‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 4 sur 22 · AU CITOYEN DUBOSC · texte numérisé non relu

AU CITOYEN DUBOSC

(f Vous, au lieu duquel je vais mourir, contentez-vous du sacrifice de ma vie. Si jamais vous êtes traduit en justice, souvenez-vous de mes trois enfants couverts d'opprobre, de leur

mère au désespoir, et ne prolongez pas tant d'infortunes, causées par la plus funeste ressemblance. »

Mon grand-père s'approcha de Lesurques et lui donna l'assurance que cette lettre serait publiée, le lendemain, dans tous les journaux du temps. Cette parole fut religieusement tenue.

Les apprêts étaient terminés. Lesurques avait voulu aller à cette communion de la mort avec des vêtements blancs, symboles de son innocence. Il monta le premier dans la charrette où Courriel le suivit. On bissa derrière eux Bernard, qui ne pouvait plus se soutenir.

Alors commença le plus lugubre et le plus étonnant trajet qui ait certainement jamais eu lieu de la Conciergerie à la place de Grève. Lesurques et Courriel étaient debout sur le devant de la charrette, qui avançait difficilement à cause de la foule. A chaque mouvement des chevaux. Courriel s'écriait d'une voix stridente :

— Je suis coupable, Lesurques est innocent!

Cela dura ainsi pendant plus de vingt minutes, qu'on mit à arriver de la Conciergerie à la Grève. Ces protestations d'un homme qui avouait son crime, mais proclamait l'innocence d'un de ses compagnons de supplice, retentissaient dans la foule et la glaçaient de stupeur et d'eifroi; on y sentait une accusation formidable contre les juges aveugles ou prévenus, dont la religion s'était laissée surprendre.

Au pied de l'échafaud, sur la planche fatale, Courriel renouvela ses protestations, et le hruit du couperet, glissant dans la rainure, se mêla à sa voix qui proférait encore avec une énergie indicible ces mots, que l'avenir ratifia :

— Lesurques est innocent !

Quant à ce dernier, depuis qu'il était monté dans la charrette, il n'avait plus prononcé une seule parole. De temps à autre seulement il fixait un œil attendri sur Courriel, sur ce courageux témoin qui déposait en sa faveur devant la mort, et il accueillait cette voix qui s'élevait du seuil de l'éternité comme une espérance prophétique de réhabilitation.

Il monta à son tour d'un pas ferme sur

Téchafaud , et ne fit entendre que ces mots :

— Dieu pardonne à mes juges comme je leur pardonne !

Bernard fut exécuté le dernier, mais, comme il arrivait souvent, ce ne fut qu'une proie inanimée, qu'on offrit au monstre de la guillotine.

La réhabilitation dont l'infortuné Lesurques avait cru entrevoir une première lueur à son moment suprême n'est point encore arrivée. C'est en vain que son infortunée famille , éprouvée par tous les malheurs, l'a poursuivie avec la constance la plus noble et la plus intéressante ; que des esprits généreux, des cœurs dévoués se sont associés à ses démarches, tant d'efforts ont échoué et sont venus se briser contre d'impassibles raisons d'ordre public et un respect aveugle de la chose jugée.

Pourtant l'innocence du supplicié du 9 brumaire ne tarda point à recevoir les plus éclatantes confirmations ; tous les véritables coupables de l'assassinat du courrier de Lyon, ceux désignés par Courriel , tombèrent l'un après l'autre sous la main de la justice ; Dubosc, luimême, celui avec qui Lesurques avait offert une

si falale ressemblance, fut pris et conduit devant le directeur du jury deMelun. C'était un malfaiteur de la pire espèce; il demeura sourd au suprême appel du malheureux qui avait péri à sa place, et, dans le vague espoir d'un salut impossible, il équivoqua sur son identité et s'obslina à se renfermer dans un absurde système de dénégation. Ce cynisme ne le sauva point; condamné à mort par le Tribunal criminel de Versailles, il subit sa peine dans cette ville, le 5 nivôse an ix, quatre ans après Lesurques. Deux ans après, le dernier des assassins indiqués par Courriel, un nommé Roussy, comparaissait à son tour devant ce même Tribunal criminel de Seine-et-Oise, était aussi condamné; mais, moins endurci que Dubosc, avant de monter à l'écbafaud, il remettait à son confesseur un écrit par lequel il attestait l'innocence de Lesurques. Cette dernière exécution portait à sept le nombre des individus condamnés pour l'assassinat du courrier de Lyon, tandis qu'il était toujours résulté de l'instruction et des débats que cinq seulement avaient pris part à cet attentat.

Pendant ce temps, la famille de Lesurques était plongée dans toutes les horreurs de la misère et du désespoir. Ses biens, en vertu d'une confiscation qu'on prétendait la conséquence de l'arrêt, étaient devenus la proie du domaine , sa mère et sa femme n'avaient pu supporter le poids de leur douleur, elles étaient devenues folles. La première mourut privée de sa raison ; le seconde ne la recouvra qu'après sept ans de démence, qui furent pour ses enfants une torture de tous les jours.

Enfin, plus de vingt-cinq années s'écoulèrent avant que la pitié de l'État s'émût de cette infortune, que l'opinion publique lui signalait avec une énergie toujours croissante. Ce n'est qu'au milieu de la Restauration que les infatigables champions de la famille Lesurques obtinrent enfin une révision de l'arrêt tout administrative et au point de vue seulement des intérêts matériels. Le ministre des finances fut ; obligé de reconnaître que le séquestre avait été mis arbitrairement sur les biens de Lesurques, l'arrêt qui l'avait condamné n'ayant pu ordonner la confiscation. Le recours du domaine

se bornait seulement aux réparations civiles prononcées contre lui.

Le 31 décembre 1823 , cette malheureuse famille recouvra donc une partie de la fortune dont elle avait été dépouillée. Mais ce n'était qu'un baume d'argent sur une plaie d'honneur. Les héritiers de la victime ne se tinrent point pour satisfaits. Avec une persévérance qui ne peut être comparée qu'à celle qui fut déployée pour Lally-Tolendal, ils n'ont cessé de poursuivre, devant tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis "plus de soixante ans, la réhabilitation de leur auteur; mais, moins heureux que le fils de l'ancien gouverneur général de nos possessions dans les Indes, ils attendent encore cette légitime satisfaction. Des scrupules de légistes ont étouffé la voix de l'humanité et de la justice qui plaidait la cause posthume du supplicié de 1796.

Pourtant l'innocence de Lesurques est devenue proverbiale. Le théâtre a pu mettre sur la scène cette touchante histoire, qui a tellement remué le cœur des masses, qu'on ne cite guère de pièces q^ui aient obtenu un succès

aussi populaire et aussi prolongé. Pourquoi donc cette résistance des magistrats au courant électrique de l'opinion publique? Pourquoi tant d'hésitation à donner la dernière consécration à la purification de cette mémoire sur laquelle pèse encore l'opprobre d'un supplice aussi ignominieux qu'immérité? Je ne crains point de le dire, c'est que dans cette triste affaire il y a autre chose que la vie de Lesurques, que le juge le plus sévère n'hésiterait pas à lui rendre si la chose était en son pouvoir, que l'honneur de son nom qu'on marchande à regret ; il y a l'évidence à donner aux périls de l'irrévocabilité des jugements humains ; il y a à couvrir la peine de mort, contre laquelle le supplice de Lesurques est le plus terrible et le plus foudroyant des arguments.

Les martyrs viennent à leur heure. Après les hécatombes quotidiennes de la Révolution, qui faisaient tomber à la fois tant de têtes illustres et obscures, sans autre excuse que le fanatisme et la fureur des partis, il fallait, pour achever l'exemple, qu'un homme simple, modeste,

inoffensif, qui n'avait pu exciter les mauvaises passions de personne, fût immolé froidement, sans haine, sans colère, assassiné juridiquement, comme il le dit lui-même, à son heure dernière, dans un testament écrit au pied de l'échafaud.

Voilà pourquoi j'ai cru devoir retracer toutes les péripéties de ce drame lugubre, qui forme un triste épilogue à celui de la Révolution. Montrer après les victimes politiques, la victime civile, n'était-ce pas formuler le meilleur acte d'accusation contre la peine de mort : cette peine barbare, aveugle, malhonnête, qui prend ce qu'elle ne pourrait rendre ; cette peine volée aux châtiments de Dieu, et que la main débile des hommes n'a pu toucher sans en faire un épouvantable abus?

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