il ne lui resta que la consolation d'avoir réparé, autant qu'il l'avait pu, le mal qu'il s'nccusait d'avoir fait.
Si le faible gouvernement de Louis-Philippe avait si longtemps hésité à rendre la liberté à Contrafatto, ce n'était point, comme on devrait le supposer, devant les inconvénients de paraître reconnaître une erreur judiciaire, inconvénients réels, bien qu'ils ne doivent jamais entraver une œuvre de justice : c'était, il faut bien le dire, dans la crainte de froisser cette haine anticléricale dont la partie la moins saine de notre population n'est pas encore
guérie, et dont les exigences étaient inscrites au cahier des charges de la monarchie de Juillet. Félicitons-nous de ce que les clameurs de ces vieux ennemis de l'Eglise, si prompts à l'accuser d'une intolérance dont ils donnent eux-mêmes d'éclatants exemples, seraient aujourd'hui impuissantes à peser sur les résolutions d'un gouvernement fort qui ne compterait pas avec ces aherrations de parti.
Cinq mois après l'exposition de Contrafatto, le 28 jnin, nous revînmes aux plus crnelles nécessités de notre emploi par l'exécution de Nicolas Roch, dit Petit- Jean , âgé de vingthuit ans, terrassier , né à Belle-Isle-en-Mer (Morbihan), condamné à mort, par arrêt de la Cour'd'assises de la Seine du l^'" mai précédent, pour avoir assassiné, sur la route de Clignancourt à Saint-Ouen, un nommé Raget , et lui avoir soustrait une somme d'argent, une dinde et un torchon. Il fut exécuté sur la place do Grève, à quatre heures du soir.
Le 28 octobre suivant, exécution à Versailles de deux femmes pour deux affaires différentes : Rosalie-Gabrielle Jallaguier, veuve Pitra, con-
damnée à la peine de mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise pour avoir empoisonné son mari, et Angélique-Catherine Darcy, âgée de trente-six ans, condamnée par la même Cour au supplice des parricides, pour avoir étranglé sa mère dans une étable. Cette double exécution se fit sur la place du Vieux-Marclié, de midi à une heure. La mauvaise épouse se montra calme et résignée ; mais la mauvaise fille poussa des cris qui ressemblaient à des imprécations, d'autant mieux que, comme parricide, elle dut subir l'amputation du poing avant d'avoir la tête tranchée. Mon père avait inventé, pour cette complication de supplice, heureusement assez rare, un appareil qui, en fixant le poignet du patient, y comprimait assez la circulation du sang pour engourdir la sensibilité. La douleur devait donc être sur le moment moins vive qu'on ne serait tenté de le supposer, et il ne s'écoulait pas entre cette amputation et la décollation un intervalle de temps assez considérable pour que la sensibilité pût se réveiller . Toutefois , Catherine Darcy poussa des hurlements affreux ; mais comme
elle avait eu à peu près la même attitude pendant tout le trajet, il est plus vraisemblable d'attribuer cette recrudescence de fureur à sa nature violente et à la rage de sa situation qu'à la souffrance physique.
Le 13 juin 1823, nous exécutâmes, à quatre heures, sur la place de Grève, un Belge, nommé Philippe-François Debacker, âgé de 46 ans, tailleur d'habits, né à Malines , condamné à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 6 juin précédent, pour avoir assassiné sa maîtresse et une autre femme, chez laquelle elle travaillait. Debacker n'avait pas voulu se pourvoir en cassation ; il fut donc exécuté le septième jour qui suivit sa condamnation.
Treize jours après, c'est-à-dire le 26 du même mois, nous fûmes encore mandés à Versailles pour l'exécution d'un nommé François Blonde, charron, âgé de 40 ans, condammé aussi à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises du département de Seine-et-Oise, pour crime d'assassinat. Il fut exécuté, à midi précis , sur la place du Vieux-Marché.
Comme Debacker, Blonde n'avait pas voulu se pourvoir en cassation. Voilà encore deux exemples bien rapprochés du peu d'effroi que produit la peine de mort sur les natures portées au crime.
Pour abréger cette nomenclature, je vais me borner à transcrire sous leurs dates toutes les exécutions, en ne donnant des détails que pour celles qui en comporteront de particuliers.
Le 5 août 1829, Pierre- Augustin Bellau, charcutier, âgé de trente-trois ans, demeurant à Paris, rue Saint- Jacques, n° 7, condamné à la peine capitale par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 15 juin, pour tentative d'assassinat sur la personne de Catherine- Angélique Lepeintre, sa femme fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève. Le crime de cet homme avait fait une profonde sensation à Paris, et surtout excité l'indignation particulière du sexe de la victime. Pendant le trajet de la Conciergerie au lieu du supplice, il fut poursuivi par les huées des femmes de la halle, qui étaient accourues en foule sur son passage.
Le 5 septembre de la même année, Pierre-
Nicolas Boucherot, cultivateur, âgé de vingthuit ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 17 juin , pour crime d'assassinat fut exécuté sur la place de Beauvais, à midi.
Le 3 décembre suivant, Victor-Alphonse Daumas-Dupin, condamné à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 31 octobre précédent, pour avoir assassiné et volé, de complicité avec un autre individu, les époux Prudbomme, aubergistes à Attainville, fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève. Ce malheureux avait déjà été condamné à mort pour le môme fait par la Cour d'assises de Seine-et- Oise, mais l'arrêt ayant été cassé pour défaut de forme, il fut renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine qui, comme on le voit, ne se montra pas moins sévère. Daumas-Dupin sortait de la ligne des criminels patibulaires , c'était une sorte de gentleman que son origine et son éducation auraient dû préserver d'une telle fin. Il mourut avec courage et fermeté. Son complice contumax, sur qui il avait dans sa défense essayé de rejeter la plus grande
part de la responsabilité de cet odieux forfait , s'était jusque-là dérobé à toutes les recherclies de la justice. On verra tout à l'heure que, quoiqu'il fût parvenu à passer à l'étranger, il n'échappa point à l'expiation.
Le 27 janvier 1830, les nommés Jean-Baptiste Guérin, Jean-Louis Bardon et Louis Chandelet, condamnés à la peine de mort, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 30 novembre de l'année précédente, comme convaincus d'assassinat suivi de vol, sur la personne du nommé Berger, âgé de quatre-vingts ans, portier de l'hôtel Vaucanson, rue du Chaume, furent exécutés à quatre heures, sur la place de Grève. Les deux premiers montrèrent de la résignation et reçurent les consolations de la religion; mais Chandelet, neveu de la victime, affecta jusqu'au bout le plus incroyable cynisme. Pendant tout le trajet de la Conciergerie à la Grève, il ne cessa de chanter des chansons obscènes et vit tomber les têtes de ses complices sans interrompre ses impudiques refrains.
Le 9 février suivant, André Lepauvre, âgé
d'environ 50 ans, condamné à mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise, pour avoir assassiné son oncle dont il était héritier, fut exécuté à midi , sur la place du Vieux-Marché, à Versailles.
Le 26 du même mois , exécution, au même lieu et à la même heure, du nommé Auguste- Eugène Poteau, condamné aussi à la peine capitale, par la même Cour, pour tentative d'assassinat.
Le 22 juillet suivant, le nommé Jean-Pierre Martin, condamné à la peine de mort;, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine , du 2Q mai, pour assassinat suivi de vol, commis au bois de Boulogne, fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève.
Ce fut la dernière tête tombée sous la Restauration, et la dernière aussi qui roula sur la place de Grève. Quelques jours plus tard, une grande révolution s'accomplissait, et si, moins bien inspirée que celle de 1848, elle ne songea pas de suite à s'attaquer directement à la peine de mort en la supprimant au moins en matière politique, toujours est-il qu'elle eut aussi
son moment d'hésitation au sujet de cette loi barbare qui ensanglante nos Codes. A la fin de 1830 et pendant toute l'année 1831, il n'y eut pas une seule exécution capitale à Paris. Enfin la guillotine, heureusement bannie de la place que venait d'illustrer la victoire du peuple, fut reléguée au rond-point de la barrière Saint- Jacques, c'est-à-dire à l'extrémité de la ville, et dans le quartier des choses malsaines, sur lesquelles la pudeur ne saurait jeter un voile trop épais.
Comme je viens de le dire, il n'y eut donc point d'exécution capitale à Paris en 1831 ; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi pour la province. Il y en eut encore malheureusement trois dans le ressort de notre juridiction. La première fut à Versailles/ pour le complice de Daumas-Dupin, Jean-Baptiste-Élie Robert dit
Saint-Clair, ancien commis aux vivres, forçat évadé, âgé de quarante-quatre ans. Ce malheureux, après le meurtre des époux Prudhomme, était parvenu à s'enfuir à l'étranger. Il fut arrêté à Genève, en vertu d'un traité d'extradition échangé entre la république helvétique et le gouvernement français.
Les circonstances de son arrestation sont assez singulières pour mériter d'être rapportées. Robert Saint-Clair dînait un soir, à Genève, à la même table d'hôte qu'un de nos écrivains distingués qui a touché avec bonheur à tout et était, à cette époque, particulièrement épris de l'étude intéressante de la phrénologie et de laphysiognomonie, deux sciences alors fort nouvelles et encore plus à la mode. Comme Técrivain en question est un des plus aimables causeurs qu'il puisse être donné d'entendre, il amusait fort ses commensaux par les piquants aperçus qu'il développait devant eux. Seul, Robert Saint-Clair se montrait fort incrédule, et j'ajouterai même peu disposé à trouver de son goût une science qui permit de deviner sur le vi*sage d'un individu ou sur la confor-