‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 13 sur 22 · ROBERT SAINT-CLAIR · texte numérisé non relu

ROBERT SAINT-CLAIR

mation de son crâne ses penchants les plus secrets. Il haussait donc les épaules aux théories les plus ingénieuses de notre écrivain, et manifestait même d'une façon presque incivile son mécontentement de voir la conversation engagée sur un pareil sujet. De son côté, l'écrivain piqué examinait attentivement cet auditeur récalcitrant, quand il parut tout à coup frappé par une idée que lui avait suggérée cet examen. Interpellant alors directement Saint-Clair :

— Vous paraissez douter, monsieur, de ce que j'avance, lui dit-il ; eh bien, voulez-vous me permettre de vous en donner une preuve en me permettant de vous dire ce qu'annoncent les traits de votre visage ?

— Faites, répond Robert avec un mélange d'humeur et d'embarras.

— La fouine pour l'astuce, le loup pour la férocité, répliqua tout aussitôt l'écrivain.

Le diagnostic n'était pas flatteur. Saint- Clair tressaillit, et, comme il s'était fait passer pour un ancien militaire, on s'attendait à le voir répondre par une provocation à ce singu-

lier compliment. Il n'en fut cependant rien, et, jusqu'à la fin du repas, quoiqu'il parût en proie à une sourde irritation, il garda le silence. Devançant les autres convives, il s'était déjà levé de table pour se retirer, lorsque des gendarmes entrèrent dans la salle en priant les voyageurs d'exhiber leurs passe-ports. Il montra le sien comme toutes les personnes présentes; mais, bien qu'il parût parfaitement en règle, le signalement se trouvait si conforme à celui du forçat évadé, de l'assassin en fuite recherclié sur la demande des autorités françaises, qu'il dut suivre le brigadier de gendarmerie auprès de la police du lieu. Là, son identité fut constatée et aussitôt après il fut dirigé sur la France.

Robert Saint-Clair n'eut point, comme son prédécesseur sur l'échafaud, la lueur d'espoir que donne un moment, au condamné, l'admission de son pourvoi. Traduit immédiatement devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise , il fut bien et dûment condamné à mort par un arrêt inattaquable. Il fut exécuté, le9 juin 1831 , sur la place du Vieux-Marché, à Versailles, à

une heure et un quart. Il n'avait ni l'élégance, ni la distinction de Daumas-Dupin , mais, comme lui, il sut mourir avec courage.

Je reprends la suite des exécutions ordinaires.

Le samedi, 11 juin 1831, le nommé Jean- Baptiste Bussart, âgé de trente-trois ans, couvreur en chaume, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 11 mars précédent, pour assassinat suivi de vol, fut exécuté à midi sur la place de Beauvais. Le lundi, 18 juillet suivant, Antoine Huart, condamné aussi à la peine capitale par arrêt de la même Cour, en date du 16 mars précédent, également pour assassinat suivi de vol, subit le même sort à six heures du soir, sur la place publique de Compiègne.

Ce n'est que le vendredi, 3 février 1832, après une interruption de dix-huit mois, que nous remontâmes l'échafaud à Paris. Ce fut, cette fois, au rond-point de la barrière Saint- Jacques, comme je l'ai dit plus haut. L'exécution eut lieu à neuf heures du matin, et le condamné vint directement de Bicôtre au lieu du

supplice, dans une voiture fermée. On n'osa plus promener dans les rues, et sous les yeux du vainqueur de 1830, le hideux tombereau qui avait été si longtemps le char des suppliciés.

Le patient était, cette fois, un nommé Mané- Philippe Desandrieux, âgé de soixante-quatre ans, condamné à mort par la Cour d'assises de la Seine pour avoir tenté d'assassiner et voler un vieillard qui habitait rue Taranne. L'arrêt était du 30 septembre de l'année précédente, il y avait donc plus de quatre mois que la tète de ce malheureux vacillait sur ses épaules. Il n'avait pas été sans apprendre, au fond de sa prison, que ce long sursis venait de ce qu'on délibérait sur la question de l'abolition de la peine de mort. Lorsqu'on se décida enfin à l'extraire de son cachot pour le conduire à l'échafaud, quelques voix généreuses s'élevèrent pour demander si, malgré son crime, il n'y avait pas quelque inhumanité à faire périr un homme dont on avait autant prolongé l'agonie en la leurrant de trompeuses espérances.

Le vendredi, 13 juillet 1832^ le nommé Jean-

Baptiste-Charles Bouland , condamné à mort par arrêt de laConr d'assises de Seine-et-Oise, en date du 16 février précédent, pour crime d'assassinat, fut exécuté à midi, sur la place du Vieux-Marché, à Versailles.

Le jeudi, 30 août suivant, ce fut le tour d'un jeune mais bien grand criminel, dont la tragique affaire avait eu un immense retentissement : Nicolas - Théodore - Frédéric Benoît , fils d'un honorable juge de paix des Ardennes, appelé à rendre compte, devant la justice, de deux meurtres commis à dix-huit mois de distance, le second pour assurer l'impunité du premier.

Je renvoie aux intéressantes Omises célèbres de M. A. Fouquier, ceux qui voudront connaître les détails de cette affaire, une de celles qui mirent le mieux en relief les monstruosités de certaines natures dépravées. Il nous suffira de dire que le premier des meurtres imputés à Benoît, était celui de sa propre mère qu'il aurait égorgée pour voler un sac contenant 4,000 fr. en pièces d'or. Le crime était si horrible, que lorsqu'il |f ut commis,

les soupçons ne se portèrent point sur le véritable coupable; on recula devant cette pensée qu'un jeune bomme de dix-neuf ans, issu d'une famille bonorable, élevé libéralement, ait pu , au début de la vie , montrer une pareille perversité. Un habitant du pays, en mauvaises relations avec M. Benoît père, le mari de la victime , fut au contraire véhémentement soupçonné, et des présomptions si graves s'élevèrent contre lui, qu'il n'échappa que par miracle à une condamnation. Il ne fut, en effet, acquitté qu'à la simple majorité, et resta dans l'opinion publique fortement compromis par l'assassinat de madame Benoît.

Pendant ce temps, Frédéric avait été envoyé à Nancy d'abord, et ensuite à Paris par sa famille qui le destinait au notariat.. Placé successivement dans plusieurs études, il ne resta dans aucune, passant tout son temps en plaisirs et en débauches, et faisant des dépenses considérables sans qu'on pût savoir comment il se procurait l'argent nécessaire. Les débauches de Benoît étaient d'une espèce particulière; ce malheureux était atteint d'un vice

qui outrage les lois de la nature. Il y avait alors à Paris, une maison clandestine ouverte à ces immondes orgies de la lubricité. Benoît y fit la rencontre d'un jeune homme dressé à cette abjecte prostitution; il s'éprit pour lui d'une passion infâme, et finit par le retirer de cette horrible maison pour en faire son compagnon habituel et partager avec lui sa demeure et son lit. A l'aurore de cette hideuse liaison que les deux jeunes gens pouvaient croire éternelle, ils n'eurent point de secrets l'un pour l'autre , et il faudrait admettre que c'est grâce à cette intimité que Benoît aurait confié à son ami qu'il était l'assassin de sa mère ; à moins, ce qui me paraît plus supposable, qu'un si terrible aveu ne lui fût échappé la nuit, pendant son sommeil, au milieu de ces hallucinations qui troublent les rêves d'une conscience coupable. Toujours est-il que Joseph Formage, l'ami de Frédéric, fut dépositaire de son fatal secret.

Si les affections naturelles ne résistent pas toujours à l'épreuve du temps et de la société, que sera-ce de celles qui n'ont pris leur source

que dans le délire le plus monstrueux des sens ? Benoît fut bientôt rassasié de l'instrument de ses ignobles lascivités. Il voulut rompre un lien qui lui pesait et convoler à de nouvelles débauches. Les prétextes ne lui manquèrent pas ; rappelé par son père à Vouziers, il saisit avec empressement cette occasion de se séparer de Formage. Mais ce n'était pas le compte de ^ce dernier qui, habitué à la paresse, voyait disparaître avec regret les ressources qui l'entretenaient dans l'oisiveté.

Frédéric ne fut pas plutôt dans sa famille qu'il fut accablé de lettres par l'ami abandonné, qui sollicitait des secours pécuniaires. Les premières furent suppliantes et affectueuses ; mais comme Benoît, qui sentait trèsbien que plus ces demandes seraient encouragées par le succès , plus elles se renouvelleraient, ne se pressait pas d'y répondre. Formage prit enfin le ton de la menace et déclara à Benoît que si ses réclamations n'étaient pas satisfaites, il irait à Vouziers divulguer le fatal secret dont il était devenu le dépositaire.

Frédéric se crut perdu, et on pense bien que le misérable qui n'avait pas reculé devant le meurtre de sa mère pour voler quelques milliers de francs, ne devait pas balancer devant un second crime pour assurer l'impunité du premier et écarter à jamais l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête. Il accourut donc à Paris, fit bonne mine à Formage, et, sous prétexte, d'une partie de plaisir, l'entraîna à Versailles, où, dans une chambre d'hôtel garni, il regorgea comme il avait égorgé sa mère.

Ce qu'il croyait devoir assurer son salut causa sa perte. Benoît avait été vu à Paris la veille du crime, et à Versailles le jour même avec Formage ; bien qu'il fût sorti sans encombre de l'hôtel où il avait commis l'assassinat, il fut arrêté trois jours après sous l'inculpation d'en être l'auteur. L'enquête accumula contre lui les charges les plus accablantes ; tous les témoignages se réunirent pour l'accuser, et enfin la lettre comminatoire de Formage, dont le brouillon fut retrouvé dans les papiers de ce malheureux, acheva de le précipiter dans l'abîme en dévoilant le mobile de son second

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