VI H
voyait du ciel tous mes actes et recueillait toutes les aspirations qui m' élevaient à lui. Il me semblait qu'il comptait mes larmes et qu'elles perçaient la pierre de son tombeau. La nuit, dans mes rêves, je croyais voir son ombre, assise à mon chevet, tressaillir affectueusement à l'expression de mes regrets. Il y avait pour moi une certaine douceur à pleurer, parce qu'une voix intérieure me disait que ces larmes m'honoraient devant celui qui me les faisait verser. La mort de l'abbé C... fit renaître toutes les perplexités de ma mère. On sentait le besoin de ne pas interrompre mon éducation; et cependant, plus j'avançais en âge, plus la fatale révélation dont on redoutait la soudaineté me trouverait en état de la comprendre et d'en sentir l'amertume. On hésitait, on n'osait se résoudre à rien. Ce fut encore ma mère qui imagina un expédient pour retarder le sort auquel je ne pouvais échapper. Mon père venait de vendre la vieille habitation patrimoniale que notre famille avait si longtemps possédée à Brie- Comte-Robert; ma mère lui persuada d'acheter lone nouvelle maison de campagne moins
éloignée et où nous poumons nous retirer sous un nom supposé. L'essentiel serait que cette maison fût voisine d'un de ces collèges ruraux où l'on pousse les études universitaires jusqu'à im certain degré, et où l'on tâclierait de me faire admettre soit comme pensionnaire , soit comme élève externe, si la proximité le permettait. Après bien des excursions aux environs de Paris, on fit clioix de Bruno^^ charmant village qui possédait précisément un de ces rares établissements dont je pourrais suivre les cours sans quitter le toit paternel. Mon père y acheta une jolie maison, précédée d'une cour spacieuse et suivie d'un grand jardin. L'acquisition fut faite au nom de M. de Longval, et nous vînmes nous y installer dès les premiers jours de la belle saison. Voilà donc le premier nom de mes pères exhumé de l'oubli pour servir de pseudonyme à leur descendant sur les bancs d'une école.
Le temps que j'ai passé à Brunoy est assurément le plus beau de ma vie. Les chagrins de l'enfance se guérissent facilement. Dans notre vieille maison toujours sombre et sévère, j 'au-
rais eu de la peine à éloigner le souvenir de la perte de mon bon ami ; mais je dois avouer qu'au milieu des douceurs de la campagne que j'habitais pour la première fois, pour la première fois aussi, en contact avec des enfants de mon âge dont je partageais enfin les travaux et les jeux, tout cela sans renoncer aux joies de la famille, puisque je rentrais le soir dans mon habitation, où je retrouvais ma grand 'mère, ma mère, mon père et ceux de nos gens qui m'avaient servi depuis le berceau, je finis par laisser endormir au fond de mon cœur la grande douleur qui en avait éveillé la sensibilité et je me livrai sans réserve au charme d'une vie toute nouvelle pour moi.
En effet, ces études et ces classes dans des salles communes, ces récréations, ces promenades dans un vaste jardin ou en pleine campagne, ce défilé deux à deux sous la surveillance placide d'un pauvre sous-maître qui était bien le plus débonnaire des hommes, tout cela contrastait tellement avec mon enfance solitaire et l'espèce de claustration dans laquelle j'avais vécu jusqu'alors, que j'éprouvais une émotion analogue
à celle (lu prisonnier délivré, lorsqu'il commence à respirer l'air de la liberté et revient, après une longue séquestration , au milieu de ses semblables.
Sous l'impression de ce nouveau genre d'existence, mes vagues inquiétudes, mes noirs pressentiments se dissipèrent. Les tristes paroles de mon bon ami à son lit de mort me revenaient bien de temps à autre à l'esprit ; c'était, pour ainsi dire, le codicille de la conversation que j'avais surprise une fois entre lui et mon père ; mais j'écartais toutes ces idées comme un cauchemar pénible, pour revenir avec plus de transports que jamais à des plaisirs que j'avais tant tardé à connaître.
Cette heureuse vie fut de peu de durée. L'hiver nous força de rentrer à Paris; et comme ma mère ne put se résoudre à me laisser interne à Brunoy, je fus du voyage. Je ressentis, en quittant les ombrages de ce collège, où j'avais passé de si doux moments, un serrement de cœur inexprimable; quelque chose m'avertissait que je ne les reverrais plus avec cette paix intérieure, cette joyeuse insouciance qui m'y
avaient fait des jours si gais et si exempts d'ennuis.
Je venais d'atteindre ma douzième année. J'étais déjà assez avancé dans mes humanités. ABrunoy, j'avais commencé à apprendre plusieurs arts d'agrément, surtout la musique, pour laquelle je me sentais beaucoup d'inclination. Il fallait cultiver et développer tout cela, sous peine d'en perdre le fruit et de se trouver en présence d'une éducation à recommencer. Mon père l'emporta cette fois sur ma mère, qui voulait encore reculer le moment de me lancer sous mon véritable nom dans la vie commune. Il y avait tout près de chez nous, dans le faubourg Saint-Denis, une grande institution qui suivait les cours du lycée Cliarlemagne. Il fut décidé que j'y entrerais comme élève externe, si l'on consentait à m'y recevoir. Mon père se rendit auprès du chef de cette institution, M. Michel, et, se faisant connaître sans détour, il lui demanda s'il voulait se charger de me faire finir mes études. M. Michel parut un moment déconcerté ; mais , après un instant de réflexion, il accepta résolument,
ajoutant toutefois qu'il serait "bon de laisser ignorer à mes futurs condisciples, mon origine et la destinée qui, selon toute apparence, m'était réservée.
J'entrai donc à l'institution Michel. Ce fut à peu près le même genre de vie qu'à Brunoy, sauf le cadre champêtre qui, en ce dernier endroit, ajoutait tant de charme à nos habitudes. Nous sortions de l'institution deux fois par jour pour nous rendre aux classes du collège, sous la conduite d'un fion, qui était bien aussi aigre, aussi renfrogné que le pauvre sous-maître de Brunoy était doux et bienveillant. Le reste de la journée se passait à l'étude à préparer nos devoirs, sauf quelques instants de récréation qu'on nous accordait dans un maigre jardin. La majeure partie de ces récréations m'était enlevée par les leçons particulières que je prenais en dehors des cours habituels : les maîtres de musique, de dessin, de danse, d'escrime, etc. Quant aux jours de congé et de fêtes, je les passais dans ma famille, puisque je n'étais qu'élève externe. Si le temps était favorable, nous allions nous promener
à Brunoy, que je revoyais toii^ours avec plaisir.
On remarquait surtout dans ce village le ciiâteau dans lequel un marquis prodigue s'était ruiné par ses somptuosités, et l'habitation plus modeste du tragédien Talma, déjà célèbre pour avoir fait revivre d'une manière parfaite surla scène les héros de l'antiquité, que Napoléon venait d'éclipser tousparsongénie etl'étonnante fortune qui, malheureusement, touchait à son déclin.
Pendant mon séjour à Brunoy, j'avais été également bien avec tous mes camarades ; mais je n'avais formé aucune de ces liaisons particulières, de ces amitiés primitives que comporte pourtant habituellement la vie de collège. Il n'en fut pas de même à l'institution Michel ; je me liai plus étroitement avec deux ou trois de mes condisciples ,et surtout avec un nommé T..., qui était aussi un enfant du faubourg Saint-Denis. Comme moi il était externe, et nous sortions ensemble, le soir, de l'institution pour rentrer chez nos parents Nous marchions à côté l'un de l'autre dans la rue, le matin et le
soir, pour aller au lycée, enfin nous ne nous quittions point pendant les rares et trop courts instants de récréation à passer au jardin. Je n'ai gardé aucun souvenir de toutes les frivolités que nous échangions dans ces entretiens si longs et si multipliés ; tout ce que je sais, c'est que nous nous étions juré une amitié éternelle, que nous mettions en commun nos peines et nos plaisirs, partageant nos pensums et nos exemptions, et que nous poussions souvent fort loin cette solidarité qui porte à prendre fait et cause pour un ami. Nous nous étions respectivement plusieurs fois prêté main-forte dans quelques-unes de ces querelles et rixes inséparables de la vie scolaire, où l'honneur outragé se satisfait à coups de poing et à l'aide d'un croc-en-jambe bien administré. T. . . était plus robuste que moi, et j'avais trouvé en lui en maintes circonstances un vengeur intrépide à qui je m'étais fait un devoir de témoigner ma gratitude toutes les fois que l'occasion s'était présentée.
Nous étions donc les meilleurs amis du monde; les Damon et Pythias de l'institution ^lichel.
Lorsque nous passions ensemble, le soir, je laissais T... devant sa porte, puisque sa famlile habitait le faubourg Saint-Denis, et je regagnais seul la rue Neuve-Saint- Jean, où se trouvait située notre maison. Un jour que nous étions sortis d'un peu meilleure heure que de coutume, T... eut la funeste inspiration de vouloir m'accompagner jusque chez moi; j'acceptai avec empressement, bien loin de prévoir la catastrophe qui allait en résulter. Une fois arrivés devant devant la porte, je proposai à mon ami d'entrer et de le présenter à mes parents ; il y consentit de bonne grâce, et nous fimes notre apparition ensemble dans la salle à manger, où se trouvaient déjà réunis mon père, ma mère et ma grand'mère. Je leur annonçai comme le meilleur de mes camarades T..., qui s'avança, tenant son chapeau à la main et souriant d'un air ouvert et affable. Je fus surpris de l'embarras qui se peignit sur le visage de mon père et de ma mère, et de la froideur avec laquelle ils accueillirent celui à qui je donnais le nom d'ami. Ma grand'mère seule se montra moins gênée, et lui fit quelques prévenances avec cette ai-
sance naturelle que l'âge et l'usage du monde donnent aux vieilles femmes.
J'avais espéré un instant qu'on inviterait T. . . à partager notre diner de famille ; mais quels ne furent pas mon étonnement et mon dépit , lorsqu'après quelques paroles échangées d'un ton contraint et embarrassé, j'entendis mon père ajouter, en m'adressant la parole :
— Henry, il ne faut pas abuser de la complaisance de monsieur, qui désire sans doute rentrer chez lui ; sa famille doit l'attendre et pourrait être inquiète.
Je sentais intérieurement que ce motif, quelque plausible et légitime qu'il pût paraître, ne devait pas être véritablement celui qui poussait mon père à terminer si brusquement un entretien dans lequel je m'étais flatté de trouver mes parents plus expansifs vis-à-vis de celui que je leur présentais comme mon premier ami. « Eh quoi! me disais-je, serai-je donc toujours condamné à vivre seul et à refouler au-dedans de moi tous mes sentiments? Me sera-t-il interdit de sympathiser avec un jeune homme de mon âge qui partage mes études et mes loi-
sirs, dont les aspirations s'harmonisent avec les miennes? Trouverai-je la maison de mon père inhospitalière pour celui à qui mon affection en aura ouvert les portes ? Me faut-il donc végéter, comme une plante parasite, à l'ombre des épaisses murailles de cette vieille maison sans puiser à la sève qui circule et bouillonne tout alentour? Cette famille , que j'aime sans doute de toutes les forces de mon âme, est-elle donc si exclusivement jalouse de ma tendresse qu'elle ne puisse me permettre d'en distraire une parcelle hors de son sein? » C'est en faisant ces réflexions que je reconduisis T... jusqu'à, la porte, et que je le congédiai en lui serrant cordialement la main, pour protester autant que je le pouvais contre l'étrange accueil qu'il venait de recevoir.
Je rentrai à la maison vivement froissé, et dînai sans mot dire. Je ne sais si j'étais né communicatif, mais , ce qu'il y a de certain , c'est qu'à mesure que j'avançais dans la vie je me sentais devenir plus sombre et plus taciturne. Ce mystère qui m'environnait de toutes parts, ces réticences auxquelles se heurtaient mes
questions les plus naturelles et et les plus spontanées, cette solitude dans laquelle il me fallait toujours retomber, quoi que je fisse pour en rompre le cercle glacial, tout cela n'était point de nature à développer les facultés expansives que la nature aurait punie donner en partage.' Je pris donc de bonne heure l'habitude de concentrer en moi-même toutes mes sensations, et plus tard il a fallu l'influence de sentiments bien puissants pour arracher à sa torpeur contemplative une âme si longtemps comprimée. Le lendemain, je repris le cours de ma vie habituelle , et les souvenirs de la veille étaient encore trop présents à mon esprit pour que je pusse m' étonner de remarquer un refroidissement sensible dans les manières de T... à mon égard. Toutes les fois que je cherchais à m'approcher de lui, il m'évitait et ne répondait plus que par monosyllabes, lorsque je lui adressais la parole. Cette nouvelle attitude vis-à-vis de moi, que je crus d'abord passagère , se prolongea. Dans les commencements , j'avais tâché de désarmer mon ami par quelques prévenances; mais, à la fin, je me sentis blessé et trou-
vai cette rancune, à laquelle mes parents seuls auraient dû être en butte , profondément injuste en ce qui me concernait , surtout puisqu'elle se montrait si persistante. A mon tour
je m'écartai de T , et m'etforcai de former
une autre liaison parmi mes autres condisciples; mais je remarquai que, si dans le principe ils avaient l'air de répondre à mes avances, ces bonnes dispositions cessaient tout aussitôt, et que, le second ouïe troisième jour, ils commençaient à me battre froid, de manière à me faire renoncer à l'espoir de me lier plus intimement avec eux.
Cette fausse position durait depuis quelque temps déjà, et je ne puis rendre jusqu'à quel point j'en souffrais, lorsque je résolus d'en sortir à tout prix. T... seul devait en être la cause ; c'est à lui que je me décidai à m'en prendre.
Un jour que nous nous trouvâmes seuls à la classe de dessin, attendant le professeur qui était resté un instant auprès du clief de l'institution.
— Tu es cruel, T..., lui dis-je; non-seule-
ment tu m'as retiré ton amitié, mais encore il semble que tu veuilles m' empêcher de la remplacer par celle d'un de nos autres camarades. Je ne sais ce que tu peux leur dire à tous; mais, s'il s'en trouve un qui paraisse me sourire, sitôt que tu lui as parlé, je suis sûr de le voir comme les autres s'éloigner en me tournant le dos.
T.., me regarda fixement, comme s'il eût cherché à lire dans mes yeux ; puis, pour toute réponse, il haussa les épaules et se mit à crayonner sur une des feuilles de papier que l'on nous donnait pour nos dessins.
— Je ne me paye point de pantomime, repris-je irrité, il faut que tout cela s'explique. Je ne me soucie pas d'être plus longtemps en hutte à l'animadversion de mes camarades sans savoir pourquoi. Est-ce parce que mon père ne t'a pas mieux accueilli lorsque tu es venu avec moi à la maison? J'en ai été plus vexé que toi ; mais ce n'est pas ma faute si depuis mon enfance l'on m'a voué au mystère, et si l'on écarte de mon chemin toutes les figures humaines que je pourrais y rencontrer.
ÎS4 MON ÉDUCATION
T... releva encore sur moi des yeux étonnés ; puis il continua silencieusement son dessin.
— Parleras-tu? m'écriai-je avec emportement, en m' avançant vers lui.
Pour toute réponse, il me tendit le dessin qu'il venait d'achever. C'était une espèce d'estrade, soutenue par quatre piliers et surmontée de deux poteaux, au sommet desquels on voyait une lame prête à tomber. Un homme était couché sur une planche, au milieu de ces deux poteaux, et un autre homme se tenait debout près de celui de gauche, la main fixée sur l'anneau qui tenait suspendue la lame meurtrière. En un mot, c'était la guillotine, le patient, l'exécuteur, et, au bas de cette horrible image, T. .. avait écrit en grosses lettres :