CONSPIRATION DE L'AN XII MOREAU, PICHEGRU, GEORGES CADOUDAL, ETC
Ce n'était plus seulement contre les partis hostiles que Bonaparte avait à lutter ; le prodigieux essor de sa grandeur lui donnait ses anciens émules de gloire pour ennemis ; les généraux ne voyaient pas sans colère le prochain avènement au trône de leur collègue de l'armée d'Italie.
Parmi ces généraux, il en était un qui, déjà sous le Directoire, n'avait point repoussé les propositions du prétendant et s'était montré disposé à Taider à reconquérir la couronne de ses pères ; ce général, c'était Picliegru.
Au mois d'avril 1795, il commandait l'armée du Rliin; le comte d'Entraigues, agent du prince de Condé, avait eu une entrevue avec le général républicain; à la suite de cette entrevue, une correspondance s'était engagée entre ce dernier et le prince de Condé.
On avait offert à Picliegru de le nommer maréclial de France et gouverneur de l'Alsace; de lui donner le cordon rouge, le château et le parc de Chambord ; douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens, un million d'argent comptant, deux cent mille livres de rente ; il n'avait pas repoussé ces offres et il avait écrit :
« Je ne ferai rien d'incomplet; je ne veux pas être le troisième tome de Lafayette et de Dumouriez ; je connais mes moyens, ils sont aussi sûrs que vastes ; ils ont leur racine, nonseulement dans mon armée, mais à Paris, dans la Convention, dans les départements, dans les
armées des généraux, mes collègues, qui pensent comme moi. Je ne veux rien faire de partiel, il faut en finir : la France ne peut exister en république , il lui faut un roi, il faut Louis XVIII ; mais il ne faut commencer la contre-révolution que lorsqu'on sera sûr de l'opérer promptement. »
Après cette adhésion , il avait offert de passer le Rhin, d'arborer le drapeau blanc, de s'unir à l'armée de l'empereur et au corps de Condé pour marcher sur Paris.
Mais le prince de Condé ne consentait point à partager avec d'autres que des Français l'honneur de la Restauration; de son côté, Pichegru ne pensait pas pouvoir se passer de l'aide des étrangers. Pendant les pourparlers qae nécessitèrent ces dissidences , il fut dénoncé au Directoire , rappelé à Paris, et, par suite, remplacé dans son commandement.
Privé des moyens qui devaient rendre son concours efficace , Pichegru n'en continua pas moins ses relations avec les princes exilés. Il s'était retiré dans son département. Bientôt les électeurs du Jura l'envoyèrent au Corps légis-
latif, qui le choisit pour président. Transporté sur un autre théâtre, il continua ses machinations. Le Directoire qui, à la suite de la saisie des équipages du général Kinglin, avait dans les mains la preuve manuscrite de la trahison de Pichegru , ne pouvait se méprendre sur les intentions du vainqueur de la Hollande. Il s'en débarrassa par le coup d'Etat du 17 fructidor, et le P"" vendémiaire il le fit partir pour Synamari, lieu désigné pour la déportation des nouveaux proscrits. Il était depuis six mois à Cayenne, lorsqu'il conçut le projet de s'évader. Eéuni à plusieurs de ses compagnons d'infortune, il quitta les cases au milieu de la nuit; Pichegru, Aubry, Ramel se précipitent sur la sentinelle qui veillait sur le bastion du corps de garde, la désarment, la bâillonnent, descendent dans le fossé, gagnent le rivage, s'emparent d'une pirogue, et sans autres ressources que quelques vivres ramassés à la hâte, sans autre guide qu'une boussole de poche, ils se lancent sur T Océan.
Dix jours après, ils débarquent au fort de Monte-Krich, d'où ils passent en Angleterre.
A Londres, les relations de Picliegru avec la famille détrônée deviennent plus fréquentes et plus intimes. Dans ces conciliabules, on scrutait avidement l'état de l'opinion publique en France; les dispositions des généraux étaient trop flagrantes pour ne point être remarquées. En même temps, on comprenait que la notoriété des trahisons de Pichegru lui avait enlevé son ascendant sur le soldat ; on sentait la nécessité d'opposer à Bonaparte un autre des grands chefs militaires dont le nom fût resté pur et respecté au milieu de nos discordes civiles.
La renommée de Moreau, aussi bien que son hostilité peu déguisée contre le premier Consul, le désignaient au choix des ennemis de celui-ci, et divers commissaires partirent de Londres pour le gagner.
Mais, quelles que fussent les dispositions de Moreau, on avait une trop haute idée de son caractère pour espérer qu'il entrât jamais dans une conspiration qui aurait l'assassinat pour moyen.
Georges Cadoudal se trouvait à Londres.
C'était un de ces liohimes extraordinaires que produisent les révolutions et les guerres civiles. Audacieux partisan, sectaire inflexible, il était également prêt à se faire tuer ou à tuer pour les objets de son fanatisme. Il était né à Brech , dans le Morbihan ; fils d'un fermier aisé, il avait fait ses études au collège de Vannes. Il avait à peine vingt ans , lorsque les pays d'outre-Loire prirent les armes ; il se joignit aux Vendéens et prit sa part de tous leurs combats. Après la déroute du Mans , il regagna sa Bretagne et servit de lieutenant au comte de Siltz qui commandait une bande. Celui-ci ayant été tué au combat de Grandchamp, les Chouans élurent Georges Cadoudal pour leur chef ; il con- •duisait ces hommes à l'affaire de Quiberon; il y fit des prodiges de valeur et n'échappa à la mort que par miracle. Rentré dans ses bois, il continua sans relâche de harceler les républicains. Après la retraite de Puysaye, il avait été promu au commandement général de toutes les bandes, et dans cette nouvelle position il montra qu'il ppsséda'il d'émiuentes qualités d'homme de
guerre. Il battit plusieurs fois les bleus; sans cesse en mouvement, il tenait en échec un nombre de troupes considérables, fondant sur elles lorsqu'il trouvait l'occasion favorable ; se retirant, dispersant ses hommes après une défaite, demandant à une trêve le temps de se ravitailler ou de reconstituer des bandes. Ce fut pendant ces trêves , et pour obtenir des armes et des munitions du gouvernement anglais, qu'il passa à Londres et fut présenté aux princes, qui le nommèrent lieutenant-général, lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le cordon rouge. Enfin, le général Brune le contraignit à poser les armes, mais sans pouvoir le décider à se soumettre au gouvernement. Il continua de tenir le fil des sourdes menées qui ne cessaient d'agiter l'ouest ; ses anciens soldats avaient pour lui un dévouement qui ressemblait à un culte; il entretenait cet ascendant par ses correspondances, par ses apparitions en Bretagne, où, tout en labourant leurs champs si longtemps incultes, les vieux chouans songeaient encore à de nouveaux combats.
Dans sa haine implacable contre celui qui
usurpait le trône des Bourbons, Georges ne reculait devant aucun expédient pour parvenir au but qu'il voulait atteindre. Il n'a pas été démontré, mais il est probable qu'il avait eu connaissance et qu'il avait approuvé Teffroyable tentative du 3 nivôse. L'insuccès et la punition de ses complices, ne purent ébranler cette àme de bronze ; mais le cri de réprobation qui s'était échappé de toutes les bouches le rendit plus scrupuleux sur le choix des moyens qu'il devait employer. Il imagina un plan d'attaque qui avait un côté chevaleresque susceptible d'atténuer le caractère odieux de l'assassinat. — Tous les jours le premier Consul se rendait à la Malmaison; une escorte de trente cavaliers entourait sa voiture. A la hauteur du cabaret du Chant du Coq, situé à une demilieue de Neuilly , la route était déserte ; Georges se proposait de se cacher dans une carrière abandonnée, aux environs, avec un nombre de chouans égal au nombre des soldats de l'escorte : des dispositions auraient été prises pour barrer la route; il aurait ;''.tta']ué le cortège le sabre et le pistolet à la
main, et dans le combat, il aurait tué Bonaparte.
Le premier Consul étant mOrt, Moreau ne pouvait plus hésiter à user de son influence sur l'armée pour provoquer une Restauration. 11 ne s'agissait donc plus que de. conquérir Moreau comme on avait conquis Pichegru; mais le vainqueur de Hohenlinden ne devait pas être disposé à faire aussi bon marché de ses sentiments républicains.
On l'avait fait sonder sans succès par Foxgénéral Lajolais , ami de Moreau et un des proscrits de fructidor. Pichegru supposa qu'il aurait plus d'influence sur son ancien collègue: il se décida à passer en France, où Georges l'avait déjà précédé.
Le gouvernement était en éveil. — Le pi'emier Consul avait reçu de mystérieux avis qui l'engageaient à la prudence. Une de ces lettres était ainsi conçue : « Il y a des poignards* dans l'air, prenez garde! » La côte était surveillée avec vigilance et le débarquement difficile; il s'opéra cependant avec une audace qui déjoua toutes les précautions qui avaient été prises.
A quelques lieues du Tréport se trouve la falaise de Béville. Le pied de la falaise était couverts de récifs sur lesquels la mer, même calme, se brisait avec violence; elle s'élevait à deux cents cinquante pieds au-dessus de la mer, et à pic ; il paraissait impossible, qu'à moins d'avoir des ailes, un homme tentât d'arriver à son sommet. Ce fut cependant par cette voie que Georges et ses hommes pénétrèrent tour à tour sur le territoire français. Le cutter anglais qui les portait courait des bordées au large tant que le soleil- était sur l'horizon ; à la nuit , il se rapprochait de la côte, au risque de se briser sur les écueils; une chaloupe jetait les voyageurs sur les récifs; un pêcheur affidé, qui demeurait au sommet de la Maise, déroulait un énorme câble, le fixait à des pieux d'amarrage et le laissait descendre dans le gouffre ; alors , suspendus entre le ciel et la mer, entre la vie et la mort, menacés non-seulement d'être précipités au moindre vertige, mais d'être brisés contre les rochers, lorsque le vent faisait osciller la fragile échelle, les audacieux aventuriers escaladaient la falaise. Une fois sur la terre de
. MOREAU, PICHEGRU, GEORGES CAUOUDAL, ETC. fjH
France, ils gagnaient Paris par des voies différentes , sur chacune desquelles leurs étapes étaient fixées et des gites préparés pour les recevoir.
Cependant deux chouans , Picot et Lebourgeois , signalés par les agents de la police que la France entretenait à Londres, avaient été arrêtés à Pont- Audemer ; ils furent livrés aune Commission militaire devant laquelle ils déclarèrent qu'ils étaient rentrés en France pour attenter aux jours de Bonaparte. On espérait obtenir d'eux des éclaircissements sur la conspiration que l'on soupçonnait ; ils ne laissèrent pas échapper un mot qui compromît leurs complices : ils furent fusillés ; mais avant de mourir, ils déclarèrent qu'ils ne tarderaient pas à être vengés , que Bonafcirte sauterait à son tour.
Ces menaces confirmaient les appréhensions du gouvernement.
Quelques jours après la mort de Picot et de Lebourgeois, on avait arrêté, sur la dénonciation d'un de ses créanciers , un ancien officier de Georges Cadoudal , un bas-breton nommé
Querelle. En raison de ses antécédents, il fut également livré à une Commission militaire qui le condamna au dernier supplice. Il fut loin d'envisager la mort avec autant de fermeté que ses compagnons, et, pour gagner quelques heures d'existence, il déclara qu'il avait l'intention de faire des révélations. Ces révélations étaient bien plus importantes qu'on n'avait pu le soupçonner. Querelle déclara que Georges Cadoudal était à Paris ; il livra le secret du débarquement par la falaise de Béville, et annonça qu'un des princes français devait pénétrer en France par cette voie pour se mettre à la tête de la conspiration.
L'arrestation de Tex-abbé David, qui, avant Lajolais , avait été un des intermédiaires entre Pichegru et Moreau , avait rendu suspect le dernier de ces généraux. Le rapport d'un des agents de Londres, qui affirmait que Pichegru, MM. de Polignac , de Rivière , aides de camp du comte d'Artois, étaient comme Georges à Paris, fit pressentir que le rapprochement entre les uns et les autres était opéré; que royalistes et républicains s'étaient entendus ; le danger
prenait des proportions telles qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour le conjurer.
Le grand-juge, ministre de la justice, fit un rapport au gouvernement , qui le communiqua au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat ; la première de ces assemblées rendit \m sénatus-consulte qui suspendait les fonctions du jury dans tous les départements de la Répupublique pour le jugement des crimes d'attentat et de trahison, et en renvoyait la connaissance aux tribunaux criminels organisés par la loi de floréal de Tan x. En même temps que le sénatus-consulte , il rendait une loi contre les receleurs des conjurés. Cette loi portait:
« Art. l^"". Le recèlement de Georges et des soixante brigands , actuellement cachés dans Paris ou les environs , soudoyés par l'Angleterre pour attenter à la vie du premier consul et à la sûreté de la République sera jugé et puni comme le crime principal.
Art. 2. Sont receleurs, ceux qui, à dater de la promulgation de la présente loi, auront sciemment reçu , retiré ou gardé l'un ou plusieurs des individus mentionnés dans l'article précé-
dent, à moins qu'ils n'en fassent la déclaration à la police, dans le délai de vingt-quatre heures, à compter du moment où ils les auront reçus, soit que ces individus logent encore chez eux, soit qu'ils ne s'y trouvent plus.
Art. 3. Ceux qui, avant la publication de la présente, auront reçu Pichegru ou les autres individus ci-devant mentionnés, sont tenus d'en faire la déclaration à la police dans le délai de huit jours. Faute de déclaration, ils seront punis de six ans de fer.
Ces mesures extraordinaires indiquent quelle avait été la légitime anxiété du gouvernement.
Un événement inattendu vint confirmer les révélations de Querelle, et livrer, dans tous ses détails , le secret de la conspiration.
Un aide de camp de Georges Cadoudal , Bouvet de Lozier, ayant été arrêté , fut incarcéré et mis au secret dans la prison du Temple. Sentant peut-être qu'il serait faible devant une longue attente de la mort, il tenta de se pendre à l'aide de sa cravate ; un guichetier qui entra coupa le nœud fatal ; rappelé miraculeusement à la vie. Bouvet de Lozier s'y rattacha avec
une ardeur passionnée ; il annonça qu'il voulait parler. On le conduisit chez le ministre de la justice, auquel.il déclara la part que Moreau avait prise dans la conspiration, avec d'autant moins de ménagements, qu'il imputait le nouveau désastre de son parti à la défection du général.
En effet, après avoir accueilli les émissaires de Pichegru , après avoir renvoyé Lajolais à Londres avec de vagues promesses de coopération, Moreau avait démasqué son ambition personnelle. Dans les conférences qu'il avait eues avec Pichegru , il avait rejeté l'idée d'appeler un prince de la maison de Bourbon à Paris , déclarant que le rétablissement d'un roi était une chimère irréalisable ; ne demandant pas mieux que de renverser Bonaparte, mais pour substituer sa dictature au consulat.
Cette résistance n'avait pas peu embarrasfié Pichegru. Georges Cadoudal, qui avait assisté incognito à un des entretiens , s'était exprimé sur le com-pte du général avec sa franchise bretonne :
— Usurpateur pour usurpateur, avait-il dit,
j'aime mieux encore celui qui lient la place que cet oison qui veut la prendre.
A la suite de la déclaration de Bouvet de Lozier, Moreau fut arrêté, ainsi que Lajolais et Rolland , agent général des transports militaires ; tous les trois furent enfermés au Temple.
Le 8 ventôse, un ancien officier d'état-major nommé Leblanc, qui avait offert à Pichegru de lui doimer asile, vint trouver Murât, gouverneur de Paris , et lui offrit de lui livrer Pichegru, que la police ne parvenait pas à découvrir. Le misérable demandait que sa trahison fût payée cent mille francs. On accepta, et dans la nuit suivante , à l'aide d'un fausse clé qu'il avait fîiit faire à l'avance, Leblanc ouvrit la chambre de Pichegru, et y introduisit un commissaire de police et des gendarmes qui, après une lutte d'un quart d'heure , parvinrent à s'emparer du proscrit.
Le même jour, la police faisait afficher le signalement de Georges et de ses complices^ dans Paris et dans la banlieue (1).
(1) Voici ce signalement : « Cinq pieds quatre pouces; extrêmement puissant, épaules larges, tête effroyable par
Cependant, malgré la loi terrible qui le mettait au ban de l'humanité, malgré ce signalement répandu avec profusion , le chef des chouans restait insaisissable. Ses fidèles Bretons oubliaient le soin de leur sûreté pour veiller sur lui ; il allait et venait dans Paris ; mais trois ou quatre de ses compagnons éclairaient constamment sa marche et dépistaient le flair des plus habiles limiers du préfet Dubois. Picot, domestique de Georges, avait été arrêté ; ni promesses, ni menaces n'avaient pu le décider à fournir le moindre renseignement.
Cadoudal avait logé tour à tour rue du Bac, rue de Carême-Prenant, n° 21 , quai de Chaillot, n° 6, rue du Puits-l'Hermite, n° 8. L'arrestation de Picot l'avait décidé à quitter ce dernier
la grosseur, cou très-raccourci, doigts courts et gros, jambes et cuisses peu longues, le nez écrasé et comme coupé dans le haut, yeux gris, dont un sensiblement plus petit que l'autre; sourcils légèrement marqués et séparés, cheveux châtain clair, assez fournis, coupés très-courts; teint coloré, joues pleines, bouche petite, dents très-blanches, barbe peu garnie, favoris clair-semés et roux, menton renfoncé; marchant en se balançant; voix douce, sans accent; bien mis, linge toujours blanc. » {Moniteur du 9 ventôse an xii.)
asile ; un de ses compagnons, Charles d'Hozier, . lui céda une chambre, qu'une fille Hizay avait louée, pour ce dernier, Montagne-Sainte-Geneviève, n° 32.
L'arrestation de Moreau et de Pichegru, enlevant toutes chances à la conspiration, Georges songeait à quitter Paris et à regagner le Mor~ bihan.
Le 18 ventôse, à la chute du jour, un cabriolet vint le prendre à la porte de la maison qu'il habitait. Il sortit avec quatre de ses compagnons. Trois s'en allèrent à pied; le quatrième , Léridant , monta à ses côtés dans la voiture. Il monta la rue Sainte-Hyacinthe, traversa la place Saint-Michel et entra dans la rue Monsieur-le-Prince. Au moment où il débouchait sur le carrefour de l'Odéon , deux agents de police qui l'avaient suivi, se jetèrent à la bride du cheval et l'arrêtèrent. Georges Cadoudal les renverse de deux coups de pistolet et cherche à sauter de son cabriolet ; mais d'autres agents arrivaient au secours de leurs camarades, et après une lutte désespérée, il est saisi et garrotté ainsi que son complice.
Conduit à la préfecture de police, il fut interrogé sur-le-champ. Le calme et l'à-propos de ses réponses , en un semblable moment , font juger de la trempe de son caractère (1).
Il nia ses relations avec Pichegru et Moreau, mais il avoua avec une sorte d'orgueil qu'il
(1) Voici quelques fragments des interrogatoires de Gadoudal :
— Que veniez-vous faire en France?
— Attaquer le premier Consul.
— Quels étaient vos moyens d'attaque?
— L'attaque devait être de vive force.
— Quel était votre projet et celui des conjurés?
— De mettre un Bourbon à la place du premier Consul.
— N'était-ce pas par l'assassinat que vous comptiez exécuter votre dessein?
— Non. Moi et mes officiers, nous avions compté un à un les gardes du premier Consul; ils étaient trente. Moi et vingt neuf des miens, nous eussions engagé le combat corps à corps avec eux, après avoir tendu deux cordes sur la route pour arrêter l'escorte et fondre sur eux le pistolet au poing ; puis, forts de notre bon droit et sûrs de notre courage. Dieu eût fait le reste.
— Qui vous a chargé de venir en France?
— Les princes, pour rétablir la monarchie.
— Quelles personnes avez-vous fréquentées en arrivant à Paris?
— Je ne les connais pas; je ne veux pas augmenter le nombre des victimes.
était venu à Paris avec l'intentioii d'attaquer le premier Consul de vive force, et qu'il n'attendait que l'arrivée d'un prince à Paris pour mettre son projet à exécution. On avait saisi sur lui un magnifique poignard à manche d'ébène garni d'argent. Thuriot lui ayant demandé si ce n'était pas le contrôle anglais qu'il voyait sur cette garniture :
— Je n'en sais rien, répondit Georges; ce que je puis vous assurer, c'est qu'en arrivant à Paris, je ne l'ai pas fait contrôler à la Monnaie.
L'un des deux agents qui l'avaient arrêté, le nommé Buffet, frappé d'une balle au front, était mort; l'autre, appelé Caillette, atteint d'une balle à la poitrine, était dangereusement blessé. Thuriot essaya d'attendrir cette âme do bronze en lui reprochant le meurtre qu'il avait commis.
— Je n'ai fait que repousser la force par la force, répondit Cadoudal.
Et, comme on lui représentait que le malheureux était père de famille :
— C'est votre faute, répondit-il, il fallait me faire arrêter par des célibataires.
Tous les complices de la conjuration étaient sous la main de la justice; MM. de Polignac et de Rivière avaient été pris le 14 ventôse ; un chouan, Raoul Gaillard, avait été tué d'un coup de carabine, au moment où il traversait la Seine pour échapper aux gendarmes qui le poursuivaient.
L'instruction suivait son cours , lorsqu'un matin, le guichetier, entrant dans la chambre de Pichegru, le trouva mort dans son lit.
La veille, le conquérant de la Hollande avait demandé à Real de lui prêter Sênèque ; le livre était ouvert, sur sa table de nuit, à la page où le célèbre philosophe dit que : « Celui qui veut conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir. » Le général était couché sur le côté ; à son cou était une cravate de soie noire fortement tordue, à l'aide d'un petit morceau de bois qu'il avait arraché d'un fagot dont les débris se voyaient encore dans sa chambre. Probablement Pichegru avait serré sa cravate, à l'aide de ce tourniquet , jusqu'à ce que la suffocation commençât; alors il l'avait fixé en se couchant dessus, et la congestion qui
en éfriît résullée avnit déierminé l'apoplexie. Le 28 mai 1804, dix jours après que Napoléon eut été proclamé empereur, les accusés comparurent devant le Tribunal criminel , au nombre de quarante-deux (1). Moreau^ assis
(1) Georges Cadoudal; Alhanase-Hyacinlhe Bouvet de Lozier, Fran* ois-Louis Rusillion, Etienne-Fran/ois Rochelle, Armand-Fraii^ois-Héraclius de Polignac, Jules- Armand-Auguste de Polignac, Abraham, Charles-Augustin d'Hozier, Charles-François de Rivière, Louis Ducorps, Louis Léridant, Louis Picot, dit le Bourreau des Bleus; Victor Couchery, Heurj-Odille-Pierre-Jean Rolland, agent général des équipages militaires; Frédéric Lajolais, ex-général de brigade; Jean- Victor Moreau, général; Pierre David, Micliel Roger, Micliel Hervé, Claude Lenoble, Jean- Baptiste Coster de Saint-Victor, Yves-Marie-Joseph-Lubin Lagrimaudière, Victor Deville, Armand Gaillard, Noël Ducorps, Aimé-Auguslin-Alexis Joyaut, Nicolas Dutry, Louis-Gabriel-Marie Burban, dit Malahry, dit Barco; Guillaume Lemorcier, Pierre-Jean Cadoudal, dit Bras de Fer; Jean Lelan, Josepli-Laurent Even, Jean Mérille, Gaston Troche, Michel^Joseph-Pierre Troche, Pierre Monnier, Jean-Baptiste Denand, Jacques Verder, Pierre-Antoine Spin, Marie-Anne Celasse, femme de Pierre Monnier; Sophie Duval, femme de Jean-Baptiste Denand; Catlierine-Mélanie Monot-Osvalt, femme de Verder; Marie-Miçheîine Hizay.
{Conspiration de Georges Cadoudal et autres, 10 vol. Paris, Patris, 1804.) •' ■ ''
^lOIiEAU, nCHEGIîU, GEORGES CADOUDAL, ETC. 67
comnie les autres sur le baiic des criminels^ était calme et paraissait plein de sécurité dans la décision du Tribunal ; à ses côtés étaient Lajolais, son ancien aide de camp^ Cauchery et l'abbé David, les deux intermédiaires de Pichegru. MM. de Polignac et de Rivière, qui représentaient l'élément aristocratique de la conspiration, étaient assis derrière le général Morctlu ; Georges Cadoudal était entouré de ses cbouans comme en un. jour de bataille. Ces paysans avaient à peine un regard pour le Tribunal ou pour l'auditoire qui affluait dans la salle ; leurs yeux restaient fixés sur leur chef ; ils le considéraieiit, ils l'écoutaient avec une respectueuse attention qui indiquait le toutpuissant ascendant qu'il exerçait sur eux. Quant à Georges, il affrontait le sort qui l'attendait avec une indifférence sauvage ; quelquefois il répondait par de virulents sarcasmes aux épitliètes que lui prodiguait l'accusation. Tliuriot, qui dirigeait l'instruction, avait voté la mort de Louis XVI ; par une sanglante allusion, le breton l'appelait M. Tue-Roi . Une fois, ayant prononcé son nom par mégarde, il
es CONSPIRATION DE L'AN XII
demanda un verre d'eau-de-vie au gendarme, afin de se rincer la bouche, disait-il.
Cent trente-neuf témoins à charge etireize témoins à décharge furent entendus. A la séance du 11 prairial, un débat assez animé s'éleva entre le président et le général Moreau, à propos de certaines allégations du prévenu Rolland, qui assurait que le comte d'Artois avait dit : « /S^i nos dettx généraux 'parmemient à s'entendre, je serai bientôt à Paris. » Moreau niait que ce propos le concernât.
— Cependant, lui répliqua le président, lorsqu'on voit que Pichegru vient à Paris et qu'il a des conférences avec vous ?. . .
Moreau l'interrompit :
— Lorsqu'on voit que Pichegru ne s'entend pas avec moi, alors il est bien évident que ce n'est pas de moi dont on a parlé.
LE PRÉSIDENT. — Parce que vous vouliez être dictateur.
— Moi, dictateur ! s'écria Moreau avec une grande animation ; moi, dictateur ! avec tous les partisans des Bourbons, me faire dictateur? Qu'on cherche mes partisans. Mes partisans
sont l'armée française, dont j'ai commandé les neuf dixièmes et sauvé plus de cinquante mille. C'est là où sont mes partisans. Pourquoi veuton m 'attribuer la folie de me faire faire dictateur par les partisans des anciens princes français, qui combattent pour cette cause depuis 1792? Vous voulez que ces gens-là, en vingtquatre heures, projettent de m'élever à la dictature ?
Ces paroles du général Moreau furent accueillies par une triple salve de bravos que le président réprima avec difficulté; l'opinion publique était pour lui; elle se refusait à admettre que le héros de tant de combats, que le vainqueur de Hohenlinden fut devenu le complice de gens, qu'en raison de leur connivence dans l'attentat de la machine infernale, on ne pouvait considérer que comme de méprisables assassins. L'émotion était si générale et si profonde, qu'en quittant l'audience, Georges dit à Moreau :
— Général, encore une séance comme celle d'aujourd'hui et vous coucherez aux Tuileries.
Le dimanche, 14 j^rairial, le procureur général Gérard prononça son réquisitoire; il concluait à la peine de mort contre tous les accusés, à l'exception d'Even , de Caron, de Galkiis et de sa femme, pour lesquels il s'en rapportait à la justice de la Cour.
La séance du lundi 15^ s'ouvrit par un discours de Bouvet de Lozier assez remarquable, pour que j'en cile quelques fragments. Mes lecteurs n ont sans doute pas oublié que Bouvet de Lozier avait joué dans cette conspiration ]e rôle de révélateur :
« Mon avocat , dit-il , s'est exprimé dans deux circonstances d'une manière diamétralement opposée à mes sentiments et à ma situation. Mon avocat a débuté en disant que , par mes aveux, je dois, magistrats, vous avoir inspiré beaucoup d'intérêt. Je fais le plus grand cas de l'opinion de la Cour: et, sans redouter la mort, mon vœu le plus ardent est d'être innocent à, ses yeux; mais ce que je ne désire pas moins, c'est de mériter son estime , celle du public qui m'entend et celle de la postérité qui nous jugera. Je dois donc vous faire con-
MORE AU, PICHEGRU, GEORGES CADOUDAL, ETC. Tl
naître que dans ma déclaralion, je n'ai point été guidé par le désir d'insi-irer de la commisération à mes juges, mais bien par les sentiments que j'y manifeste : le désespoir et le désir de la vengeance. Plus loin, mon avocat, en parlant du général jMoreau, fait presque son panégyrique. D'après ma déclaration, quelque soit le mérite du général Moreau, ce n'est point à mon défenseur à le louer : son éloge, dans ma bouche, serait une lâcheté et line rétractiition ; je ne me rétracte point. »
Les séances des 16, 17, 18 et 19 prairial furent consacrées à entendre les défenseurs. A la fin de la séance du 19, les accusés furent entendus à leur tour. , .
Georges commença par se disculper de toute participation à l'attentat du 3 nivCse^ puis il continua en ces ternies :
« Tous ces accessoires étant écartés, je vais aborder avec franchise et loyauté le véritable point de la discussion. Toujours attaché à la France et à la famille des Bourbons, près de deux années passées paisiblement duns.les campagnes de l'Angleterre ne m'avaient pas
refroidi. Toutes les nouvelles que je recevais de France , m'annonçaient que l'opinion publique était extrêmement prononcée , que le vœu le plus ardent des Français était de voir renaître le gouvernement d'un seul, et de le voir se concentrer dans une seule famille; qu'on n'aurait plus à craindre de bouleversements. Au moment du traité d'Amiens, je n'ignorais pas qu'il avait été question de proclamer Bonaparte empereur. D'après ces nouvelles, je me détermine à passer en France et à voir, par moi-même, si l'esprit public était tel qu'on me l'avait assuré. Si j'avais trouvé cette opinion publiciue favorable à la famille des Bourbons, j'aurais aussitôt envoyé chercher un prince français, et, à son arrivée, on eût avisé aux moyens nécessaires pour obtenir le résultat désiré; mais, trompé dans mes espérances, je n'avais pas envoyé chercher ce prince et n'avais pas réuni six hommes. »
Voici comment le général Moreau résuma le plaidoyer de son défenseur :
« Il n'y a au procès ni écrits, ni pièces de conviction, ni témoins qui déposent contre moi.
Il est évident que mes liaisons avec David sont loin d'èlre criminelles et n'ont eu pour but que le retour du général Picliegru. Quant à ma réconciliation avec ce dernier, elle est du ressort de l'opinion publique. Je suis loin de la craindre; certes, elle ne condamnera que les haines irréconciliables, et jamais la générosité.
» Ce qui est le plus démontré au procès, je le répète, c'est que j'ai rejeté toutes les ouvertures qui m'ont été faites par les anciens princes français. Je crois que personne n'en peut douter. La seule charge qui existe contre moi est une causerie politique de Rolland , tronquée par celui-ci , évidemment dictée par l'interrogat, provoquée par l'espérance ou par la crainte , adoptée par un homme qui a cru y trouver son unique moyen de salut.
» On a parlé de ma fortune. J'ai commencé avec rien. J'aurais pu avoir cinquante millions; je ne possède absolument qu'une maison à Paris et une terre. Quant à mon traitement de général en chef, quoi que prétende M. le ministre de la guerre, il est de quarante mille
francs, et qu'on se garde bien de le comparer avec mes services.
» Des circonstances malheureuses, des circonstances produites par le hasard ou préparées par la haine, peuvent obscurcir quelques instants la vie du plus honnête homme; c'est donc ma vie entière que j'oppose aux accusations qui me poursuivent. Elle est assez publique pour être connue; je n'en rappellerai que quelques époques, et les témoins que j'invoquerai seront le peuple français, que j'ai conduit à la victoire, et les peuples étrangers, que j'ai vaincus,
» Magistrats, je n'ai plus rien à dire; voui> savez vos devoirs ; la France vous écoute , l'Europe vous contemple et la postérité vous attend. »
Lorsque le président avait demandé à Armand de Polignac s'il avait quelque chose à ajouter à sa défense, celui-ci, oubliant la condamnation qui le menaçait^ s'était contenté d'implorer le Tribunal en faveur de son frère, lui demandant de prendre en pitié sa jeunesse, de se contenter de lui pour victime. A l'issue
de la dernière séance, Jules de Polignac ayant demandé la parole, le plus touchant débat s'éleva entre les deux frères.
— Comme hier, disait Jules, j'étais trop ému après le discours de mon frère, je n'ai pu que prêter une légère attention a ce que j'ai lu pour ma propre défense; plus tranquille aujourd'hui, je vous prie, messieurs, que ce que vous a dit mon généreux frère ne vous engage point à avoir égard à tous les vœux qu'il vcus a adressés en ma faveur. Je le répète, au contraire, et avec plus de justice, si l'un de uqjlis doit succomber, s'il en est temps encore, sauvez-le; rendez-le aux larmes de son épouse : je n'en ai point. Comme lui, je sais braver la mort; trop jeune encore pour avoir bravé la vie, puis-je la regretter?
— Non, non î s'écria Armand en embrassant son frère. Ne l'écoutez pas, messieurs. — Tu as ta carrière à parcourir. C'est moi, c'est moi qui dois périr! — Je t'en prie, mon cher Jules.
Les assistants étaient émus jusqu'aux larmes.
Le président Hémart se hâta de lever la séance.
La Cour s'était retirée dans la chambre du
Conseil; la délibération fut longue et orageuse.
La personnalité de Morean s'était élevée si haut durant le procès , qiie son acquittement opposait nn pouvoir au pouvoir si récemment intronisé. Le gouvernement jugeait sa condamnation nécessaire, il n'hésita pas à le faire entendre au Tril3unal qui fut officieusement prévenu que s'il renvoyait le général de la poursuite, il mettait le pouvoir dans la nécessité de réformer son jugement par un coup d'Etat.
Quelques-uns des juges se rendaient sans trop de résistances à ces considérations de l'ordre politique ; d'autres, il faut le reconnaître à l'honneur de la magistrature française, déclaraient qu'il n'y avait point de preuves suffisantes pour motiver une condamnation, et se refusaient à étouffer le cri de leur conscience. Le plus ardent des convaincus, Thuriot, ayant opiné pour la mort en représentant que TEmpereur ferait grâce à Moreau; Clavier, un des conseillers, lui fit cette belle réponse :
— Et qui nous la fera à nous ?
MOREAU, riCHEGRU, GEORGES CADOUDAL, ETC. 77
Sur douze juges, sept déclaraient Moreau innocent, cinq seulement étaient disposés à le trouver coupable. La discussion se prolongea durant vingt-quatre heures; enfin, la pression que le président Hémart et Thuriot exerçaient sur leurs collègues triompha de la résistance de ceux-ci , et parvint à établir une sorte de compromis entre leur déclaration première et les exigences de la raison d'Etat. Deux des conseillers, Lecourbe et Rigaud, persévérèrent seuls dans leur opinion et protestèrent.
Le jugement fut rendu le 21 prairial, à quatre heures du matin, voici ses dispositions:
« Attendu que d'après l'instruction et les débats, il est constant qu'il a existé une conspiration, tendant à troubler la République par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l'exercice de l'autorité légitime, Georges Cacloudal, Bouvet de Lozm\ llusillion^ Roclielle, Armand de Polignac^ Charles d'Hosier, de Bivitre, Ducorfs^Picot^ Lajolais, Roger, Costerde Saint- Victor , Demlle, Armand Gaillard, Alexis Soyant, Burhan, Lemercicr, Pierre CadoyÂal,
Zelœn et Mérille sont convaincus d'avoir pris part à cette conspiration, qu'ils l'ont fait dans le dessein du. crime/ etc., les condamne h la peine de mort, et déclare leurs biens acquis à la République, conformément à la loi du 14 floréal an III.
» Attendu que Jules de Polignac , Louis Léridant, Jean- Victor Moreau, Henri Rolland et Marie-Miclieline Hizay ont pris part à la dite conspiration, mais qu'il résulte de l'instruction et des débats des circonstances (^ui les rendent excusables, la Cour réduit la peine encourue par les sus-nommés en une punition correctionilelle et les condamne à deux années d'emprisonnement (1). »
Coucliery, David, Hervé, Lenoble, Rubin Lagrimaudière, Noël Ducorps, Datry, Even, Gaston Troclie, Pierre Trocbe, Monnier et sa femme, Verder, Spin^ Dubuissonèt sa femme, Caron, Gallais et sa femme, Denand et sa femme étaient acquittés. Cependant la Cour renvoyait
(1) Procès de Georges Cadoudal et autres, t. VI, p. 395 et suivantes/ Paris, 1804. Patris, imprimeur.
devant la cinquième section du Tribunal de première instance, ceux d'entre eux qui avaient reçu ou logé les conspirateurs.
Les condamnés entendirent leur sentence sans manifester la moindre émotion. En rentrant à la Conciergerie, Georges Cadoudal y trouva M. Real, conseiller d'Etat, avec lequel il eut un long entretien. Real insinua au Vendéen que l'empereur serait disposé à lui accorder sa grâce s'il s'adressait à sa clémence. Georges résista à ces généreuses ouvertures et se montra décidé à partager le sort de ses camarades. 'M. de Rivière qui eut également une entrevue avec Real, refusa comme Georges d'adresser une demande en grâce à l'Empereur. Mais il se trouvait, dans les familles des condamnés, des cœurs moins superbes qui ne crurent pas s'humilier en demandant au souverain la vie de ceux qu'ils aimaient. La sœur de M. de Rivière trouva dans l'Impératrice un tout- puissant intermédiaire; d'autres interventions furent sollicitées et obtenues pour MM. de Polignac, Rochelle de Bercy, Bouvet de Lozier et Charles d'Hozier. Mademoiselle
Lajolais se jeta aux genoux de l'Empereur et lui demanda la grâce de son père; mademoiselle Gaillard sollicita celle de son frère , et le banquier Scliérer celle de son beau-frère Rusillion. L'Empereur ne résista à aucune de ces intercessions, et le 6 messidor an xii, la Cour de justice criminelle entérina la lettre impériale qui commuait la peine capitale contre celle de la déportation, pour les condamnés Bouvet de Lozier, Rusillion, Rocbelle, Armand de Polignac, d'Hozier, de Rivière, Lajolais et Gaillard.
Georges et ses chouans restaient seuls en face de l'échafaud.
Ce n'était pas que les avocats lui eussent manqué pour plaider sa cause auprès de Napoléon. Il était à la cour un homme chevaleresque, auquel le courage indomptable, l'énergie, la rudesse du Vendéen devaient être sympathiques; cet homme, c'était Murât. Le futur roi de Naples plaida chaleureusement la cause des condamnés auprès de l'Empereur, qui était assez disposé à se rendre à ses prières ; mais, au fond de sa prison, Georges parlait en-
core comme au moment où son sabre le faisait roi des landes du Morbihan ; il voulait que la grâce s'étendît à tous ses complices, et la clémence impériale dut s'arêter devant ces exigences. Il s'était pourvu en cassation pour prolonger de quelques jours la vie de ses compagnons. Le 4 messidor, la Cour rejeta le pourvoi, et, le 5, on ramena à la Conciergerie les condamnés, qui avaient été provisoirement transférés à Bicêtre. L'exécution avait été fixée au 6.
Les exécutions étaient, à cette époque, devenues assez peu fréquentes pour que mon père ne conservât que quatre aides. En raison du nombre des condamnés, il fut obligé de requérir des aides supplémentaires. On avait déjà repris l'habitude de permettre aux condamnés de se faire accompagner par un prêtre jusque sur le lieu du supplice ; en conséquence, le nombre des charrettes qui devaient transporter ce cortège funèbre fut élevé à trois. A neuf heures du matin, les voitures et les exécuteurs étaient à la porte de la Conciergerie. Les apprêts de la toilette se firent dans l'avant-greffe ;
les condammés y furent introduits tous ensemble ; ils priaient avec beaucoup de recueillement. Quelques instants auparavant, on avait, une fois encore, engagé Cadoudal à demander sa grâce : il avait montré plus de vivacité encore dans ses refus, et on l'avait entendu murmurer en sortant du greffe :
— Ce b -là! il n'est pas content de me
couper la tête, il voudrait encore me déshonorer I
En entrant dans la salle, Georges dit quelques mots à un guicbetier nommé Eberle, qui l'accompagnait, et, après la réponse de celuici, il alla droit à mon père.
Sa démarche était fière, son œil assuré, son teint aussi coloré que d'ordinaire, nulle émotion ne se manifestait ni dans ses traits, ni dans son accent.
— Monsieur, dit-il, vous êtes l'exécuteur de Paris?
Mon père répondit affirmativement.
— En ce cas, répliqua Georges , vous saurez que je veux être exécuté le premier. C'est à moi à donner à mes camarades l'exemple du cou-
rage et de la résignation; d'ailleurs, je ne veux pas que l'un d'eux s'en aille de ce monde avec l'idée que je pourrais lui survivre.
Mon père lui fit observer que l'ordre d'exécution avait été réglé, et que, suivant cet ordre, il devait mourir le dernier.
— Bah.! répliqua Georges, on a mis assez d'insistance à m' offrir une grâce entière pour qu'il ne soit pas possible de me refuser la seule que je sollicite.
Dans l'espoir de pouvoir obtempérer à ce désir, mon père profita de la longueur des apprêts occasionnés par un si grand nombre de condamnés, pour faire transmettre la demande de Georges au grand juge par le greffier qui était venu lire l'arrêt et devait dresser le procèsverbal de l'exécution. Ce dernier ne rapporta qu'un refus ; on ne permit pas à celui à qui on avait offert la vie de choisir le moment de sa mort.
, Le rude chef de partisans dut se résigner.
Pendant qu'on lui attachait les mains, il dit à ses compagnons :
— Nous avions assez souvent battu les bleus
pour avoir droit à la mort de soldats; mais nous ne devons rien regretter , en nous rappelant que l'écliafaud sur lequel nous allons monter a été consacré par le martyre de notre roi !
Avant de quitter la Conciergerie, il dit encore à ses camarades de l'embrasser. Tous obéirent ; ces rudes visages s'adoucirent dans ce suprême adieu à leur chef bien-aimé ; quelques yeux devinrent humides. Quand ce fut terminé, il leur dit :
' — Et maintenant, il s'agit de montrer aux Parisiens comment meurent des chrétiens, des royalistes et des Bretons.
11 fit signe à son confesseur de lui donner le bras, et, sans attendre l'ordre de l'exécuteur, il commanda : « Marche ! » avec autant de vivacité et d'élan que s'il se fût agi d'enlever une redoute
Il était dans la première charrette avee son cousin, Pierre Cadoudal; Picot, son domestique, et Coster Saint-Victor ; Roger, Seyant, Burban et Lemercier étaient dans la seconde ; Lelan, Mérille et Deville étaient dans la troisième.
Coster Saint- Victor n'excitait pas moins de curiosité que son chef. Sa beauté, sa haute mine, son élégance, les bonnes fortunes qu'on lui attribuait, en avaient fait le lion du procès. Le public avait fini par se passionner pour le conspirateur, et, sur le passage du cortège, on entendit à plusieurs reprises des paroles de compassion s'élever de la foule.
Pendant le trajet, Georges, devenu sombre et taciturne depuis qu'on lui avait refusé la faveur qu'il avait sollicitée, n'avait cessé de répéter ses prières. Il vit descendre sans mot dire tous ses compagnons, même Coster Saint- Victor, qui, étant le dernier à le précéder sur l'échafaud, voulut l'embrasser encore, et lui dit, dans ce baiser suprême :
— Adieu, mon général!
Georges, en se laissant faire, haussa les épaules comme devant un acte de faiblesse ou de puénlité. Puis, quand la belle tête de son jeune complice fut tombée, il monta d'un pas très-lent, mais très-ferme, les marches de l'échafaud, et lorsqu'il fut arrivé sur la plate-forme, il s'écria d'une voix retentissante :
— Camarades ! je vous rejoins ! Vive le roif Après cette dernière victime, il y eut un moment de confusion. En présence de cette exécution multiple, les précautions avaient été mal prises. Lorsque la tête de Cadouial tomba, les paniers apportés étaient pleins. Le cadavre colossal de l'assassin-clievalier, qui devait faire souche de gentilshommes, resta plus d'un quart d'heure sur l'échafaud, jusqu'à ce que mon père eût eu le temps d'envoyer acheter de la toile pour lui faire un linceul à part.
Cette dernière marque de respect n'était peut-être point usurpée par l'homme qui a occupé une place si exceptionnelle entre les conventionnels régicides et les pâles assassins du Consulat, de la Restauration, de la monarchie de Juillet et du second Empire.
La politique vient de tenir une telle place dans riiistoire de l'Écliafaud qu'elle a dû m'absorber entièrement et me faire passer sous silence bien des dramesplus obscurs qui venaient dans le même temps se dénouer aussi sur la place de Grève. Il m'a paru logique de dérouler successivement tous ces faits qui se déduisaient
les uns des autres et n'étaient que la traduc- , tion visible du mouvement qui s'opérait dans les idées et dans les mœurs ; j'ai fait suivre le ^ableau de la Terreur de celui de ,1a réaction thermidorienne ; l'âpre fanatisme des comités, de la molle licence du Directoire , jusqu'au moment où la France, lasse d'une liberté trompeuse qui ne lui a donné que l'anarchie, va s'endormir dans les bras de la gloire. Il était peut-être bon, pour apercevoir l'enchaînement logique de tous ces faits, qu'ils fussent ainsi présentés au lecteur dans un ordre de succession parfaite qui lui permit de suivre le rapport philosophique qu'ils avaient entre eux.
Mais il est temps maintenant, pour ne point laisser de lacune dans ce livre, de retourner en arrière et de reporter notre attention sur des affaires moins retentissantes et qui, cependant, n'en porteront pas moins leur enseignement.
Il en est une, surtout, dont la navrante conclusion converge si directement à l'idée principale qui m'a déterminé à affronter les périls de cette publication, qu'on ne s'étonnera point
si je lui donne des développements tout particuliers.
Revenons donc au printemps de l'an iv ; les sinistres exploits des bandes de chauffeurs commençaient à répandre la terreur dans les provinces; chaque joar on apprenait que quelque château ou quelque ferme pris d'assaut avaient été témoins de scènes atroces dans lesquelles l'imagination de bandits avides de pillage avait dépassé les cruautés à l'aide desquelles les anciens Parlements, sous l'empire d'une législation barbare, essayaient d'arracher aux coupables l'aveu de leurs crimes. Ce nom de chauffeurs n'était que trop significatif ; une terrible association de scélérats, qui avait choisi pour théâtre de ses crimes les plaines de la Beauce, procédait par intervalles à quelques attentats horribles où l'assassinat n'était que le plus humain et le plus rationnel des expédients. Ces brigands, avant d'immoler leurs victimes, voulant les forcer à divulguer elles-mêmes l'endroit où étaient cachés les trésors qu'ils désiraient s'approprier, avaient inventé un supplice dont l'atrocité infernale laissait bien loin derrière elle
les tourments de l'ancienne torture. Ils allumaient un grand feu de brandilles et en approchaient les pieds du patient jusqu'à ce que la flamme , incendiant les chairs , lui arrachât les indications qu'il avait jusque-là refusées. Singulière analogie, dans laquelle ce qu'on décorait autrefois du nom de justice se trouvait heureusement vaincu par le crime; et où des scélérats, se montrant plus raffinés dans l'art du tourmenteur, parvenaient plus aisément à satisfaire leur cupidité, que les questionnaires de la Tournelle à obtenir autrefois des aveux qui, en définitive, ne devaient avoir pour objet que d'éclairer la justice.
C'est à l'époque où de pareils forfaits semaient une épouvante stérile dans le pays, à l'époque où les passions politiques servaient de prétexte à beaucoup d'entreprises criminelles, qui ne menaçaient en réalité que la sûreté des routes et la sécurité des transports, que l'on apprit que la malle qui faisait le service des dépêches entre Paris et Lyon avait été l'objet d'une attaque à main armée. Le courrier de la malle et le postillon avaient été
trouvés sanglants et inanimés à peu de distance l'un de l'autre , sur l'emplacement qui devait avoir servi de théâtre à cette scène de meurtre. Une voiture abandonnée et un cheval retenu encore par le trait de l'attelage restaient comme pièces de conviction de cet audacieux attentat.
Une instruction fut commencée pour en découvrir les auteurs. Elle fut confiée, par le bureau central de la police qui s'était emparé de cette affaire; au citoyen Daubanton , juge de paix de la section du Pont-Neuf, magistrat intègre, froid, et par conséquent plus apte que tout autre à démêler, à l'aide des faibles indices que l'on avait pu réunir, la vérité cachée au fond de cette ténébreuse affaire. On avait mis la main sur un accusé dont la culpabilité ne paraissait pas pouvoir être révoquée en doute ; c'était un nommé Courriel, qu'on avait arrêté à Château-Thierry, chez un sieur Golier, employé aux transports militaires, et nanti de sommes et de valeurs importantes qui ne pouvaient provenir que du vol dont on recherchait les auteurs.
Ce Courriolfut ramené à Paris, ainsi que son hôte Golier et un autre individu^ appelé Guesno, également employé aux transports militaires et commissionnaire du roulage de Douai, qu'on avait trouvé logé dans la même maison. Cette triple capture ne jetait que peu de jour sur l'affaire ; Courriel seul était réellement compromis; quant à Guesno et à Golier, leurs antécédents et leur position sociale semblaient les mettre à l'abri de toute suspicion d'un crime de ce genre.
Guesno était donc définitivement renvoyé de la poursuite et ne revenait au bureau central que pour reprendre ses papiers, lorsqu'il fit la rencontre d'un de ses compatriotes nommé Lesurques, à qui il se complut à raconter la situation dans laquelle il s'était trouvé et les émotions qui en avaient été la suite. Le récit se prolongeant, Guesno engagea Lesurques à entrer avec lui au bureau central^, où il aurait le temps di achever sa narration pendant qu'on ferait la recherche de ses papiers. Celui-ci n'y fit aucune opposition.
Fatale complaisance! Guesno et Lesurques
n'étaient pas plutôt entrés dans l'anticliambre du cabinet du magistrat Daubanton, qu'ils de- 1 vinrent l'objet de l'attention particulière de ' deux témoins appelés du théâtre du crime pour aider aux investigations de la justice sur cette mystérieuse affaire.
Ces témoins, qui étaient deux femmes, crurent reconnaître parfaitement dans Guesno et Lesurques, deux des auteurs présumés de l'attentat , c'est-à-dire deux individus qu'elles avaient vus dans la soirée même à peu de distance du lieu où il avait été commis ; elles n'hésitèrent point à le déclarer au juge Daubanton. Ce magistrat, qui connaissait le cœur humain, avait peine à croire que deux si grands coupables fussent venus ainsi s'exposer, de gaieté de cœur, aux périls d'une reconnaissance pareille, et se jeter, suivant un vieux proverbe d'une expression familière , clans la gueule du lowp.
Quant à Lesurques, surtout, la chose lui paraissait d'une improbabilité extrême. Guesno, commissionnaire de roulage, avait été récemment victime du détournement de trois caisses
d'argenterie par un commis infidèle, et il cliercliait à mettre la main sur son voleur. Il n'était donc pas étonnant qu'il vint assiéger le bureau central de police de ses réclamations ; d'ailleurs, il avait aussi à revenir cliercher des papiers utiles dont une injuste présomption l'avait momentanément privé. Mais Lesurques, qui n'était là qu'un ami rencontré par hasard, l'auditeur complaisant d'une odyssée qui eût dû, au contraire, lui donner à réfiécliir sur le danger de certaines apparences susceptibles de compromettre l'homme le plus pur et le plus innocent, comment admettre que, si sa conscience lui eût fait le moindre reproche, il fût venu ainsi affronter l'œil sévère et perspicace de la police ?
Le digne magistrat Daubanton se trouvait en proie à d'extrêmes perplexités; les inductions morales doivent céder le pas à la brutale logique des faits, quand ceux-ci semblent prendre un caractère d'évidence. Les affirmations des deux femmes furent si précises qu'il ne put faire autrement que de mettre Guesno et Lesurques en état d'arrestation.
Tant que l' instruction fut confiée à ses soins, les deux prévenus eurent de grandes chances, malgré les deux témoignages qui paraissaient les accabler, de faire éclater leur innocence ; mais tout à coup, sous l'influence de causes qu'on ne peut attribuer qu'à la fatalité, la procédure Daubanton fut cassée sur motif d'incompétence , et l'affaire portée devant le tribunal criminel de Melun.
Ici, le magistrat instructeur, privé des éléments qui avaient fait naître dans l'esprit de celui de Paris des doutes assez puissants pour l'amener à une recherclie patiente et méticuleuse de la vérité, ne s'appliqua, au contraire, qu'à relever les preuves de culpabilité et à donner ce caractère à des indices assurément fort contestables.
Un acte d'accusation terrible fut donc lancé contre Courriel, Guesno et Lesurques , auxquels étaient venus s'adjoindre^ avec un certain Laborde^ contumax, les nommés Bruer, Bernard et Richard, tous prévenus de complicité, par participation active ou par recel, dans l'assassinat et le vol commis au préju-
dice du courrier de la malle de Paris à Lyon.
Les débats allaient commencer, lorsque les inculpés, excipant de la faculté que leur accordait la loi, présentèrent une requête pour être renvoyés devant le Tribunal criminel du département de la Seine. Leur demande fut accueillie.
L'affaire fut appelée, le 15 thermidor, devant cette nouvelle juridiction, qui, malheureusement, chercha plutôt à s'éclairer par la procédure incomplète et partiale du directeur du jury de Melun, que par les précieux éléments si judicieusement recueillis par le digne juge Daubanton. Le président du Tribunal criminel de Paris, Jérôme Gohier, membre de l'Assemblée législative, homme dur, obstiné, qui devait plus tard arriver aux honneurs directoriaux pour n'y offrir que le spectacle d'une résistance énergique, mais impuissante, au coup d'Etat du 18 brumaire, déploya dans la conduite de cette affaire une rigueur excessive et un zèle maladroit. Quinze témoins à décharge des plus dignes de foi vinrent établir, en faveur de Lesurques, un alidi des mieux
constatés ; quatre-vingt-trois autres s'accordèrent pour rendre témoignage à l'honorabilité bien connue de l'accusé ; leurs dépositions s'évanouirent comme une vaine fumée devant la persistance de ceux qui voulaient absolument reconnaître en lui un des individus que l'on avait vus, le soir du crime, rôder autour du lieu où il avait été commis. Un des témoins à décharge, compatriote et ami de Lesurques , Legrand, bijoutier au Palais-Royal, eut la funeste inspiration de prétendre corroborer son témoignage par celui de son livre-journal, qui devait porter pour ce jour-là la mention d'une opération qui s'était faite au même moment. La production du livre est ordonnée, et on s'aperçoit que le chiffre est altéré, que d'un 8 on a fait un 9, comme si l'on avait eu le projet, à l'aide de cette altération, de tromper la justice. Sur les réquisitions de l'accusateur public, le président ordonne , séance tenante , l'arrestation du malheureux Legrand , sous prévention de faux témoignage.
Cette rigueur ne faisait que trop présager le résultat de l'affaire. Les quinze témoins qui
certifiaient de V alibi furent impuissants contre les deux femmes qui avaient prétendu reconnaître Lesurques au bureau central de police, et auxquelles étaient venus s'adjoindre cinq autres témoignages aussi affirmatifs et trois autres dubitatifs.
Lesurques n'avait cessé de protester de son innocence^ mais avec ce calme et ce sang-froid qui dénotent bien, si l'on veut, une conscience paisible, mais n'ont ni la chaleur, ni l'indignation de l'innocence injustement accusée. Lesurques , né à Douai, était un liomme du nord ; le flegme particulier aux habitants de sa contrée concourut à le perdre. Des dénégations plus accentuées eussent peut-être dessillé les yeux de ses juges.
Au moment où les jurés entraient dans la salle de leurs délibérations, une femme impliquée dans la poursuite au commencement de l'affaire, Madeleine Breban, la maîtresse du principal accusé, Courriol, demanda à faire au président une importante communication. Conduite devant Gohier, elle déclara que, sur les six accusés présents, son amant était seul
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coupable ; qu'il ne fallait point s'arrêter à la prétendue récognition de Guesno et de Lesurques, parce que tous les deux étaient victimes d'une fatale ressemblance : le premier avec un nommé Vidal, le second avec un nommé Dubosc , véritables auteurs du crime qui avaient trouvé l'impunité dans la fuite.
Le président ne répondit à cette révélation, qui eût dû être un trait de lumière, que par le plus sec et le plus stérile des arguments de procédure :
— Il est trop tard ! les débats sont fermés.
Nous avons vu depuis des monarcbies tomber sous cette parole sinistre. Cette fois, elle n'emportait que la vie d'un innocent; mais c'est assez pour jeter un triste voile sur l'image sacrée de la justice.
Le Tribunal, après avoir ouï la déclaration du jury, renvoya Guesno et Bruer de la poursuite ; condamna Courriel, Lesurques et David Bernard à la peine de mort, et Pierre-Thomas- Joseph. Richard à vingt-quatre années de fers avec six heures d'exposition.
Le flegme de l'homme du nord était vaincu.
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En entendant prononcer cette horrible sentence, Lesurques prit le ciel à témoin de son innocence et lança à ses juges cette foudroyante apostrophe :
— Sans doute , le crime dont on m'accuse est atroce et mérite la mort; mais s'il est affreux d'assassiner sur une grande route, il ne l'est pas moins d'ahitser de la loi 'pour frapiier VM innocent. Un jour viendra où mon innocence sera reconnue, et c'est alors que mon sang rejaillira sur la tête des jurés qui m'auront trop légèrement condamné et des magistrats qui les auront influencés.
Spectacle étrange I Courriel, le vrai coupable, ne semble pas préoccupé du châtiment terrible qu'il a mérité et qui l'attend . A peine ramené à la Conciergerie, qui est pour lui l'antichambre de la mort, il ne songe qu'à une chose : confirmer la déclaration de Madeleine Breban, et détourner de Bernard, qu'il sait moins coupable, et surtout de Lesurques, qu'il sait innocent, le coup qui va les atteindre. La vérité se manifeste par les plus indignes organes, et c'est un besoin tel dans le cœur
de l'homme, même le plus dépravé, qu'il l'emporte sur tous les autres sentiments.
Dès le lendemain de l'arrêt, Courriel qui n'a pu se concerter avec elle, confirme tous les dires de Madeleine Breban, cette maîtresse qui a trouvé, elle aussi, dans l'amour de la vérité, le courage de trahir son amant; il signale Dubosc et Vidal comme les véritables auteurs du crime , ajoutant que sa maîtresse, qui est libre, pourra peut-être mettre la justice sur les traces de ces deux coupables. Deux jours après, il renouvelle ses révélations en faisant connaître d'autres complices entièrement inconnus, et qui complètent le nombre des personnes qu'on savait avoir pris part à l'attentat.
De nouveaux témoins viennent déposer que, pendant l'instruction et le procès, ils ont reçu des confidences semblables de la fille Breban et qu'ils ne font pas le moindre doute que la justice doit être victime d'une méprise ou d'une erreur. L'un d'eux affirme même avoir vu les individus qu'une funeste ressemblance a fait confondre avec Lesurques et Guesno. Cette ressemblance se serait augmentée, pour le pre-
luier, d'une circonstance particulière, c'est que le nommé Dubosc se serait affublé par déguisement, le soir de l'attentat, d'une perruque blonde, qui en aurait fait le sosie de Lesurques^ de manière à tromper l'œil le plus exercé.
Toutes ces clartés nouvelles ne purent dissiper les ténèbres amoncelées sur cette affaire, et les juges, retranchés derrière la clôture des débats s'obstinèrent dans le parti pris del'erreur. Le témoin Legrand, ce bijoutier qui avait eu la fatale inspiration de produire son livre-journal, fut renvoyé de l'accusation de faux témoignage portée contre lui, mais son imagination, effrayée du péril qu'il avait couru, sa conscience bourrelée par la condamnation de son ami, lui firent perdre laraison, et il échangea son opulente boutique contre une cellule à Charenton.
Le pourvoi en cassation fut rejeté ; alors l'intrépide défenseur de Lesurques, toujours convaincu de l'innocence de son malheureux client, adressa une requête au Directoire. Ce pouvoir suprême de la Constitution de l'an iv n'était point investi, comme l'ancienne monarchie, du
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droit de grâce, mais il pouvait suspendre jusqu'à plus ample informé l'exécution d'un arrêt.
C'est ce que le iiot de l'opinion publique le porta à faire pour la sentence qui condamnait Lesurques. Du reste, Courriel n'avait pas été étranger à cette décision; dès qu'il avait su que l'affaire était soumise aux Directeurs, il s'était empressé de leur adresser du fond de sa prison cette lettre bien faite pour leur donner à penser:
« Il est donc vrai que je devais ajouter à mon crime un double assassinat! Les déclarations véridiques que je n'ai cessé de faire n'ont pu faire rendre justice à deux innocents qui vont périr victimes de l'erreur. Puis-je espérer, au moins, que, pour venger leur mort, vous donnerez des ordres très-exprès de faire rechercher les quatre individus que j'ai désignés et qui sont mes seuls complices ? Avant que ces pauvres malheureux qu'on va sacrifier fussent mis en jugement, la fille Breban, avec qui je vivais, avait déclaré au commissaire du pouvoir exécutif près la municipalité deMelun, que, des six
personnes arrêtées pour cette affaire, j'étais le seul coupable. Si elle n'a pas fait cette déclaration devant le Tribunal, c'est par une timidité impardonnable. La vérité ne peut manquer de se montrer ; avant peu vous en serez persuadés; mais il ne sera plus temps, les innocents auront péri! 6ui, je le répète, les in7ioc'enfs ! ^e ne cesserai de le répéter jusqu'à mon dernier soupir! »
Courriol, en mettant ici David Bernard sur la même ligne que Lesurques, faisait une confusion fàcbeuse pour ce dernier. Sans doute. Bernard n'avait point pris part à l'attaque à main armée du courrier et au double assassinat, mais il avait été instruit du vol et en avait profité. Placer cet homme, contre lequel des charges aussi accablantes avaient été prouvées jusqu'à l'évidence, au même rang que Lesurques, qui était étranger à tout, c'était affaiblir d'autant l'intérêt qu'il espérait appeler sur ce dernier. Mais ne demandons point à une intelligence bornée, à une conscience oblitérée plus qu'elles ne peuvent produire; contentons-nous d'admirer la ténacité avec laquelle ce malheureux, voué à
une mort certaine, oublie le sort qui l'attend pour ne s'occuper que du salut de deux hommes dont il sait l'un et dont il croit l'autre, injustement condamnés. Ce sera un bel hommage rendu à la puissance de la vérité, même sur les natures les plus rebelles et les plus dévoyées. Le Directoire n'avait pu rester sourd à tant de protestations, d'autant mieux qu'il lui en arrivait de toutes parts. Par un message, en date du 27 vendémiaire, il renvoya l'affaire à l'examen du conseil des Cinq-Cents. Une commission fut nommée ; elle choisit le comte Siméon, qui en faisait partie, pour son rapporteur. C'était un mauvais choix : le comte Siméon , jurisconsulte avant tout, était un homme plus préoccupé des abstractions de la loi et des formalités de la procédure que véritablement animé du sentiment de la justice. Son rapport ampoulé et déclamatoire fat une longue dissertation de principes où la péroraison, peu d'accord avec l'exorde, concluait, après avoirposé le contraire en prémisses, que la vie d'un homme était bien peu de chose à mettre en balance avec le bien général, et que depuis
l'institution du jury, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes judiciaires possibles.
Après ce beau coup d'encensoir donné aux lois qu'il avait fabriquées, le conseil des Cinq- Cents passa majestueusement à l'ordre du jour; c'était signer l'arrêt de mort d'une victime innocente des erreurs de la justice humaine.
Lesurques apprit cette fatale nouvelle avec le calme stoïque, la résignation imperturbable qui ne l'avaient abandonné qu'au moment où il avait entendu prononcer sa condamnation. Au milieu de sa famille éplorée, dont il reçut, en présence d'un geôlier, les derniers adieux, il était le seul qui montrât du courage et du sang-froid. Après cette scène déchirante, il se retira dans sa chambre, coupa lui-même ses cheveux, qu'il divisa en plusieurs boucles et renferma en divers paquets sur lesquels il inscrivit la destination de chacun. Puis il écrivit une dernière fois à sa femme; la lettre était ainsi conçue :
« Quand tu liras cette lettre, je n'existerai
plus ; un fer cruel aura tranclié le fil de mes jours que je t'avais consacrés avec tant de plaisir. Mais telle est la destinée; on ne peut la fuir en aucun cas. Je devais être assassiné JURIDIQUEMENT. Ah! j'ai subi mon sort avec constance et un courage digne d'un homme tel que moi. Puis-je espérer que tu imiteras mon exemple? Ta vie n'est point à toi; tu la dois tout entière à tes enfants et à ton époux, s'il te fut cher. C'est le seul vœu que je puisse former.
)) On te remettra mes cheveux, que tu voudras bien conserver, et lorsque mes enfants seront grands, tu les leur partageras; c'est le seul héritage que je leur laisse.
» Je te dis un éternel adieu. Mon dernier soupir sera pour toi et mes malheureux enfants. »
Après avoir écrit ce testament conjugal et paternel, Lesurques plia la lettre et traça d'une main ferme sur l'adresse :
« A la citoyenne veuve Lesurques. »
Cette présence d'esprit qui s'étend au delà
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de la tombe, si près de s'ouvrir, a quelque chose de saisissant, surtout lorsque l'on songe que cet innocent qui va mourir est déjà, par l'épreuve qui le purifie, la moitié d'un juste, et le lendemain sera un martyr.
Il passa le reste de la journée à mettre ordre à ses affaires, en dressant un inventaire minutieux de ses créances et de ses dettes. Parmi ces dernières, qui étaient sans importance, figurait une somme de huit louis due au malheureux "bijoutier Legrand. Le débiteur avait inscrit à côté de cette mention les paroles sui-" vantes, qui témoignaient de la noblesse de ses sentiments :
— Il n'a pas peu contribué à me faire assassiner; mais je lui pardonne de bon cœur ainsi qu'à tous mes bourreaux.
Le 9 brumaire an v {30 octobre 1796), jour fixé pour l'exécution, mon grand-père et mon père se rendirent à la Conciergerie pour procéder à la toilette funèbre des trois condamnés. Ils les trouvèrent dans la salle consacrée à ces tristes apprêts. David Bernard était dans un état de prostration complète ; Courriol parais-
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sait au contraire surexcité par une animation fébrile; quant à Lesurques, c'était l'homme calme et paisible des débats, portant sur sa physionomie cette sérénité que la paix de la consscience seule peut donner.
Dès qu'il aperçut mon grand-père que, par son âge le plus avancé, il supposa être l'exécuteur en chef, il s'avança vers lui en lui remettant un papier décacheté.
— Citoyen, dit-il, j'espère, pour l'honneur de la justice, que vos fonctions ne vous réduisent pas souvent à la cruelle extrémité de verser le sang d'un innocent; j'ai donc lieu de croire que vous ne serez pas insensible à la dernière prière d'un homme qui va subir un châtiment immérité. A celui qui n'a pu sauver sa vie, il ne reste plus qu'à défendre sa mémoire; c'est pourquoi je confie à votre probité ces lignes qui peuvent faire recouvrer un jour à ma veuve désolée et à mes pauvres enfants l'honneur de leur nom, qu'on vient de leur ravir si injustement.
Le cœur de mon aïeul se serra; il pensa involontairement à Lally, à toutes les victimes de
la Révolution; tous ces spectres tourbillonnèrent devant ses yeux comme autant de témoins formidables qui venaient donner un cruel démenti aux paroles du martyr de ce jour : « J'espère, pour l'honneur de la jus' CO; que vos fonctions ne vous réduisent pas souvent à la cruelle extrémité de verser le sang d'un innocent! »
Tandis qu'un des aides achevait de couper les cheveux à Lesurques , tâche que ce dernier avait lui-même simplifiée la veille, mon grandpère lut le papier qu'il venait de lui remettre : c'était une lettre adressée à ce Dubosc, à la place de qui il était condamné. L'infortuné priait Charles-Henry Sanson de donner la plus grande publicité possible à cette lettre, dont voici les termes :