‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 5 sur 22 · DERNIÈRES EXÉCUTIONS SOUS L'EMPIRE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES EXÉCUTIONS SOUS L'EMPIRE

Les exécutions sous le Directoire et le Consulat deviennent plus rares ; la guillotine fatiguée se repose. Mon grand-père ne tient plus de journal; mon père, qui vient d'être associé à la triste pourpre de nos fonctions héréditaires, ne prend çà et là que quelques notes, ce sont celles qui ont servi de bases à mes récits de la

conspiration de Babœuf, de l'attentat de la rue Saint-Nicaise et du complot de Georges Cadoudal.

Je trouve bien un cahier commencé le l'^^ vendémiaire an VIII, et sui\i avec un certain ordre^ mais il ne renferme guères, pendant longtemps, que des noms d'individus qui, condamnés à d'autres peines infamantes, avaient subi aussi celle de l'exposition. Ces expositions avaient généralement lieu chaque mois pendant trois ou quatre jours consécutifs ; elles duraient six heures, pendant lesquelles le patient restait au carcan, en butte à l'outrageante curiosité de la multitude.

Je remarque cependant sur ce registre quelques exécutions capitales en outre de celles que j'ai déjà racontées. Je vais me borner à les énumérer, parce qu'elles sont enregistrées sans aucun détail : ce sont, le' 7 nivôse an viii, un nommé Jean-Philippe Martin, condamné à mort par jugement du Tribunal criminel du département de la Seine, en date du 15 frimaire précédent, pour assassinat d'une jeune fille qui demeurait rue Taranne; il fut con-

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duit au supplice, revêtu d'une chemise rouge ; le 9 pluviôse de la môme année, un nommé Capahu, dit Boulanger, dit la Palu, et condamné aussi à la peine capitale par jugement du même Tribunal, en date du 9 nivôse an m, comme coupable de plusieurs assassinats; le 17 pluviôse, un nommé Frédéric Wiker, condamné à la môme peine par arrêt du 13 nivôse précédent ; le 17 ventôse suivant, c'est Louis Beaudoin , dit Fortin , condamné à la peine de m,ort par sentence du premier conseil de guerre^, comme ayant fait partie des bandes de chauffeurs; c'était sans doute un fuyard échappé aux poursuites du brave maréchal des logis de gendarmerie Vasseur, lorsqu'il captura la fameuse bande d'Orgères ; le 27 germinal;, se trouve la mention d'une exécution pour assassinat, mais le nom du supplicié est laissé en blanc ; le 9 fructidor, François Jeudi, condamné à mort par jugement du Tribunal criminel du département de la Seine, du 22 messidor précédent, encore pour assassinat.

Le 11 vendémiaire an ix, nous retrouvons

des chauffeurs , ce sont : François Lecomte, Claude Manissier et Jacques-Thomas Loutrel, les trois chefs d'une bande qui avait eu l' audace de venir se réorganiser aux portes de Paris; un jugement du Tribunal criminel, rendu le 23 fructidor an vm, les condamna tous les trois à la peine de mort ; Lecomte et Manissier allèrent à l'échafaud revêtus d'une chemise rouge.

Il n'y eut rien comme exécution ni comme exposition pendant le mois de germinal an ix ; mais, en revanche, ce fut le 1^^ floréal que les deux condamnés dans l'affaire de la machine infernale furent guillotinés.

Pour ne pas revenir sur les supplices que j'ai déjà racontés, je saute, toujours en suivant les notes de mon père, jusqu'au 19 mars 1803; je trouve à cette date l'exécution d'un nommé Trumeau, épicier^ qui avait demeuré 54, place Saint-Michel, et fut condamné à mort pour avoir empoisonné sa fille aînée, âgée de vingt-.^ cinq ans, et sa nièce, à l'aide d'arsenic.

En marge de la mention, mon père a écrit d'une main ferme et assurée ces mots terribles •

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Encore un Lesurques. . . Trumeau était innocent ! Il paraît, en effet, que quelques années après le supplice de ce malheureux, dont Taccusation et l'opinion publique avaient voulu^ faire un second Desrues, on découvrit le véritable coupable du crime pour lequel il avait été condamné.

Ce qu'il y eut encore de particulier à cette exécution, c'est que l'écliafaud ne fut point dressé à sa place habituelle. Jusqu'alors il avait toujours été au milieu de la place de Grève, en face de la porte principale de l'Hôtelde- Ville ; mais le comte Frochot, préfet de la Seine, se plaignait beaucoup de cette sinistre perspective, et demandait avec instances que la guillotine fût reléguée sur la place Maubert. Ces doléances furent portées jusqu'à Napoléon, qui se borna à répondre :

— Où exécutait-on du temps du prévôt des marchands ?

— Sur la place de Grève, lui répliqua-t-on.

— Eh bien ! Frochot se croit-il davantage ? Le préfet dut se soumettre; mais, par une

espèce d'accommodement avec l'autorité judi-

ciaire, sans doute, il obtint que l'écliafaud, au lieu d'être élevé au beau milieu de la place, fût reculé jusqu'au quai, à l'endroit où s'ouvre aujourd'hui le pont d'Arcole. De cette manière, on l'apercevait de plus loin , mais M. le préfet ne le voyait pas.

Ici une grande lacune, qui n'est interrompue que par l'affaire de Georges Cadoudal et de ses compagnons.

A la date du 16 mai 1808, le registre est rouvert pour y inscrire l'exécution d'une fille Boubourt, dite Manette, dite Auguste, qui avait eu lieu ce jour-là. Il paraît que cette fille avait l'habitude de s'habiller en homme, et que c'est sous ce travestissement qu'elle avait assassiné à coups de marteau une autre fille nommée Marge ou Manje. Elle montra sur l'échafaud un courage et un sang-froid plus en harmonie avec ses vêtements habituels qu'avec son véritable sexe.

Les notes de mon père s'arrêtent encore ici pour une longue suspension. Il est vrai que l'échafaud joue un rôle de plus en plus obscur. Il n'a plus la mission de dévorer les existences

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illustres par la naissance ou par le rang; le dernier des Condé tombe dans les fossés de Vincennes sous le feu d'un peloton de soldats français, et le général Mallet^ se donnant à lui-même le nom de dernier des Romains, subit le même sort dans la plaine de Grenelle.

D'ailleurs, cette nécessité de l'effusion du sang humain sur la terre, dont le comte de Maistre s'était fait l'éloquent et sophistique apôtre, se trouvait amplement satisfaite sur les champs de bataille, où le génie d'un homme qui faisait pâlir tous les héros de l'antiquité entraînait, dominé par la situation, des générations entières que le canon devait moissonner.

L'histoire révolutionnaire des deux nations qui semblent se disputer encore le sceptre de la civilisation oJïre d'étranges analogies. Toutes deux débutent dans cette voie par un régicide ; il semble que la tête de Charles P"" ait ouvert l'abîme où devait rouler, à plus d'un siècle de distance, celle de Louis XVI; toutes deux, après s'être enivrées de licence et d'anarchie, tombent sous le joug de la dictature militaire;

mais à Cromwell , étroit et fanatique prédicant; à Monck, pâle restaurateur d'une monarchie condamnée , la France oppose Napoléon, dont le profil, à la fois grec et romain, efïfice toutes les médailles des grands hommes de Plutarque.

Tandis que Cromwell édifie un protectorat, dont il n'ose agrandir ni le pouvoir ni le titre, et dont son fils est impuissant à recueillir la succession ; que Monck ne trouve dans son esprit d'autres ressources, pour mettre un terme aux dissensions qui déchirent sa patrie, que de ramener dans les plis de ses drapeaux la monarchie qui avait fait naître ces discordes. Napoléon, tour à tour général, consul, législateur, achève d'imposer à l'Europe et au monde la Révolution française, étouffe d'une main ferme les dernières convulsions des partis, ramène l'ordre, jette les hases de la société nouvelle, et enfin, s'assied glorieusement sur un trône qu'il a mis à sa taille.

Pendant dix ans, il promène les aigles victorieuses de la France d'un bout du continent à l'autre, entre en vainqueur dans les capitales

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de tous les royaumes, et ne s'arrête qu'après avoir rendu à son pays les frontières du vieil empire de Charlemagne.

Des revers cruels devaient renverser cette œuvre gigantesque. On en sait l'histoire ; mais, à rencontre de Cromwell, qui ne peut léguer la pourpre, même à son fils, le vaincu de Waterloo, le martyr de Sainte-Hélène, avait laissé tant de racines dans le sol de la nation qu'il avait couverte de gloire, qu'au bout de trente ans à peine, il suffit à un héritier de ce grand nom de se présenter, dans un moment de crise, aux suffrages du peuple pour devenir à son tour un gage de salut et de libération, l'émancipateur d'une société menacée de retomber dans les horreurs de l'anarchie.

Mais voilà une digression qui m'a entraîné bien loin de mon sujet, je demande donc au lecteur la permission d'y rentrer avec une modestie dont j'ai peut-être eu tort de me départir. Historien de la hache, je me suis oublié jusqu'à parler de l'épée ; je ne devais point oublier la distance qui sépare cette arme du vil instrument de nos fonctions.

Je reprends donc, malgré leur stérilité et les lacunes qui doivent s'y trouver, l'inventaire de nos annales de famille. Longtemps elles ne m'offrent que des expositions minutieusement enregistrées, tandis que des exécutions capitales ont dû être nécessairement omises. Je demandai un jour à mon père le motif de cette différence entre la comptabilité de la guillotine et celle du carcan. Sa réponse fut bien simple, et, comme toujours, elle accusait la peine de mort.

— Mon cher ami, me répondit-il , avec les uns^ c'est un compte liquidé ; avec les autres, c'est un compte courant. Aux premiers, nous disons : Adieu; aux seconds, nous disons : Au revoir. On n'aime point à se souvenir des têtes coupées; il peut être quelquefois utile de se rappeler les visages flétris.

Dans cette longue suite d'expositions, je ne trouve de dignes de remarque que celles de la veuve Morin et sa fille, en 1812. Tout le monde connaît la touchante aventure de ces deux femmes , propriétaires de l'hôtel Saint-Phar, et excusables, en quelque sorte, malgré leur

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faute, si on pèse dans la même balance la conduite infâme de celui qui en fut la cause. Elles avaient, aux débats, inspiré tant de sympathies, que leur exposition eut en quelque sorte l'air d'une apothéose.

Après les exécutions que j'ai déjà énumérées, je ne trouve, sous la date du, 29 mars 1815, que celle de Charles Dautun, lieutenant d'infanterie, condamné à mort par la Cour d'assises de la Seine, pour un double assassinat commis sur les personnes de son frère et de sa tante. Ce Caïn en épaulettes avait été licencié en 1814 au retour des Bourbons; la vie oisive le jeta dans la dissipation ; la passion du jeu s'empara de lui, et c'est sous l'empire de ce détestable mobile, qu'il avait commis successivement les deux meurtres pour lesquels il fut condamné. Il chercha à associer à la responsabilité de son fratricide, un de ses cousins nommé Girouard, militaire comme lui, licencié comme lui, et contre lequel un passé déplorable, des vices avérés, un profond état de misère firent peser des charges si fortes, qu'il fut aussi mis en état d'arrestation et passa en jugement en même

temps que Dautun. Toutefois, comme ce dernier n'articulait aucune preuve positive à l'appui de ses accusations vagues, et qui s'étaient souvent trouvées contradictoires, Girouard fut acquitté et Dautun seul condamné à la peine de mort.

Les débats avaient révélé des circonstances atroces : ce misérable avait dépecé le cadavre de son malheureux frère et en avait semé les lambeaux dans divers endroits autour de la maison où l'assassinat avait été commis : ici la tête, là une cuisse, plus loin le tronc mutilé.

Dautun devait être exécuté le 20 mars ; mais on ne voulut pas souiller de cette exécution le jour qui éclairait la rentrée de l'Empereur à Paris. L'exécution fut remise au 29 ; ainsi, dans les derniers moments qui précédèrent son supplice, Dautun put apprendre le retour triomphal du grand homme qu'il avait servi, et faire un sinistre rapprochement entre la mort ignominieuse qui l'attendait et celle si glorieuse qu'il aurait pu trouver sur le champ de bataille. Cependant il monta à l'échafaud avec courage. On a prétendu à tort qu'il avait eu avec son

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confesseur mi long entretien ; il refusa obstiment toutes les consolations religieuses.

Malgré les preuves accablantes qui l'avaient fait condamner, il ne cessa de protester de son innocence, et jusque sur la plate- forme de la guillotine il répéta :

— Je suis innocent!... Est-ce donc là la mort d'un soldat?

On exécuta en même temps un nommé Laporte, condamné pour je ne sais quel crime, qui pendant tout le trajet ne cessa de crier : Vive l'Empereur !

Plus tard , quelques journaux eurent la bassesse de relever ce fait, en ajoutant malignement que ce malfaiteur avait chanté jusqu'à la fin les louanges de son patron.

Le 22 avril 1816, je trouve enregistrée une double exécution : celle des nommés Piclion et- Gpguet, condamnés pour homicide suivi de vol envers Joseph Houdry. Ces deux meurtriers subirent leur peine avec un cynisme qui n'était pas exempt de forfanterie.

De là, nous passons de suite à un triple supplice qui rouvre la série des exécutions poli-

tiques ; c'est celui de Pleignier, Carbonneau et Tolleron, condamnés pour le premier complot contre la sûreté de l'Etat, depuis le retour de Louis XVIII, avec la circonstance aggra- ATinte de la préméditation d'un attentat à la vie de ce monarque. Ils furent exécutés le 27 juillet 1816, à sept heures et demie du soir/ sur la place de Grève ; et comme leur action avait été qualifiée parricide, on leur fit la première application du Code pénal de 1811, qui punissait ce crime de l'amputation du poing avant la décapitation. Pleignier , qui avait longtemps espéré une commutation de peine, montra un emportement extrême et fit quelques tentatives de résistance ; Carbonneau paraissait résigné ; mais Tolleron , qui appartenait sans doute à cette race énergique? d'hommes résolus qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie lorsqu'ils s'engagent dans^ ces entreprises téméraires, fit preuve d'une fermeté étonnante. Il marcha à la mort avec ce courage impassible qui est le propre des natures vigoureuses , et son visage ne trahit un seul instant ni de colère ni de faiblesse.

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Quand cette boucherie humaine en partie double fut achevée, que ces trois poings et ces trois têtes furent tombés, la foule, ou plutôt des hommes cachés dans son sein et gagés pour cela, couvrirent le bruit de la dernière chute du couteau par un immense cri de : Vive le roi ! Tristes acclamations, que celles qui montent vers le trône des monarques avec une vapeur de sang !

J'ai épuisé tout ce que mes ancêtres et mon père m'avaient laissé de notes et de documents; je suis arrivé, du reste, à l'époque où je devais leur succéder dans la voie sinistre qu'ils m'avaient tracée. Ce sont donc mes propre;-; impressions^ ce sont les choses que j'ai vues, que je vais maintenant raconter. Mais avant de commencer ces récits, que le lecteur veuille l^ien me permettre de revenir, par un coup d'oeil rétrospectif, sur mon enfance et sur les événements qui précédèrent mon début dans cette triste carrière. C'est bien le moins qu'après lui avoir dit l'histoire de tant de guillotinés, je puisse compléter mon œuvre en lui offrant l'esquisse de celle d'un bourreau.

Je suis né en 1799. Depuis longtemps déjà l'arme sanglante que mon aïeul avait héritée de ses ancêtres, reposait au fourreau; l'instrument de mort qui lui avait succédé ne sortait que rarement de l'arsenal de supplices où on l'avait relégué : la peine de mort reculait, comme saisie d'une sorte de honte et d'é-

pouvante devant le souvenir de ses abus. A l'heure où un pauvre enfant ouvrait ses yeux à la lumière, sous le toit de la demeure des exécuteurs, les espérances qui entouraient son berceau franchissaient toutes l'horizon où s'était renfermée la destinée de ses pères. Ma mère se fiait à Tascendant qu'elle exerçait à si bon droit sur l'esprit de son époux pour l'amener à détourner un jour de mes lèvres innocentes le calice d'amertume que sept générations des miens avaient bu à longs traits. Mon père, dans quelques moments d'épanchement, semblait encourager ces vœux secrets ; ma vieille grand'mère , que ces idées ne flattaient pas moins, souriait d'un air vénérable à ces projets d'émancipation, au bout desquels elle entrevoyait la réhabilitation de sa postérité; seul, mon grand-père faisait ombre au tableau, et sa pâle et mélancolique figure suffisait à ramener la tristesse sur tous les visages que mes caresses enfantines avaient épanouis.

C'est que le vieillard, qui avait rempli une si rude mission au milieu de nos tempêtes sociales, n'était point du nombre de ceux qui

pouvaient se faire illusion. Il savait que l'homme change difficilement sa destinée, et que môme les révolutions, qui font d'un roi un guillotiné, ne permettent pas à l'exécuteur d'abdiquer. Il était resté à son poste quand tout s'abîmait autour de lui; il avait vu passer successivement sous le niveau de son fatal couperet toutes les puissances humaines : la royauté, le génie, l'éloquence, la vertu, le patriotisme, le dévouement. Il avait dû, sous peine de les suivre à son tour dans leur supplice et d'y livrer sa famille, se résigner à ce rôle de sacrificateur, dont le bouleversement de la société tout entière n'avait môme pas pu l'affranchir. Une sorte d'humeur sombre et morose s'était emparée de cet homme si fort, si énergique, qui avait tant lutté à l'aide d'idées préconçues , de l'influence de l'éducation, à l'aide de sopliismes contre ce qu'il avait longtemps appelé préjugé, et ce qu'il avait fini par reconnaître le sentiment intime. Les terribles épreuves de la Révolution étaient arrivées à faire du bourreau convaincu un bourreau désabusé.

Aussi loin que mes souvenirs peuvent s'étendre, je me rappelle mon grand-père, qui avait fait de l'horticulture un des délassements favoris de sa vieillesse, parcourant les platesbandes de son parterre ; c'était sa promenade habit aelle. Il me semble le voir encore , avec son tricorne , son habit à la française , sa culotte courte, ses bas chinés et ses souliers à boucles, la fine épée à poignée d'acier qui lui battait les mollets ; il s'arrêtait devant les fleurs que lui-même avait plantées et dont il suivait avec joie l'éclosion et l'épanouissement. Un jour je l'entendis qui s'écriait devant un buisson de tulipes pourprées du plus bel incarnat :

— Qu'elles sont fraîches ! qu'elles sont rouges ! S'ils les voyaient, ils diraient que je les arrose avec du sang l

Malgré mon enfance cette parole me frappa. Quelques jours avant, on m'avait conté je ne sais quelle sotte histoire de vampire qui avait impressionné ma jeune imagination. Il se fit dans mon esprit un rapprochement entre ces deux circonstances, et le soir, comme ma mère

me couchait , je ne pus m 'empêcher de lui dire :

— Maman, grand-papa dit qu'il arrose ses fleurs avec du sang ; est-ce qu'il serait un vampire?

Ma mère me serra avec épouvante sur son sein ;

— Tais-toi, Henry, mon enfant, me ditelle, tais-toi. Qui est-ce qui t'a dit ces vilaines choses ?

Je lui racontai alors l'histoire du vampire et ce que j'avais entendu dans la matinée au parterre. Elle me fit promettre de n'en plus parler.

— Tout cela ce sont des mensonges, ajoutat-elle. Il n'y a point de vampires. On cherche à effrayer, avec ces inventions, les petits enfants qui ne veulent pas être sages ; mais il est inutile de recourir à de pareilles chimères avec ceux qui ont bon cœur et sont dociles à leurs parents. Quant à grand-papa, il ne faut pas faire attention à ce qu'il dit dans certains moments; il est bien vieux, bien fatigué ; tu sais comme il dort après souper dans son grand

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fauteuil ; il parle quelquefois en dormant, c'est qu'il rêve ; on rêve de si étranges choses. Toimême, ne m'as -tu pas dit souvent que dans ton sommeil tu avais vu des choses singulières et dont il ne restait plus trace à ton réveil.

Avec l'insouciance d'un enfant de quatre ans, j'oubliai cette conversation ; elle ne devait me revenir à la mémoire que plus tard, et dans des circonstances qui m'en révéleraient cruellement le sens caché.

Notre situation de fortune était avantageuse; malgré les pertes considérables que le désordre des finances nous avait fait essuyer sous la monarchie , -nous n'avions cessé de jouir d'une aisance relative. L'exercice de la médecine avait toujours été pour la'maison une ressource trèsproductive et qui lui avait permis de se soutenir convenablement. Il est à, remarquer que, depuis la suppression du droit de havage jusqu'au moment de l'établissement d'une administration régulière en France, les salaires et allocations de notre sinistre métier n'ont été le plus souvent qu'un leurre, et que cet or, prix

du sang qui passe pour nous avoir souillés d'une tache indélébile, est resté englouti dans les dilapidations de l'ancien régime. Ce n'est qu'à partir de la Révolution, et sous les gouvernements qui se sont succédé depuis, que nous avons touché exactement le traitement trèsréduit attaché à nos tristes fonctions. Ce n'est que dans leur fortune personnelle et dans le fruit des soins donnés à leurs semblables que mes ancêtres avaient trouvé jusque-là le moyen de tenir leur élat de maison sur un pied assez considérable. Quoi qu'il en soit , le patrimoine qui m'attendait en perspective était amplement suffisant pour assurer mon indépendance et m'affranchir, au point de vue matériel, de l'obligation de me faire un gagnepain du couteau de la guillotine. Ma famille eût donc pu, sans se faire illusion de ce côté, caresser la chimère d'un autre avenir pour moi.

Si mon pauvre père, dont l'organisation toute douce, timide et débonnaire était bien la moins compatible avec un pareil métier, n'avait pu s'y soustraire, c'était par un con-

cours de circonstances qui ne semblaient pas devoir se reproduire à mon égard. Avant la Révolution, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, mon grand-père avait sur notre magistrature héréditaire de tout autres idées que depuis le grand cataclysme social, qui, confondant le crime et l'innocence, lui avait démontré le néant des jugements humains. Convaincu de la légitimité de son état, s'y regardant obligé par devoir, il avait tenu à honneur d'élever son fils dans l'idée de lui succéder; il l'avait familiarisé dès le plus bas âge avec cette prédestination, et, en digne petit-fils de Charles-Jean-Baptiste Sanson, ce bourreau ]nineur dont le Parlement avait exigé la présence aux sanglantes exécutions de la Grève, il l'avait associé, à peine adolescent, à l'exercice de son terrible ministère. La piété filiale et l'obéissance aux ordres paternels furent toujours au premier rang de nos vertus de famille. Mon père avait plié respectueusement sous la volonté de fer du sien ; ce ne fut pas sans combats intérieurs, car je me souviens avoir entendu dire souvent à mon grand-oncle, Charle-

magne Sanson, que plus d'une fois il avait eu pitié des défaillances de son neveu aux exécutions où ils assistaient ensemble, et qu'il était venu lui épargner l'achèvement des devoirs cruels que lui indiquait le regard de Charles - Henry Sanson.

Mon père avait eu, ainsi qu'on l'a vu dans sa vie, d'heureux moments où il avait pu oublier un peu sa pénible condition. Une certaine faveur populaire pendant la Révolution, son incorporation dans les assemblées de section et dans les rangs de la garde nationale, sa promotion au grade de capitaine dans l'artillerie parisienne, son expédition à Coulommiers, avaient éloigné un instant de son esprit cette fatale pensée qu'il était l'héritier présomptif de l'échafaud. Il aurait pu au moins espérer, quand il sortit de son rêve, que cette funeste transmission s'arrêterait à lui et qu'il ne léguerait pas à son fils le sanglant héritage que luimême ne recueillait qu'avec des mains tremblantes et désespérées.

On va voir comment ces vaines illusions devaient s'évanouir, et comment la fatalité qui

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s'appesantit sur nos familles est difficile fi lâcher sa proie.

Sauf le trop court intervalle de son excursion à Coulommiers, la multiplicité des exécutions pendant la Terreur avait forcé mon père à prêter un concours actif au sien dans l'accomplissement de leur terrible mandat. Ces supplices tous les jours renouvelés avaient fini par émousser, sinon par éteindre, la sensibilité d'un liomme dont tous ceux qui le connaissaient se plaisaient à attester la bonté et l'extrême douceur dans les rapports ordinaires de la vie. C'est une vérité physiologique à constater, si repoussante qu'elle soit : l'homme s'habitue à tout, même à répandre le sang. Sous le double joug du devoir et de la nécessité, mon pauvre père en était venu à étouffer ses inclinations naturelles et les répugnances qui l'avaient si cruellement torturé pendant sa première jeunesse. ^

Je n'avais pas encore atteint ma septième année lorsque mon grand-père mourut. Ce moment de deuil me laissa une impression qui ne s'est jamais effacée. Des prêtres du clergé

de Saint-Laurent vinrent apporter à ce vieillard expirant le saint Viatique et lui administrer le sacrement de l'Extrôme-Onction. Nous étions tous agenouillés dans la chambre mortuaire, et mon grand-père, qui avait conservé sa pleine et entière connaissance, s'unissait à l'assistance pour les réponses de ces grandes et solennelles prières. Sa voix calme, quoique affaiblie, dominait toutes les autres qui s'éteignaient dans les sanglots.

Je contemplais cette scène d'un œil curieux et étonné; car, bien que j'eusse été élevé dans de minutieuses pratiques de piété, je n'avais point encore vu les pompes de la religion venir sous notre humble toit. Le tintement de la clochette des enfants de chœur, la lente psalmodie des prêtres, le respect avec lequel je voyais la foule s'écarter sur leur passage, car un nombre considérable de personnes s'étaient jointes au cortège et avaient attendu, prosternées sur l'escalier ou dans la cour, la fin de la pieuse cérémonie ; tout cela frappait ma jeune imagination plus peut-être que l'agonie de ce vieillard étendu sur son lit de mort. Il est vrai de VI 10

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dire que cette agonie était si paisible, que Charles-Henry Sanson avait conservé un calme si grand, une sérénité si parfaite, qu'on n'eût jamais dit qu'il touchait aux portes du trépas. Lorsque le clergé se fut retiré, il fit signe à mon père d'approcher.

— Henry, lui dit-il, je vais rendre mes comptes à Dieu, j'emporte la consolation d'avoir fait quelque bien dans cette vie et jamais de mal. . . hors celui de notre état, ajouta-t-il comme en faisant un effort sur lui-même -, mais celui-là, je ne crois pas que le souverain Juge puisse me l'imputer. J'ai eu de cruels doutes dans mes dernières années à cet égard ; il me semble que l'heure suprême les dissipe. A mesure que j'approche du moment où la justice de' Dieu va m' éclairer sur celle des hommes^ je me sens plus rassuré! Je sais, mon fils, que vous avez toujours eu une secrète aversion pour l'état dans lequel il a plu à la Providence de vous faire naître, comme elle m'y avait fait naître moi-même ; je crois vous laisser un bon exemple: restons où le sort nous. a placés. Vous chercheriez vainement, vous ou les vôtres, à

rentrer dans le monde ; il se détournerait avec horreur et ne vous absoudrait jamais de votre origine. Croyez-moi, ne rêvez ni pour vous ni pour votre fils d'autre condition que celle de vos pères ; vous seriez comme le soldat qui déserte son poste et est traité partout de transfuge. Voyez qu'il n'y a point d'exemple parmi nous de ces désertions. Notre famille est assurément la plus ancienne et la plus considérable de l'emploi; mais elle n'est point la seule, et dans toutes les autres, comme cliez nous, les fils ont fait ce que faisaient leurs pères. J'ai cru bien longtemps que nous étions très-utiles à la société, et qu'il n'y avait point d'état dans lequel on lui fît un si grand sacrifice et on lui montrât plus de dévouement; mais j'ai vu de si singuliers événements que mes idées ont un peu changé à ce sujet. Peut-être un jour nous supprimera-t-on, comme on a supprimé tant de choses. Jusque-là tenez pour certain que nul ne peut vous jeter la pierre. Si l'on voulait faire rejaillir sur vous le sang versé, appelez-en à la société qui vous a armé du glaive de la loi; Des superstitions populai-

res, passées à l'état de légendes, nous représentaient autrefois habillés d'écarlate, pour que le sang que nous répandions ne nous éclaboussât point; rappelez-vous que le juge, vêtu de pourpre et chaperonné d'hermine, est plus responsable que nous, devant Dieu, du sang que son arrêt nous condamne à verser.

Quelque chose se remua en moi, comme une protestation, en entendant ces étranges paroles, que j'étais pourtant bien loin de comprendre ; c'était comme un éclair anticipé de mon horizon, futur. Ce singulier testament d'un vieillard écouté religieusement dans notre maison, venait de trancher ma destinée.

Ainsi que ces enfants voués au blanc, symbole de l'innocence, ou au bleu, symbole de la piété, je venais d'être voué au rouge, couleur maudite, signe abhorré de la vengeance légale.

Pauvre enfant, je ne comprenais guère le drame qui venait de se passer; mais après le dénoûment, lorsque le drap funèbre fut relevé sur la face éteinte de mon aïeul, et que l'on m'eût fait coucher au fond d'un cabinet attenant àlachambre de ma mère, dans le petit litqui était

encore presque un berceau, j'entendis une conversation, dont toutes les paroles me reviennent aujourd'hui à la mémoire comme le deuil de mon existence sacrifiée.

— Julie, disait mon père, celui que nous venons de perdre avait raison ; ne nous berçons point de chimères, ne pensons point à soustraire Henry à la fatalité héréditaire de sa race. Qu'il s'élève et grandisse au milieu de nous; partout ailleurs il apprendrait à maudire ou à mépriser ceux qui lui ont donné le jour ; ne comptons point sur la pitié des hommes : ceux-là même qui commandent nos sanglantes exécutions, ou qui y applaudissent, nous poursuivent ensuite de leurs malédictions et nous chargent d'opprobre. Je ne veux point que mon fils rougisse de son père. Donnons-lui toutes les consolations que r homme peut désirer ici-bas : une brillante et libérale éducation, les arts que sa fortune lui permettra de cultiver, toutes les jouissances de la vie, mais qu'il reste le fils de Messieurs de Paris et qu'il ne mente point à son origine.

Ma mère hasarda de timides observations,

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mais mon père les combattit avec fermeté.

— Dans quelle carrière, ma pauvre amie, disait-il, veux-tu que notre enfant se produise? Partout il sera repoussé avec horreur ; crois-moi, la résignation dont mon père et moi lui avons donné l'exemple lui sera moins amère que toutes les épreuves auxquelles nous l'exposerions. L'Etat, qui ne dédaigne point de nous employer à l'accomplissement des horribles fonctions dont il nous a investis, rougirait de nous confier, à nous ou à un des nôtres, un autre mandat. Le barreau frémirait d'entendre s'élever dans ses rangs, pour défendre, la voix de celui dont le bras était désigné pour frapper. La médecine seule lui devrait peut-être un asile, si elle ne consultait que les services que depuis longtemps notre famille lui a rendus ; mais ces services ne sont-ils pas eux-mêmes l'objet d'une sorte de jalousie, et ne nous a-t-on pas déjà demandé comment l'art de soulager et de guérir pouvait être l'apanage de ceux qui n'avaient de diplôme que pour tuer?

Ce langage, tenu avec une effusion que je ne puis rendre, m'eût fîxit une impression encore

bien plus profonde si j'avais été en état d'en saisir la portée; néanmoins, c'est la première intuition que j'eus de l'avenir qui m'attendait, et on sait que de pareilles révélations ne s'effacent point. Il n'est donc pas étonnant que ma mémoire m'ait retracé depuis un entretien dont alors le sens m'échappa complètement. Par la force de l'âge, je ne tardai point à m'endormir, mais d'un sommeil agité et poursuivi par une vague inquiétude.

Le surlendemain on célébra les obsèques de mon grand-père. Tout le clergé de Saint-Laurent assistait à la cérémonie. Après l'absoute, mon père me prit par la main et nous suivîmes tête nue, en longs manteaux de deuil, le char funèbre qui portait la dépouille mortelle de Charles-Henry Sanson. Un cortège nombreux nous accompagnait ; il paraît que, fidèle aux habitudes de bienfaisance de sa famille, mon grand-père s'était fait parmi les pauvres et les malades de nombreux amis qui tinrent à honneur de lui rendre les derniers devoirs. Partout, sur notre passage dans notre quartier, l'attitude de ceux devant qui nous défilions

avait été calme et recueillie, presque sympathique ; mais, lorsque nous fûmes un peu éloignés, et que nous eûmes gagné les hauteurs qui avoisinaient le cimetière, j'entendis des conversations et des chuchotements. On montrait le char du doigt ; quelqu'un ayant demandé à un marbrier, au moment où nous arrivions, quel était ce convoi si nombreux, cet homme répondit avec une expression singulière :

— C'est LE Convoi du Bourreau.

Je sentis la main de mon père frémir dans la mienne. C'était la première fois que ce mot résonnait à mes oreilles, il y vibra sinistrement, bien que j'en ignorasse la signification ; mais un secret instinct, un mystérieux pressentiment m'avertissaient qu'il me serait funeste.

Tels sont les souvenirs les plus lointains que j'aie conservés de la fatale vocation qui pesait sur mon berceau.

Mil

A part le deuil de famille que je viens de i-aconter, mon enfance s'écoula paisible et sans incidents qui méritent d'être rapportés. Kotre maison avaitconservé, à travers les révolutions, le mouvement des idées nouvelles et le renouvellement des générations, les mœurs austères et patriarcales qui l'avaient toujours caracté-

risée. Après la mort de mon grand-père, sa veuve prit possession de ce fauteuil d'aïeule qu'avait si longtemps occupé Marthe Dubut; elle y régna sur nous tous par le droit dé la bonté, de la sagesse, de la douceur, de la vertu ; tous ces dons divins que l'âge consacre et dont il ceint comme d'une auréole le front de la vieillesse. Ce n'était plus le sceptre redouté presque autant qu'aimé de sa devancière, c'était une autorité chérie qui ne s'imposait que par le respect et par l'amour.

Ma mère,, dont je n'ai pas encore parlé, partageait ingénument avec elle le gouvernement de cette triste maison, qui comptait plus de serviteurs que d'amis. Nous vivions, en effet, fort retirés, et hors nos convives du dimanche, dont le nombre se faisait de plus en plus petit, nous ne recevions pour ainsi dire personne.

On me pardonnera de taire le nom de ma mère. Elle appartenait à une famille étrangère à notre profession héréditaire, et les membres de cette famille pourraient voir avec un juste regret la divulgation du lien de parenté qui nous unit. Mes petits-enfants eux-mêmes^ en

trouvant ce nom sur ces pages, apprendraient ce que leur âge leur a permis d'ignorer. Je veux qu'ils gardent intacte la mémoire de leur aïeule. Nesuis-je donc pas obligé de leur cacher jusqu'à mon propre nom, pour jouir en paix de leurs caresses et ne pas voir repousser mes bénédictions ?

Telles sont pourtant les barbares conséquences de la réprobation qui s'attache à nos fonctions, et nous poursuit jusque dans la retraite , alors que nous avons été assez heureux pour secouer leur joug. Lesbravi de la république de Venise portaient constamment un masque pour n'être connus ni de leurs concitoyens, ni de leurs victimes ; nous sommes réduits à nous affubler, dans les relations privées et jusques dans le sein de notre famille, de faux noms pour ne pas voir les mains se détourner au contact de la nôtre et ne pas faire horreur à nos petits-enfants.

Le ciel m'avait donné un fils ; il me l'a repris : j'emporterai donc à tout jamais dans la tombe ce nom de San son, sur lequel cent soixante-deux ans de services rendus à la justice du

pays n'ont abouti qu'à imprimer une flétrissure indélébile. C'est le seul nom que je me sois cru le droit de livrer encore une fois à la publicité par ce livre. On ne doit que trop concevoir mes précautions pour que la postérité de mes filles ne puisse y remonter par aucun jalon de généalogie.

Toutes les fois que j'aurai à parler de la sainte et digne femme qui m'a mis au monde, je dirai donc seulement : Ma mère. Et quel meilleur nom pourrais-je lui donner? Celui-là ne renferme-t-il pas tout? N'est-ce pas le premier que nos lèvres balbutient lorsqu'elles s'ouvrent à la parole , en chercliant encore le sein qui qui nous a allaités ? Ce doux nom de mère ne nous sert-il pas à appeler la première créature qui nous fait entrer dans le monde des êtres créés, et, après nous avoir tirés de ses flancs, guide les pas de notre enfance jusqu'à ce que nous comptions pour quelque- chose dans les rangs de la famille humaine ?

Pour prendre l'époux auquel elle avait associé sa destinée, ma mère avait dû se faire une extrême violence et subir l'empire d'un de ces

sentiments qui ne transigent avec aucune difficulté ni aucun obstacle. Je n'ai pas le pouvoir de faire l'histoire de cette lutte ni du sacrifice qui la couronna; car jamais de sa vie, même après la mort de mon père, elle n'y fit la moindre allusion. A ne considérer que la résignation et la sérénité empreintes sur son visage, on eût pu croire que c'était sans le plus léger sentiment d'amertume qu'elle avait rempli son triple rôle de bru, de femme et de mère sous le toit de Messieurs de Paris.

Née dans une famille aisée, douée des charmes les plus séduisants , élevée avec plus de soins que la majeure partie des femmes ne l'étaient à son époque, tant de dons de la nature et de l'éducation pouvaient, certes, lui permettre de prétendre à une autre union que celle qui fixa son sort. L'inclination n'en décida point ainsi ; touchée du vif sentiment qu'elle avait inspiré à mon père, ma mère ne tarda point à le partager. Ces deux natures , à la fois mélancoliques et passionnées, finirent par se comprendre et par subir l'attrait sympathique qui les entraînait irrésistiblement l'une vers l'autre.

Je ne crois pas qu'on ait jamais vu de ménage plus uni ; pendant près d'un demi-siècle qu'ils vécurent ensemble , jamais le moindre nuage n'obscurcit l'horizon de cette paix domestique dont ils goûtèrent tranquillement la douceur inépuisable, sans concessions mutuelles à faire, car il semblait que sur toutes choses ils éprouvassent d'intuition les mêmes sentirnents ; l'accord intime qui régnait entre eux ne fut pas un seul instant troublé.

D'un caractère doux et calme, mon père n'avait point connu les passions orageuses qui avaient agité quelques-uns de ses ancêtres. Ne cherchant que l'obscurité et l'isolement avec les objets de son affection, nul ne mena une vie plus simple, plus modeste et plus sédentaire. Il suivait de routine les vieilles traditions dans lesquelles il avait été élevé, et ne dérobait au bonheur de se sentir vivre en famille que les instants à consacrer aux malades qui venaient quelquefois solliciter ses soins. Il est vrai de dire que leur nombre avait considérablement dimirmé. Depuis la réorganisation des écoles et facultés de médecine, la rigueur

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avec laquelle on exigeait que les praticiens fussent pourvus de diplômes nous avait enlevé une grande partie de notre clientèle. Pourtant mon père est peut-être celui qui avait su tirer le meilleur parti du formulaire de recettes , qui était notre propriété de famille. Il avait obtenu des cures si remarquables que le bruit en était venu jusqu'aux princes de la science, et que MM., Dupuytren, Roux et Lisfranc ne dédaignèrent point de lui envoyer des malades pour le soulagement ou la guérison desquels son intervention fut souvent couronnée de succès.

Le temps qui n'était point employé à la réception de ces visites ou à la préparation des médicaments, il le passait auprès de ma mère ou dans le jardin, à cultiver ses fleurs, car il avait hérité du goût extrême de mon grandpère pour l'horticulture. Lorsqu'il était las de cette petite occupation, il allait s'asseoir au fond du jardin, sur un banc de verdure, où il n'était pas rare qu'il s'endormît. Je me souviens, lorsque j'étais enfant, d'avoir souvent suspendu les jeux un peu bruyants auxquels je me livrais pour ne pas interrompre son som-

ICO ' MON ÉDUCATION

meil ; je m'arrêtais devant lui et restais silencieusement à le contempler. Une émotion singulière me gagnait ; quelqce chose semblait me dire que je devais respecter ce sommeil, car il était sacré comme l'oubli d'une peine secrète. Du reste, dans la physionomie de mon pauvre père tout inspirait l'affection et la sympathie : son regard était plein de franchise et de bonté, sa douceur inaltérable ; je ne me rappelle lui avoir vu ni un mouvement de colère ni une expression de sévérité : ses ordres semblaient plutôt des avertissements; ses réprimandes, lorsqu'il était obligé d'en faire, des observations. Jamais il n'élevait la voix au-dessus de ce diapason qui est l'indice du calme parfait et de la modération constante. Malgré cela, il imposait singulièrement ; ses cheveux, qu'il avait perdus de bonne heure, laissaient voir à nu un front dont les lignes ne manquaient pas de grandeur; ses traits, réguliers et à angles droits, donnaient à sa ûgure quelque chose de sculptural ; sa haute stature, ses formes puissantes et musculaires formaient un ensemble majesji tueux.

MON ÉDUCATION Uîl

Je ne me souviens l'avoir jamais vu habillé autrement que de noir. Sa persistance à porter invariablement en toute saison et à toute heure du jour, au dehors comme dans son intérieur, ce sombre costume est restée pour moi à l'état de mystère. Était-ce un vœu ou un deuil secret? je n'ai jamais osé l'interroger à cet égard; tout ce que je sais, c'est que, longtemps mémo avant la mort de mon grand-père, il avait adopté cette couleur qu'il ne quitta plus. On ne doit donc point y voir une coniinuation du deuil naturel qu'il revêtit à cette époque, et c'est à une cause plus ancienne, sinon plus légitime, qu'il faut faire remonter sa prédilection pour une couleur qui s'harmonisait avec sa mélancolie habituelle, et avait peut-être dans son esprit une signification symbolique dont il a gardé le secret.

Ma mère, plus vive et plus enjouée, répandait seule quelque joie dans notre atmosphère si souvent chargée de tristesse. Sa présence suffisait pour animer tout autour d'elle, et, lorsque nous nous trouvions réunis sous son regard humide de tendresse qui semblait nous

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envelopper tous dans le même rayon, on se sentait intérieurement réchauffé et prêt à oublier tout souci. D'une taille moyenne et admirablement bien prise, gracieuse dans tous ses mouvements, ma mère était douée d'une beauté remarquable. La finesse et la blancheur de sa peau, sous laquelle on apercevait le réseau des veines bleues, l'incarnat qui la rosait légèrement lorsqu'elle parlait, ses traits fins et déliés, ses yeux bleus et limpides, ses cheveux noirs qui bouclaient naturellement et retombaient en grappes le long de ses joues sur son col de cygne, répandaient sur toute sa personne un charme indéfinissable. La vision que j'en ni conservée dans mes souvenirs d'enfance offre une analogie frappante avec le type de la, Joeonde de Léonard de Vinci.

Le ciel m'avait doué d'un tempérament robuste et d'une santé florissante que j'ai conser- ^'és à travers les épreuves de la vie. Mes premières années furent exemptes de la plupart de ces maladies qui sévissent sur l'enfance et causent de si cruels tourments aux mères. Je grandissais à vue d'œil et annonçais par la faci-

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lité et la rapidité de ce développement la solide constitution qui m'a permis de supporter tant de fatigues physiques et morales. Ma mère ne voulut pas se borner seulement à m 'inculquer ces i)remières notions qui éveillent l'esprit et le cœur de l'enfant; elle voulut déposer ellemême dans ma jeune intelligence les preiniers germes de l'instruction. Au lieu de m'envoyer à une école où le vide se serait peut-être fait à côté de moi sur les bancs, elle entreprit la tàcbe ardue de m'enseigner à lire. On profite aisément des leçons d'une mère; la mienne réussit au delà de ses souhaits dans sa tendre entreprise. J'avais la compréhension facile, une heureuse mémoire, une avidité de connaître qui pouvait se changer promptement en goût pour l'étude. Les leçons maternelles furent plutôt ime distraction et un plaisir pour moi qu'un travail. Au moyen d'une de ces méthodes vulgaires qui se renouvellent périodiquement, dont le nom m'échappe, je fis des progrès si rapides, qu'ayant commencé après la Toussaint, j'étais au premier de l'an suivant en état de lire couramment. J'avais pris trois

leçons par jour, et nous avions profité des moments où nous étions seuls; car, de crainte d'échouer dans son- projet, ma mère n'avait voulu le communiquer à personne, se réservant au contraire le plaisir de jouir de la surprise de mon père si le succès couronnait ses efforts. C'est en effet ce qui advint, et le P^" janvier 1804 ma pauvre mère me tenant par la main entrait triompliante dans le cabinet de ]non père, à qui je récitais un petit compliment appris quelques jours auparavant. Puîs^ comme si cet hommage de piété filiale était insuffisant, elle détacha d'un des rayons de la bibliothèque un volume en me disant d'en lire quelques passages à mon père. Celui-ci sourit d'un air incrédule, comme si elle me proposait quelque chose au-dessus de mes forces, et s'attendant tout au plus à me voir épeler à .grand'peine quelques mots.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il m'entendit lire, sans hésitation et sans m'arrêter, une page presque entière de ce volume, qui était une des belles éditions du Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre? J'étais tombé

MON ÉDUCATION ]i;-

siir le passage où les deux enfants^ surpris par l'orage, se réfugient sous l'ombre d'une forêt de pamplemousses et reviennent ensuite étroitement enlacés et abrités sous le même manteau. Mon père ne pouvait revenir de son étonnement et me dit de sa voix douce :

— Henry, c'est très-bien. Pendant que je ne vous croyais occupé que des amusements frivoles si naturels à votre âge, vous avez su consacrer une partie de votre temps à l'étude ; c'est un bon début dans la vie et qui promet pour votre avenir. Eemerciez surtout votre bonne mère, qui a voulu être la première à vous instruire, et nous a ménagé à tous la douce surprise de cette journée. En vous faisant connaître l'étude, elle vous a indiqué la meilleure voie où vous puissiez espérer de trouver l'oubli et la consolation, lorsque vous aurez vos heures de peine. Vous n'êtes encore qu'un bien petit enfant, préparez- vous de longue main à devenir homme : nul ne sait les épreuves qui l'attendent à l'âge de raison. J'avais acheté pour vous, à l'occasion de ce jour, quelques jouets, que je croyais les seules choses à vous offrir: je

ne veux pas vous en priver, car toute chose a son temps , la récréation comme le travail ; mais gardez aussi ce livre, qui vous rappellera le souvenir de la plus douce émotion que vous m'ayez encore procurée : celle de voir ce que peuvent accomplir la tendresse d'une mère et la docilité d'un entant.

La même scène se renouvela à peu près chez mon grand-père et ma grand'mère. J'étais le héros de la fête; on ne tarissait pas sur la précocité de mon intelligence, et il n'y avait qu'une chose qui balançât les éloges que l'on me prodiguait : ce sont ceux qu'on donnait plus justement à ma mère.

Ce fat encore d'elle que je reçus une première teinture des autres éléments de l'instruction primaire; mais lorsque vint le jour où, malgré son zèle et sa tendresse, ce professeur bien-aimé devint insuffisant à une éducation masculine, comme on ne voulait rien négliger pour la mienne, des difficultés sérieuses se présentèrent. Les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne ou les autres petites pensions du quartier ne m'auraient guère rien appris que

je ne susse déjà ou à peu près ; puis, en admettant qu'on parvînt à m'y faire recevoir, le nom que je portais ne m'y exposerait-il pas à des injures ou des mépris qui seraient pour moi une révélation soudaine et prématurée de la fatalité de ma naissance? Ce péril serait encore plus grand dans les établissements universitaires, où l'âge plus avancé de mes condisciples leur permettrait de sentir davantage la profondeur de l'abîme que les idées sociales avaient creusé entre eux et le fils du bourreau. D'un autre côté, le cœur de ma mère se serrait à ridée de se séparer de moi. Comme si un vague pressentiment, une mystérieuse intuition l'eussent avertie que le jour où j'apprendrais ma funeste origine serait un coup terrible et capable d'ébranler tous mes sentiments, elle voulait au moins que je fusse près d'elle, pour amortir par ses tendres soins et ses touchantes consolations la rudesse de cet horrible choc. l^^Ue voulait que je pusse reposer sur son sein mon âme blessée et mon cœur découra^'é.

C'est alors qu'une de ces idées lumineuses, qui ne peuvent éclore que dans le cerveau d'une

mère, traversa le sien et finit par s'y fixer d'une manière absolue. Elle Yonlut me faire élever sous le toit de famille et me donner un précepteur comme aux fils de grande maison. Celui à qui elle confierait cette mission continuerait, autant que possible, la tâche qu'elle avait si bien commencée, et lorsqu'il faudrait enfin absolument que je suivisse les cours universitaires, il m'accompagnerait jusqu'au lycée et me ramènerait à la maison, pour me préserver, par sa pi»ésence constante, de la cruelle révélation qui pourrait m'apprendre mon destin.

C'est une situation singulière et dont le monde, qui nous flétrit, n'a certes pas d'idée que celle dans laquelle nous nous trouvons visà-vis de nos enfants jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge où la raison et l'affection que nous parvenons à leur inspirer peuvent leur enseigner le devoir et le sacrifice. Jusque-là, toujours inquiets et agités, nous veillons sur eux avec une sollicitude infatigable, tremblant à' tout instant que quelque bruit ne transpire du deliors et ne vienne leur faire connaître leur

^[OX l'ODUCATIOX Uî>

funeste origine; que tout à coup ils ne repoussent avec horreur les caresses que notre seule consolation est de leur prodiguer. Imaginez ces angoisses poignantes dans le cœur d'une mère !

Mon père lui-môme ne sut qu'assez tard le secret de sa naissance.

On conçoit donc combien ma pauvre mère devait être alarmée à l'idée de se séparer de moi pour confier mon instruction à des mains étrangères; on conçoit son ambitieux projet d'attacber un précepteur à mes pas pour veiller à ce qu'en m'instruisant, on me laissât ignorer ce que je ne devais apprendre que le plus tard possible : la fatalité de mon origine. Mais ce projet présentait de grandes difficultés d'exécution; nous ne recevions à la maison qu'un digne prêtre du clergé de Saint-Laurent, qui était le directeur des consciences de la famille; encore ne venait-il que rarement, absorbé qu'il était par les devoirs de son saint ministère. Ma mère le voyait plutôt à l'église, ^où elle allait souvent entendre sa messe. Ce fut à lui qu'elle s'ouvrit d'abord de ses intentions pour lesquelles elle avait obtenu l'assentiment

no MON ÉDUCATION

de mon père, li ne put qu'y applaudir, mais déclina pour lui-même le fardeau d'une éducation que son âge avancé et ses fonctions ne lui permettaient pas d'entreprendre. Le désespoir de ma mère, dont il connaissait la piété sincère et la touchante charité, car il avait été maintes fois le distributeur de ses bonnes œuvres, l'émut à un tel point, qu'il promit de faire tout ce qu'il pourrait pour réaliser son vœu en cherchant quelque autre ecclésiastique qui pût en toute sûreté accepter la tâche que lui-même se voyait contraint de refuser. En effet, au bout de quelques jours, il combla ma mère de joie en lui annonçant qu'il avait découvert un vénérable prêtre, ancien, religieux de l'abbaye de Saint- Victor, oublié dans les hécatombes révolutionnaires, qui, mis au courant de ma situation exceptionnelle, n'en consentait pas moins à se charger de mon éducation.,

Aujourd'hui encore, après plus d'un demisiècle, ma pensée ne remonte vers ce brave et digne homme qu'avec une émotion profonde ; c'était un des rares types qui survivaient alors d'une race presque disparue. Lorsque l'abbé

MON KDUCATJON l'I

C fut amené à la maison par le prêtre de

la paroisse de Saint-Laurent, à son aspect tout le monde fut saisi de respect et d'attendrissement. Sa physionomie noble et ouverte, l'expression de simplicité et de bonhomie indéfinissable répandue sur ses traits, gagnaient aussitôt tous les cœurs. Il joignait à cela ime grâce et une élégance de gestes natives , un spirituel enjouement qui mettait de suite à l'aise avec lui et faisait surmonter la timidité que, sans cela, la vénération qu'il inspirait tout d'abord eût peut-être fait éprouver; son attitude familière, un charmant laisser- aller qui, dans la conversation, effleurait toutes choses, en faisaient le plus aimable causeur qu'il fût possible d'entendre. En voyant de tels hommes, on se demande comment ils peuvent allier la pratique des plus hautes et des plus solides vertus à nne douceur de caractère et une modestie de langage dans lesquelles se reflète leur excessive indulgence pour autrui.

L'abbé C , pour obéir aux scrupules de sa

conscience, qui lui interdisaient le serment, avait bravé toutes les persécutions de la Révo-

m MON KDUCATION

lutioii et de la Terreur. Au milieu de cette liorrible tourmente qui avait englouti l'autel et le trône, pendant que le couteau de la guillotine était suspendu comme l'épée de Damoclès sur sa tête, il avait conservé son inaltérable sérénité d'humeur. Caché chez de braves gens qui avaient eu pitié de son insouciance devant le danger, il s'occupait de rétablir le recueil des hymnes de Santeuil, dans lequel, prétendait-il, on avait laissé subsister des lacunes regrettables et introduit des variantes qui altéraient la fidélité du texte. Il voulait aussi adapter à ces hymnes une autre notation plus conforme à la liturgie du chapitre de Saint- Victor que celle usitée au lutrin de la plupart des églises. Ces griefs, qui dataient d'avant la Révolution, étaient aux yeux de l'abbé C presque autant d'hérésies contre lesquelles il fulminait les plus foudroyants anathèmes. Il y avait même quelque chose de plaisant à voir l'indignation et l'emportement qui s'emparaient de lui, lorsqu'on le mettait sur ce sujet. Ce vieillard, si calme, si placide, qui avait opposé tant de sang-froid, une résignation si stoïque aux plus

MON ÉDUCATION n3

épouvantables périls qui puissent loouleverser ou menacer une existence, ne pouvait plus se maîtriser à propos d'un dactyle ou d'un spondée ; le respect et l'amour de son état, l'habitude de la vie claustrale l'avaient amené à ce culte excessif pour la mémoire de l'ancien chanoine de Saint- Victor, que des vaudevillistes grivois et des historiens de ruelles se sont amusés, de nos jours, à travestir en une manière de Bé-

ranger de sacristie. Si le digne ahbé C eût

encore vécu, cette profanation l'aurait tué.

Hors cette innocente monomanie, c'était, je le répète , le meilleur et le plus parfait des hommes. Après les jours d'orage , lorsqu'il sortit de la retraite où il s'était tenu caché , il rentra dans le monde avec l'imprévoyance d'un enfant. Il fallut que quelques amis charitables s'occupassent de pourvoir à ses premiers besoins, car il était nu et dépouillé comme les véritables apôtres. Il était revenu d'instinct à sa chère abbaye , où une de ces faveurs que la Providence tient en réserve pour les esprits d'élite permit qu'il trouvât un abri ; une petite cellule située dans un bâtiment qui

faisait partie des anciennes dépendances de l'abbaye fut mise à sa dispositioa ; on la lui meubla avec ime simplicité qui rappelait les grottes des anciens anachorètes ; il y vécut comme eux dans l'étude et dans la prière. Après son frugal repas , il se promenait dans ces cloîtres déserts, ces cours où l'iierbe poussait entre les pavés , évoquant l'omT^re illustre de son poëte favori, et faisant revivre par la pensée les splendeurs à iamais disparues de ce chapitre canonial, qui avait lutté de richesse et de puissance avec ceux de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain -des-Prés. Certes, à l'aspect de l'église ravagée, de l'autel renversé, le cœur du pauvre vieux prêtre se serrait douloureusement dans sa poitrine ; mais je ne sais s'il ne poussait pas de plus gros soupirs encore quand ses yeux se portaient vers les bâtiments où était autrefois située la bibliothèque , et à la pensée de tant de livres rares, de manuscrits précieux , détruits ou dispersés sans espoir de les retrouver et de les réunir, il exhalait une douleur aussi profonde que sa colère était vive quand il s'agissait des mutilations ou des allé-

rations introduites dans les liymnes de son bien- aimé Santeuil.

Tel était l'homme qui accepta la mission de guider mes premiers pas dans le chemin de Tétude. Comme les événements l'avaient réduit à une condition voisine de l'indigence , ma famille voulut lui offrir un asile plus approprié aux besoins de son âge et toutes les facilités d'une existence qui le reposât des agitations qui avaient bouleversé la sienne ; mais il fut impossible de l'arracher des murs de sa chère abbaye ; il voulut absolument rester dans sa modeste cellule , préférant , malgré la distance, venir tous les jours à la maison passer avec moi le nombre d'heures qu'il jugerait nécessaires à mon éducation.

J'ai déjà dit que j'avais la compréhension facile, un caractère égal et soumis, une inclination au travail qui pouvait tenir lieu d'aplitude; il n'en fallait pas davantage pour me concilier les bonnes grâces d'un maître si bon et si indulgent. En très-peu de temps le pauvre vieil abbé me prit en vive affection ; c'était lu seule diversion possible dans cette existence

ÎTO MON ÉDUCATION

si calme, si régulière, si constammeiit préoccupée du devoir, parce que c'était une diversion qui s'opérait par le cœur. Il faut bien le dire, le culte de la mémoire de Santeuil, l'amour de la clière abbaye en souffrirent quelque dommage. L'abbé C..., qui ne venait dans le commencement passer que quelques lieures de l'après-midi à la maison, ne tarda point à venir dès le matin pour ne s'en aller que le soir. Ce n'était pas trop que la journée entière pour nos entretiens et nos leçons. Il n'en faudrait pas inférer qu'il eut avec moi des exigences de pédagogue, et qu'il voulut forcer ma jeune intelligence par des études trop assidues et trop prolongées. Bien au contraire, un ou deux devoirs par jour suffisaient; le reste du temps se passait en conversations tout aussi récréatives (Qu'instructives et môme en promenades. Quelquefois, au milieu du jour, quand le besoin de revoir son vieux cloitre et sa cellule le prenaient, il demandait à ma mère de m'emmener avec lui, et nous dirigions nos pas de ce côté. Il eût fallu voir alors quels récits il me faisait sur la vieille abbaye, sur son chapitre et sur

son cher Santeuil. Bien que je n'eusse encore aucun élément de la prosodie latine, il me scandait amoureusement les principale» liymnes en faisant crier sous ses souliers à boucles la poussière des dalles, et en cadencant ges pas dans la mesure du rhytlime.

Nous revenions le soir dîner à la maison, et comme l'abbé, comblé de soins et de prévenances, avait fini par s'habituer un peu à cette vie de famille, il achevait de passer la soirée avec nous. Sa spirituelle causerie en eût toujours fait tous les frais, si mon père ne l'eût souvent provoqué à une partie de tric-trac, ïe seul jeu qu'il consentit à jouer.

Les soirées s'écoulaient ainsi dans le calme d'une douce intimité, au milieu de passe-temps innocents ou de lectures récréatives. Quelquefois il était fort tard lorsque l'abbé se retirait, et mon père insistait vivement pour le faire aecompagner par un de nos domestiques, à cause de son grand âge, de l'heure avancée, de l'éloignement et du peu de sûreté du quartier qu'il habitait. On avait toutes les difficultés du monde à lui faire accepter ce petit service ; le brave

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homme craignait toujours de donner de la peine à autrui. Ma grand'mère disait souvent que, par sa discrétion, sa délicatesse et la douceur de ses manières, le digne vieillard lui rappelait tout à fait le R. P. Gomart, qu'elle avait connu à la maison dans les premières années de son mariage. Quant à mon père, il est proba]3le qu'il se faisait dans sa pensée de plus cruels rapprochements et qu'il ne pouvait considérer l'ahbé C. . . sans songer involontairement à tous ces confesseurs de la foi qu'il avait vus, si peu de temps avant, venir sceller de leur sang sur l'échafaud le témoignage de leur conscience; malheureuses victimes qui n'avaient échappé au fer des assassins que pour tomber sous le couteau de la guillotine 1

Pendant ce temps-là je faisais des progrès rapides. La bonté et la patience que le bon abbé apportait dans cette mission toujours difficile d'enseigner l'enfance , ne laissaient pas que il'influer beaucoup sur la facilité avec laquelle je m'assimilais les connaissances qu'il cherchait à m'inculquer. Mon naturel doux et docile faisait le reste. En peu de temps je sus

assez de latin et de grec, d'histoire et de géographie, de mathématiques élémentaires, pour aborder, en franchissant les premières classes, le cours des études universitaires. Mais c'était le moment que ma pauvre mère ne voyait approcher qu'avec effroi et qu'elle s'évertuait à reculer par tous les moyens. Mon digne précepteur s'y prêtait de son mieux; car l'affection que j'avais fini par lui inspirer ne le portait que trop à partager les alarmes maternelles. Je me rappelle encore l'avoir vu plusieurs fois, pendant nos entretiens, fixer les yeux sur moi avec une singulière expression de tristesse et d'attendrissement. Songeait-il alors au sombre avenir qui m'attendait et ne se demandait-il pas si l'instruction qu'il me donnait ne servirait point à m'en faire sentir davantage l'amertume ! C'est la question que, depuis, je me suis souvent posée; mais, à cette heureuse et insouciante époque, j'étais bien loin de prévoir' et de soupçonner en quoi mon sort devait différer de celui des autres hommes.

Je travaillais sans fatigue ; nous prenions la plupart de nos leçons en nous promenant , soit

dans le jardin delà maison, soit dans les vastes cours de l'ablûaye déserte. Mes devoirs écrits . n'étaient que le résumé des démonstrations que le bon abbé me faisait ainsi au pied levé, sans les entourer des formes arides de la pédagogie, ni m'assujettir à cette assiduité et cette contention d'esprit trop prolongée qui énervent parfois les jeunes intelligences.

Le moment de m'envoyer au collège fut donc encore reculé, et rien n'eût troublé le cours de cette paisible existence si, de temps à autre, je n'avais vu un nuage de tristesse se répandre subitement sur toutes les physionomies qui m'entouraient. Mon père paraissait plus grave et plus recueilli qu'à l'ordinaire; ma mère, en m' accablant de caresses, semblait me presser avec ime sorte de terreur sur son sein; ma vieille grand'mère promenait son œil inquiet de son fils à sa bru, et finissait par tourner vers moi son regard humide de larmes : nos gens se montraient soucieux et préoccupés ; c'est alors que le bon abbé C. . . affectait, au contraire j une gaieté impuissante à rompre la froideur qui glaçait lous les visnges. Ce malaise pesait

comme une sorte de caucliemar sur la famille pendant des périodes de temps qui variaient d'un mois à six semaines. Toutes nos petites réunions ordinaires étaient suspendues ; on ne recevait plus ni visiteurs ni convives ; mon père demeurait enfermé dans son cabinet ou se promenait silencieusement dans les allées du jardin. Nos gens ne sortaient que pour l'approvisionnement de la maison; ma grand inère et ma mère redoublaient d'assiduité à l'église, où elles restaient quelquefois jusqu'à la fermeture des portes. Lorsqu'il m' arrivait de les y accompagner , je remarquais qu'elles faisaient allumer de longs cierges de cire jaune, et qu'elles ne s'éloignaient pas sans déposer de fortes aumônes dans les différents troncs. Un jour, elles restèrent en prières jusqu'à ce que les deux cierges que chacune d'elles avait allumés fussent entièrement brûlés.

Ce mystère m'intriguait fort ; je n'osais questionner mes parents, mais le bon abbé m'avait habitué à tant d'expansion qu'un jour, pendant un de ces moments de crise, je m'en ouvris à lui. J'avais accompagné, la veille, ma grand -

182 MON ÉD.UCATION

mère et manière à l'église de Saint-Laurent, et je lui racontai le pieux manège auquel je les avais vues se livrer.

— Il faut respecter les secrets de l'âme qui prie, mon cher enfant, me répondit-il doucement.

Cette réponse n'était guère de nature à contenter ma curiosité; aussi ne me tins-je pas pour satisfait, et le soir je fis un effort sur moimême en disant à ma mère :

— Maman, pourquoi êtes-vous donc restée si tard Mer à l'église avec ma bonne maman, et pourquoi avez-vous fait brûler ces deux grands cierges ?

Ma mère, un instant interdite, se remit cependant et finit par me répondre :

— Mon fils, nous avons prié pour l'âme de votre bon papa.

Je sentis que cette réponse me cachait encore quelque chose, et avec cette cruauté assassine des questions de l'enfance, je répliquai :

— Mais il y a longtemps qu'il est mort, bon papa, et vous ne priez pas tous les jours comme cela pour lui.

— Henry, c'est mal d'être curieux; on ne doit pas interroger ses parents. N'allez pas au devant des peines delà vie, mon fils; elles viennent assez tôt sans cela.

— C'est que cela me fait précisément de la peine de vous voir tous chagrins depuis quelque temps. Mon bon ami (c'est ainsi que je désignais mon précepteur) voulait faire la partie comme d'habitude hier soir avec papa, et papa lui a répondu d'une voix triste : «Excusez-moi, monsieur l'abbé, je n'aurais pas l'esprit au jeu en ce moment. »

— C'est que votre père était souffrant, Henry ; vous savez qu'il s'est retiré de bonne heure.

Il me fallut bien, bon gré mal gré, laisser tomber cette conversation; mais je n'en restai pas moins persuadé qu'il y avait au fond de tout cela un mystère que l'on me cachait avec soin. Une autre circonstance me fortifia dans cette conviction.

C'était quelque temps après ces paroles échangées entre ma mère et moi. J'aperçus, un peu avant le dîner, mon père et l'abbé mar-

chant l'un près de l'autre an fond du jardin, dans une allée ombreuse qui longeait un bâtiment de servitude, où j'élevais des pigeons. J'étais au milieu de cette petite peuplade ailée, à laquelle je portais la plus tendre sollicitude, lorsque l'abbé et mon père débouchèrent sous la charmille. Leur conversation paraissait animée ; mon premier mouvement fut de me montrer, et je ne sais ce qui me retint; mais, dès que j'eus entendu leurs premières paroles, je me gardai bien de me faire voir, car je sentais que j'étais enfin sur la voie du secret qu'il me tardait tant de pénétrer.

— C'est demain, monsieur l'abbé, disait mon père. Eh bien! croyez-le si vous voulez, c'est toujours pour moi comme si c'était la première fois : je n'ai jamais pum'aguerrir aux émotions de ces fatales journées. Depuis l'invention de la maohine actuelle, mon père et moi n'avons fait en quelque sorte qu'assister à ces horribles sacrifices ; tout le service se fait par de malheureux aides. Eh bien! je tremble toujours que le cœur ne vienne à me manquer , même pour rester spectateur impassible de pareilles scènes.

MON ÉDUCATION ISn

L'abbé semblait embarrassé.

— Ces épreuves doivent être rudes, j'en conviens, répondit-il avec sa bonhomie liabituelle; mais on doit pourtant se faire à tout. 11 faut offrir à Dieu les angoisses de la vie, et comme rien ne se fait que par son ordre, il faut puiser dans cette pensée la force et la résignation nécessaires pour se plier à la destinée qu'il nous impose.

— Certes, monsieur l'abbé, et nul n'a plus besoin que nous de ce divin renfort. C'était la manière de penser de défunt mon père, qui faisait remonter jusqu'à la Providence la légitimation de toutes les choses d'ici-bas, et particulièrement de ce qui concerne notre profession. Il me disait avoir trouvé dans un philosophe moderne une confirmation toute spéciale de cette doctrine. Mais, voyez-vous, à la fin de sa vie, cette confiance-là avait singulièrement diminué. Aussi je m'étonne qu'à son lit de mort il ait encore eu le courage de m'engager à rester, ainsi que mon pauvre enfant, enchaîné au poste héréditaire de notre famille.

— Votre père avait vécu dans un temps ex-

ceptionnel. C'était assurément le moins propre à faire accepter les crnelles nécessités de votre emploi. Il est donc bien simple et bien naturel que cela lui ait inspiré d'amères réflexions. Mais, grâce à Dieu, ce temps n'est plus; nonseulement ce courage dont vous redoutez les défaillances est soumis à des épreuves bien plus rares , mais il y a une foule d'autres considérations susceptibles de vous raffermir, et qui manquaient à votre malheureux père.

— Ce que vous dites est bien vrai, monsieur l'abbé. Voyez cependant l'effet que produit ici l'approclie de ces moments terribles. A partir du jour où la Cour a prononcé une de ces sentences, toutes nos existences sont bouleversées; nous attendons avec une anxiété que nous ne pouvons dissimuler l'instant de savoir si l'arrêt s'accomplira. Ma vieille mère, ma pauvre femme, qui sont deux saintes femmes, restent constamment en prières ; nous ne nous sentons plus d'humeur de recevoir personne. Malgré moi, ma pensée se porte sur mon malheureux fils, à qui je léguerai sans doute ces poignantes émotions. Puissé-je, en effet, les lui léguer, et

que Dieu me rappelle de cette terre avant le moment où il faudra l'instruire de sa funeete condition.

Le bon abbé fit une légère pause avant de répondre ; mais il reprit enfin d'une voix mal assurée où perçait une vive émotion.

— N'avez-vous jamais envisagé pour Henry la possibilité de le soustraire à la nécessité de vous succéder? Cette transmission n'est pas forcée. Aujourd'hui, toutes les carrières sont libres, et le père doit un peu consulter la vocation de son fils pour celle vers laquelle il le dirigera. Henry montre jusqu'ici un caractère doux, presque faible, et bien peu compatible avec l'emploi qui lui serait réservé.

Mon père eut un éclat de rire amer et sinistre.

— La vocation! Heureux les pères, monsieur l'abbé, qui peuvent consulter la vocation de leur enfant! Est-ce que nous sommes une famille comme le? autres, nous? Défunt mon père me l'a dit à son lit de mort : la société est fermée pour nous et pour les nôtres ; s'il nous passait par l'idée d'y rentrer après être demeu-

rés si longtemps hors de son sein , elle nous rejetterait avec horreur. Au milieu du monde, en admettant que mon fils parvînt à y pénétrer, le souvenir de son origine le suivrait partout et l'exposerait sans cesse aux plus cruelles humiliations. Non, non! puisque, courbé sous la volonté de fer de mon père, je n'ai pas eu la force de secouer le joug qui pesait sur notre race, mon fils fera de même que moi; il vivra sous le toit de ses pères, avec une femelle et des petits, comme dit le philosophe dont je parlais ^ tout à l'heure. Là, du moins, si les sentiments les plus sacrés de la nature ne sont pas une dérision, il ne rencontrera ni horreur ni mépris . Et puis, vous l'avouerai'je, ajouta-t-il en baissant la voix, comme s'il eût eu quelque honte de ce qu'il allait dire, moi qui suis condamné maintenant à vieillir et à mourir sous cette livrée, si je voyais mon fils la répudier, il me semblerait avoir perdu tous droits à son respect et à son affection. Je tremblerais devant lui comme le plus humble et le plus coupable des hommes; je n'oserais plus le regarder sans rougir. Oh! ce serait affreux!

L'abbé se tut et ils s'éloignèrent; la cloclie venait de sonner l'heure du diner. Je sortis tout tremblant de ma cachette. Le croira-t-on^ cette conversation, pourtant si transparente, n'avait pas suffi pour m'éclairer. L'éducation toute abstraite du bon abbé ne m'avait donné que des notions fort incomplètes sur les tristes réalités du monde social; j'étais loin d'imaginer ce que ce pouvait être que les crimes dont le châtiment cherche à égaler l'énormité ; j'étais loin de penser qu'au parricide et à l'assassin la société n'eût su opposer de meilleure réponse que le bourreau . Il ne me resta donc de cette conversation d'autre impression qu'un bourdonne^ ment de mots étranges, de vagues appréhensions, de sinistres pressentiments ; une sombre menace de l'avenir, mais une menace confuse, indéterminée, et dont je ne pouvais me rendre compte. Plus tard, je ne devais que trop en com^ prendre le sens et me rappeler amèrement ces paroles de mon père : « Et puis, vous l'avoueraije, mai?ite?ia?if que je suis condamné àvieillif et à mourir sous cette livrée, si je voyais mon fils la réjnulier, il me semblerait avoir perchir

100 MON ÉDUCATI(3N

tous droits à. son respect et à son affection ; je n'oserais plus le regarder sans rougir. Oh! ce serait affreux! » Paroles fatales, qui tintèrent à mes oreilles comme un glas funèbre, lorsque je (lus creuser une tombe à toutes mes espérances et mes illusions déjeune homme pour descendre vi^vant dans le sépulcre où la société nous ensevelit, sous la pierre glacée de l'opprobre et du mépris.

Lorsque je rentrai dans la salle à manger, mon père me cherchait des yeux avec inquiétude; je le vis même légèrement pâlir.

— Où étiez- vous donc^ Henry? me dit-il.

J'ai toujours eu le mensonge en horreur; cependant cette fois je sentis qu'il fallait détourner les soupçons de mon père, pour lui épargner une douleur et m'absoudre moi-même de ma coupable curiosité; je répondis que je venais d'un endroit tout opposé à celui où j'avais surpris cette conversation.

Le dîner se passa comme à l'ordinaire; mais, le soir, mon père se retira de meilleure heure. Pendant la nuit, il me sembla entendre un grand remue-ménage dans la maison : des

MON EDUCATION JÔl

portes qu'on ouvrait et fermait, nos gens qui allaient et venaient tout affairés, et enfin le roulement de voitures; après quoi le silence se rétablit. Depuis quelque temps j'avais une chambre séparée, je ne couchais plus dans l'appartement de ma mère ; il ne me fut donc pas possible de lui demander sur-le-champ la cause de tout ce bruit, comme je n'aurais certes pas manqué de le faire autrefois. Le lendemain, je ne m'en sentis pas le courage; la réflexion m'avait fait sentir je ne savais quel péril caché dans toutes ces choses mystérieuses que je regrettais déjà d'avoir tenté d'approfondir.

Le lendemain, mon père ne parut pas au dîner, qui avait lieu à midi. Ma grand'mère , à qui je m'informai de la cause de son absence, me répondit qu'il était indisposé. Je l'avais effectivement vu rentrer peu d'instants auparavant et gagner sa chambre, où il s'était enfermé. 11 ne se montra qu'au repas du soir, où il me sembla plus pâle et plus défait que d'habitude; en vain ma mère et ma grand'mère le comblaient-elles de prévenances, il ne leur répondait que d'un air

contraint et gêné, promenant de temps à autre un regard inquiet autour de lui et retombant/ aussitôt dans de sombres préoccupations. .

Sur ces entrefaites, un événement, plus important dans la vie que de modernes esprits forts ne Tondraient le faire croire, vint changer un peu le cours de mes idées. J'avais atteint l'âge de faire ma première communion ; la piété de ma mère, les enseignements religieux de mon digne précepteur m'avaient préparé de longue main à l'accomplissement de ce devoir touchant de la vie chrétienne. Je fus surpris toutefois de no point aller, comme les autres enfants du quartier, suivre les cours de catéchisme à l'église Saint-Laurent. Il en avait été un instant question; mais bientôt on m'annonça que, comme je ne saurais puiser à une meilleure source d'instruction qu'auprès de mon vénérable maître, ce serait lui qui remplirait la partie la plus importante de sa tache en disposant ma jeune âme à recevoir le sacrement de l'Eucharistie. Ma surprise redoubla lorsque je sus aussi que je ne ferais point partie de cet essaim de néophytes qui vont, en habits de fêtes et revô-

tus du blanc symbole do l'innocence, s'agenouiller à la table commune où on leur distribue le pain des anges. On me dit que ce serait encore l'abbé C*** qui célébrerait, dans une des chapelles de notre paroisse, la messe à laquelle je recevrais de ses mains la sainte hostie. Tout cela me fut présenté comme des faveurs spéciales, des grâces insignes qui devaient augmenter ma tendresse et ma reconnaissance pour le vieux guide de mon enfance. J'en étais en effet touché ; mais cette solitude, cet isolement qui se faisaient constamment autour de moi avaient quelque chose d'étrange qui me serrait le cœur et me causait involontairement une sorte d'épouvante.

J'ai su depuis que ma mère, toujours inquiète, toujours préoccupée d'écarter la possibilité que je lusse "trop tôt dans ma destinée, aA^ait sollicité et obtenu de M. le curé de Saint- Laurent toutes ces dispenses pour lesquelles la sainteté de l'abbé C*'^^ était du reste une garantie plus que suffisante. Enfin le jour de Pâques arriva. 11 était huit heures du matin lorsque je sortis de la maison avec ma grand'-

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mère, ma mère et mon père. Une voiture qui attendait à la porte nous conduisit à Saint- Laurent. Quand nous y arrivâmes, j'aperçus plusieurs personnes de notre connaissance que ma famille avait sans doute conviées à la cérémonie. Tous les gens de notre maison s'y trouvèrent aussi. Ma mère avait fait couvrir Tautel des fleurs les plus belles qu'on eût pu se procurer dans la saison; le luminaire était éblouissant. On me remit un grand cierge autour duquel flottaient des nœuds de ruban blanc, et qui brûla près de moi pendant toute la durée de l'office. Un instant après mon arrivée, le vieil abbé monta à l'autel, revêtu des insignes sacerdotaux. Sa tête vénérable, ceinte comme d'une auréole de ses longs cheveux blancs, ne m'avait jamais paru si imposante. La ferveur avec laquelle il célébra le saint mystère, l'onction de ses gestes et de sa voix pénétraient le cœur de tous les assistants. Lorsqu'il descendit les marches de l'autel, élevant dans ses mains le vase sacré qui contenait les hosties^ et que je le vis s'avancer vers moi, j'éprouvai une vive émotion. Les mots :

CoTpis Domini nostri Jésus Christi custodiat animam tuam^ vibrèrent à mes oreilles comme . une voix d'en haut.

Après la fin de la messe, nous attendîmes en priant que l'abbé eût dépouillé ses ornements pour rentrer avec nous à la maison. Pendant ce temps, le cortège des jeimes garçons et des jeunes filles qui devaient aussi faire leur première communion ce jour- là apparaissait et défilait processionnellement sous la nef. A l'aspect de tous ces enfants de mon âge qui venaient là dans le même but que moi, mais dans un appareil si différent, je recommençai à être assailli de mes singulières réflexions. La vue de ces bannières ondoyantes, de ces jeunes filles couvertes de leurs voiles blancs, les parfums qui s'exhalaient des encensoirs agités^ les accords de l'orgue, le son de ces douces voix qui s'unissaient pour chanter de pieux cantiques, ce spectacle qui parlait à la fois au cœur et aux yeux me secoua fortement et me tira de la rêverie où peu d'instants avant j'étais plongé. La question menaçante qui se reproduisait sans cesse me revint encore à l'esprit.

« Pourquoi, me demandais-je, ma place n'estelle pas au milieu de tous ces jeunes catéchumènes qui, certes, n'apportent au pied de l'autel ni une foi plus sincère, ni une piété plus vive? Pourquoi cette exclusion qai me condamne à n'élever vers le ciel que des prières isolées et des vœux solitaires? » Les ingénieux sophismes de ma mère n'avaient point arraché de ma pensée la perplexité qui s'y était glissée, et je ne pouvais me décider à voir une faveur particulière, ainsi qu'elle me l'avait dit, dans cette espèce de séquestration qui m'entourait de toutes parts, et me privait d'épancher mes sentiments dans le sein de ceux qui devaient les partager.

Cruels mystères! Je marchais en aveugle vers votre éclaircissement, mais avant une immense douleur m'était réservée. Depuis quelque temps la santé de mon pauvre vieux précepteur déclinait rapidement ; une affection de poitrine, qu'il avait négligée avec cette insouciance d'une âme détachée des choses terrestres, faisait des progrès effrayants : la vie allait s'éteindre dans ce corps épuisé par de longues

années de fatigues et de privations. Nous redoublions d'instances pour le fixer près de nous, où il eût reçu plus aisément les soins que réclamait son état ; rien ne pouvait l'arracher de sa chère cellule de l'ancienne abbaye. Enfin vint le jour où il ne put plus quitter le lit; on l'avait envoyé chercher par un domestique qui l'accompagnait en lui donnant le bras, comme on faisait toujours depuis quelque temps. Le domestique revint seul et nous dit que l'abbé C... avait vainement essayé plusieurs fois de se lever ; chaque fois il était tombé en faiblesse et ayait été forcé de se recoucher. Cette triste nouvelle mit le comble à notre inquiétude ; ma mère me prit par la main et partit aussitôt avec moi pour l'Abbaye.

Nous trouvâmes le bon vieux prêtre étendu sur son lit. Malgré l'oppression qui l'étouffait, son visage n'avait rien perdu de l'angélique sérénité qui y resplendissait. Il fixa sur nous ses yeux attendris et adressa à ma mère quelques paroles de remercîment. Je saisis une de ses mains qui pendait sur le bord du lit, et je la pressai affectueusement dans les miennes.

— Vous voilà, mon cher enfant, me dit-il. Le Seigneur me retire de ce monde avant que j'aie pu achever l'œuvre que j'avais entreprise et guider vos premiers pas dans la vie; mais j'espère que la bonne semence que je me suis etforcé de jeter dans votre jeune âme germera et portera de bons fruits. Gardez souvenir de votre vieux maître. D'autres vous enseigneront plus de science; nul ne vous apprendra d'autres vertus. La confiance en Dieu, la résignation, la charité et le sentiment du devoir sont les biens les plus précieux de l'homme ici-bas; ce senties seuls qu'il doive s'appliquer à conserver en tout temps. Notre sort est quelquefois étrangement balloté, et le crépuscule qui éclaire encore nos derniers pas vers la tombe n'a plus rien des rayons de l'aurore qui illuminait notre berceau; mais nous entrons dans la paix éternelle sans angoisses, si notre conscience ne nous reproche rien. Nul ne peut prévoir les peines et les tribulations qui l'attendent; vous-même, Henry, au milieu d'une famille qui vous chérit et qui paraît jouir de toutes les conditions d'une existence heureuse,

VOUS ne savez point si vous ne serez pas tout à coup surpris par quelque affliction bien imprévue qui décliirera votre cœur? Soumettezvous, mon enfant ; écoutez la voix du devoir et so^i^ez que l'âme de votre vieux maître sera avec vous. S'il n'est plus là pour vous soutenir par ses consolations et ses encouragements, ses prières feront écho aux vôtres là-liaut. Ma mère fondait en larmes ; cette émotion m'avait gagné. Je me penchai sur le lit du vieillard et l'embrassant avec effusion :

— Ah! cher bon ami, dis-je en lui donnant Tappellation qui m'était familière, quelle plus grande douleur pourrait m' atteindre en ce moment que celle de vous perdre, si vous étiez aussi en danger que vous le croyez .

— Je ne m'abuse point, mon pauvre enfant, reprit-il ; je sens que je touche à ma dernière heure. Ma seule peine est devons quitter. J'aurais tant voulu être près de vous quand... vous serez tout à fait homme. Vous savez combien je vous aimais. Hélas! ce sont un peu les attachements qui m'ont manqué dans le cours de ma vie. Orphelin de bonne heure, j'ai été privé

des joies de la famille ; celle du cloître est trop nombreuse pour vous tenir aussi intimement au cœur et si l'on y forme des liaisons particulières, on se les reproche comme autant d'infractions à la règle, qui nous ordonne de confondre tous nos frères dans une commune et égale affection. J'ai vu périr d'une manière bien tragique ceux à qui je m'étais le plus attaché, et la Providence, qui m'avait associé à leurs dangers, n'a pas voulu que je partageasse leur martyre. Il lui avait plu de me réserver pour un autre destin. J'ai passé de longues années dans la retraite, m'occupanttrop de science, d'étude et de poésie. Néant encore que tout cela, mon cher Henry î C'est vous qui deviez être la plus douce consolation de ma vieillesse ; j'étais heureux de vous voir écouter avec tant de docilité mes leçons et mes exhortations. Vous saurez, quand vous serez vieux à votre tour, tout le bonheur qu'il y a à déposer le fardeau de sa vieille sagesse dans im jeune cœur qui n'en prend que le meilleur et en rejette le mauvais ; c'est comme une autre vie que l'on s'ouvre après celle-ci, et on se voit au delà de la tombe

dans l'être aimé par lequel on s'imagine revivre. Allez, cher enfant, vous aurez, après Dieu, ma dernière pensée : puissiez-vous être heureux... heureux, si Dieu le permet! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

A partir de ce moment, ma mère ni moi ne quittâmes plus le bon abbé. On nous avait improvisé dans sa cellule un petit lit sur lequel nous nous reposions alternativement pendant la nuit. Le mal empirait chaque jour sans altérer la douceur et la résignation avec lesquelles cet excellent vieillard endurait d'atroces souffrances. Kous nous efforcions de lui persuader qu'il allait mieux , et que ce qu'il éprouvait était le dernier combat de la maladie prête à se laisser vaincre; il souriait mélancoliquement pour nous montrer qu'il ne se laissait point prendre à cette affectueuse dissimulation. Il lutta ainsi avec la mort pendant une semaine entière. A plusieurs reprises, on avait tenté de m'éloigner de cette chambre, dont on craignait que l'atmosphère malsaine ne fût nuisible à de jeunes organes comme les miens. L'abbé, lui-môme, avait joint ses sollicitations

à celles de ma grand'mère et de mon père, (|ui en se retirant après la visite qu'ils faisaient journellement , essayaient de m' emmener pour respirer un peu d'air pur à la maison. Je ne voulus à aucun prix laisser mon bon ami, tenant, au contraire, à partager les veilles et les soins que ma mère lui consacrait avec un dévouement qui peignait bien toute l'affection et la reconnaissance qu'elle lui portait. Aussi, quoiqu'elle désirât peut-être secrètement me voir me rendre aux désirs de mon père et de ma grand'mère, je dois pourtant dire qu'elle ne voulut pas m'influencer , et ne se sentit pas le courage de combattre ostensiblement ma résolution.

Il y a dans ces cruelles maladies qui enlèvent sans pitié l'homme à tout âge de singulières et trompeuses intermittences. La veille de sa mort, on eût dit que l'abbé allait mieux ; ses souffrances paraissaient un peu calmées , la lièvre avait diminué. Le soir, on redoubla d'instances pour m'emmener, je demeurai inébranlable : un secret pressentiment me retint auprès de ce lit de douleur qui allait être un lit de mort.

Lorsque tout le monde fat parti, ma mère, accablée de fatigue, se laissa tomber sur le lit de repos, où elle ne tarda pas à s'endormir profondément. Les premières heures de la nuit furent assez calmes ; mais tout à coup la fièvre reprit mon vieil ami plus ardente que jamais ; une agitation convulsive semblait s'être emparée de lui. Au moment où j'approchais de ses lèvres une potion préparée et apportée par mon père, qui seule avait le pouvoir de calmer un instant ses souffrances, il se leva sur son séant et me regarda avec de grands yeux fixes et effrayants.

— Henry, me dit-il d'une voix brève et saccadée, nous sommes seuls, n'est-ce pas ? ta mère dort?

C'était la première fois qu'il me tutoyait.

— Oui, répondis-je tout bas, anxieux de ce qu'il allait me dire.

— Elle dort bien ; elle ne peut nous entendre ? Je fis un nouveau signe d'assentiment.

— Ecoute, mon pauvre petit, ils te diront quelque chose un jour, tu sauras bien que c'est à cela que je pensais en ce moment, on voudra

disposer de toi ; on te parlera de devoir : sophisines ! sophismes ! Tu es libre. Les devoirs sont écrits dans le cœur de l'homme, et celui-ci n'y est certes pas. Souviens-toi de la dernière leçon de ton vieil ami.

— Oui, lui dis-je tout en larmes, je ne sais quel mystère m'environne, mais il y a des moments où malgré moi je tremble d'épouvante.

— Ne m'interroge pas, sehâta-t-il de me répondre comme s'il eût partagé mon effroi, j'ai promis de me taire et ne puis t'en dire davantage. Mais souviens-toi de ce que je te dis à mon heure dernière, sur le bord de la tombe, prêt à paraître devant Dieu, ajouta-t-il en élevant vers le crucifix ses mains décharnées et tremblantes, tu es libre î Sans doute il est écrit ; Père et mère honoreras. Mais est-ce donc honorer son père ?.... Mon Dieu, vous n'exigerez pas que ce malheureux enfant à qui je me suis efforcé d'inculquer ma résignation à vos décrets et mon amour pour vous, se croie condamné à suivre ses pères dans leur fatal chemin. Il serait trop à plaindre; détournez de lui ce calice. Tu es libre, répéta-t-il de toute la force

qui M restait ; mais enfin, crois-le bien , quoi qu'il afrive, quoi que tu fasses, quand tu seras homme, je ne te retirerai point la bénédiction que je te donne, et si tu souffres ici-bas, je prierai pour toi là-haut.

Ces'paroles furent les dernières. Un instant après le râle de l'agonie s'emparait de lui. J'éveillai ma mère ; nous passâmes le reste de la nuit à essuyer la sueur qui perlait sur son front, à le soulever dans son lit pour tâcher de le faire respirer , aucun breuvage ne pouvait plus pénétrer à travers ses dents serrées et ses lèvres crispées. A l'aube du jour il tourna vers moi un regard indéfinissable, un bruit étrange se fit dans sa gorge, puis sa tête retomba sar l'oreiller : tout était dit.

Ma mère et moi nous nous jetâmes à genoux ; c'est dans cette attitude que le médecin, qui venait tous les matins à la première heure, nous trouva. Lorsqu'il nous eut confirmé la perte cruelle que nous venions de faire , ma mère abaissa les paupières du cadavre, mais ne voulut point relever le drap sur le visage, car la mort ne l'avait nullement décomposé ; elle

semblait au contraire n'y avoir mis qu'une majesté de plus. On détacha le crucifix et le rameau de buis bénit, qui étaient suspendus à la muraille, pour les déposer sur la poitrine et les pieds de ce juste qui venait de regagner l'éternelle patrie.

Le surlendemain ses obsèques eurent lieu dans l'église Saint-Nicolas-du-Cbardonnet. A défaut de ses parents, que nous ne connaissions point, mon père et moi nous marchâmes tête nue derrière le cbar funèbre. Un bien petit nombre d'assistants nous suivaient, car l'abbé C

était déjà un des derniers débris d'une génération disparue. L'exil n'avait point encore rompu ses chaînes pour beaucoup des personnes qu'il avait connues; les autres, ainsi qu'il me l'avait dit, l'avaient précédé dans la mort, mais non point cette mort calme, paisible qui couronne une pieuse existence , la mort violente , tragique , prématurée qui naît de la fatalité du temps. Une famille d'exécuteurs et ses serviteurs fut donc à peu près le seul cortège qui suivit à sa dernière demeure cet homme de bien, que la Providence avait sauvé

de la liaclie révolutionnaire. Lorsqu'il fut descendu dans la terre consacrée et que j'entendis la pelle du fossoyeur le cacher à jamais à mes regards, un immense sanglot s'échappa de ma poitrine. Hélas î l'enfant venait de perdre son jjremier ami ; il semblait que l'homme pressentit déjà combien il lui serait difficile d'en trouver un second.

Chose étrange ! j'avais vu mourir mon grandpère d'un œil presque sec : la sensibilité se développe tardivement chez l'en^xnt. Le visage toujours sévère de Charles-Henry Sanson, en comprimant mon cœur au lieu de donner un essor à ses épanchements , ne m'avait point inspiré pour mon aïeul une de ces vénérations mêlées de tendresse qui nous éveillent à la vie aimante. C'était à l'abbé C... qu'était réservée, concurremment avec ma mère , la mission de faire naître mes premiers sentiments d'affection. La mort de mon bon ami fut un coup de foudre pour moi. Je ne pouvais me faire à la pensée d'être privé désormais de la compagnie de cet aimable vieillard, qui n'avait jamais eu pour moi que des paroles de mansuétude et de sym

pathie. Je me trouvais pour la première fois face à face avec cette pensée lugubre de la mort qui , pour les âmes déshéritées, signifie néant, et pour celles qui ont eu le bonheur de conserver la faculté de croire et d'espérer, implique au moins une séparation éternelle dans ce monde transitoire. Grâce à Dieu, la mienne était encore de ces dernières ; l'abbé C. . . m'avait inculqué une foi vive et inébranlable, une de ^ ces convictions que l'âge ni les événements ne sauraient atteindre. Presque septuagénaire, je me sens encore l'élève de mon digne maître ; la hideuse lèpre du matérialisme ne s'est jamais étendue jusqu'à moi, et si, contre ma volonté, de puissants doutes sont venus assaillir les croyances du chrétien et du catholique, je les ai repoussés avec l'énergie de l'homme qui ne combat pas seulement pour son foyer , mais pour le Dieu qui le sanctifie.

J'ai le plus souverain mépris pour les vaines spéculations de la philosophie, pour ces efforts impuissants de la raison humaine s'agitant dans un cercle qui l'enferme de toutes parts et qu'elle ne saurait franchir. L'idée de Dieu est

le seul rayon de lumière qui éclaire toutes choses en ce monde, et, cette idée admise, tout ce qui en découle me paraît respectable et sacré. Laissant donc à la fois de côté les vanités métaphysiques aussi bien que les subtilités théologales, je remonte avant tout à cette idée d'une cause première, d'une source éternelle dont le monde que nous habitons n'est que la manifestation tangible et matérielle. Avec une pareille théodicée, il n'est pas difficile d'admettre que la communion dans laquelle il plait à ce Dieu , arbitre de toutes choses, de nous faire naître est la manière dont il entend se révéler à nous. La loi de cette communion est le culte qu'il nous impose ; les dogmes qu'elle nous enseigne doivent être les articles de notre foi, et il ne reste à l'esprit le plus superbe, au cœur le plus lier, d'autre voie que de se soumettre et croire pour étancher la soif d'idéal qui nous tourmente ici-bas.

Je trouvai dans la pensée d'un monde meilleur et d'une réunion future, la plus puissante consolation à l'amère douleur que j'éprouvais. Je m'accoutumai à croire que mon bon ami

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