‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 7 sur 22 · TUUS PATER CARNIFEX · texte numérisé non relu

TUUS PATER CARNIFEX

Je n'avais point vu comme T... l'instrument du supplice, mais les mots écrits au-dessous du dessin me firent à l'instant même tout comprendre. Je connaissais alors assez d'histoire

pour savoir ce que c'était que ce redoutable fonctionnaire appelé par les Romains carnifex. Les paroles de mon père, celles de l'abbé C... se retracèrent de suite dans, mon esprit en lettres incendiaires, comme Tinscription flamboyante du festin de Balthazar. Le mystère de ma vie venait de se dévoiler. A l'aspect du dessin que j'avais saisi, je poussai un cri d'horreur et d'épouvante, et,m'enfuyant, hagard, désespéré, tenant toujours à la main cette feuille de papier, qui venait de me faire une révélation si cruelle, je traversai en courant le corridor et la cour ; la grille de clôture se trouvait par hasard entr'ouverte, je la poussai vivement et passai avec la rapidité de Touragan devant la loge du concierge; je descendis comme un fou tout le faubourg Saint-Denis. Arrivé à notre porte, je sonnai à coups redoublés ; lorsqu'on m'eut ouvert, je franchis, pour ainsi dire, d'un seul bond l'avenue et le perron qui donnait accès dans la salle à manger. Ma mère, qui m'avait aperçu de loin, était accourue au devant de moi, je tombai évanoui à ses pieds, en lui tendant l'image qui venait de m'arracher à la

longue et regrettable ignorance où j'étais de ma terrible destinée.

Lorsque je repris mes sens , j'étais dans ma chambre, couché sur mon lit; je regardai autour de moi ; je n'aperçus que ma grand'mère assise à mon chevet. L'absence de ma mère me surprit ; c'était ma confidente habituelle, celle que la nature m'avait désignée la première, et il me semblait que c'était à elle, à entreprendre de me consoler, si j'étais consolable. Je raisonnais déjà avec l'égoïsme instinctif à notre espèce , sans penser combien la pauvre femme avait dû être attérée elle-même de la découverte si inattendue d'un secret qu'elle avait pris tant de peine à me cacher, et que si, à Tâge où l'on est encore insouciant un pareil événement avait suffi pour me faire perdre l'usage de mes sens , quel contre-coup terrible n'avaitil pas dû avoir dans le cœur d'une mère à qui il enlevait le fruit de quinze années de précautions et de tendres dissimulations?

En effet, ma mère, en me voyant tomber à ses pieds dans le piteux état où je me trouvais, fut prise elle-même d'une crise de nerfs

si violente, qu'on dut la transporter chez elle, où elle ne reprit connaissance que pour se sentir en proie à une fièvre ardente. D'enfant j'étais devenu homme ; l'heure de l'abnégation et du devoir avait sonné; j'attendais les consolations de ma mère, c'était à moi à lui porter les miennes.

Heureusement mon père était absent; il n'eut, en rentrant, que le dernier écho affaibli de cette commotion intérieure qu'on savait bien devoir éclater un jour, mais non pas si tôt et avec cette foudroyante rapidité.

Ce fut donc ma grand'mère seule que j'aperçus en ouvrant les yeux, lorsque je sortis de mon évanouissement. La digne femme avait conservé cet air d'angélique bonté qui était sa physionomie habituelle, et c'était à peine si une légère teinte d'embarras perçait sous le rayon humide de son regard.

— Eh bien ! mon cher enfant , comment vous trouvez- vous à cette heure ? me dit-elle. Vous nous avez fait une fière peur; votre pauvre mère en est encore toute pâmée sur son lit. Je gagerais que c'est ce mauvais petit

drôle que vous nous avez amené l'autre soir, qui aura trouvé que nous ne l'avions pas assez comblé de caresses, et qui s'en sera vengé en vous barbouillant cette affreuse image , qui était bien de nature à désarçonner la cervelle d'un petit innocent tel que vous. La supposition de ma grand'mère n'était que trop fondée, seulement elle donnait à la conduite de T... sa plus mauvaise interprétation. C'était bien en amenant ce garçon cliez nous et en lui faisant connaître notre demeure que j'avais traM mon précieux incognito. Il lui avait sans doute suffi d'indiquer à ses parents, qui avaient de tout temps habité le faubourg Saint-Denis, où était située cette maison dans laquelle il avait reçu un si étrauge accueil, pour que ceux-ci s'écriassent avec horreur : c'est la maison du bourreau. Mais étaitce uniquement pour se venger de la froideur qu'on lui avait témoignée qu'il s'était chargé de me révéler, à l'aide du crayon et de la . plume, le terrible secret que l'on m'avait caché depuis ma naissance? Je ne le crois pas. V Maintenant que ma mémoire me retrace toutes

ces circonstances et que je puis les analyser d'un œil calme et sans passion, je me persuade aisément que T... même croyait très-bien ne me rien apprendre. Il ne lui était pas venu à l'idée que ma famille eût pu me faire un si long mystère de sa situation anormale dans la société; l'étonnement avec lequel il me regarda plusieurs fois pendant les quelques paroles que je lui adressai avant la remise du dessin me prouve, à n'en point douter, qu'il me croyait instruit de ma condition, et qu'il n'ajoutait point foi à ma sincérité lorsque je lui témoignais ma surprise de me voir repoussé par tous les camarades avec lesquels je cherchais à me lier. En s'éloignant de moi, il avait obéi sans doute au vœu de ses parents, qui n'avaient point manqué de lui dire la place que nous occupions dans le monde et les sentiments de répulsion que nous y soulevions de toutes parts; et d'ailleurs n'avais-je pas moi-même provoqué, par ma ténacité et mes indiscrètes questions, le cruel aveu qu'il s'était décidé à me faire ?

T ne s'était assurément que trop expliqué

la réserve qu'on lui avait montrée chez moi, et

par conséquent n'avait point dû. en concevoir de rancune, ainsi que ma grand'mère affectait de le croire. Sa conduite était sans doute naturelle ; elle me donnait la mesure de ce que je devais espérer du commerce des hommes.

J'ai tout lieu de croire que cela ne se passa pas autrement. J'ai revu souvent depuis

M. T , car, pas plus que moi, il ne quitta

le faubourg Saint-Denis -, mais nous ne nous reparlâmes jamais. Il succéda à son père dans une entreprise de voitures publiques qui desservait quelques localités non comprises dans le parcours habituel des grandes lignes de messageries. Il se maintint dans l'honnête aisance que cette industrie avait apportée à sa famille. C'était un homme fort honorable, trèsestimé. La création des chemins de fer, en absorbant son entreprise, le força à se retirer des affaires. Je l'ai perdu de vue depuis cette époque ; j'ignore s'il existe encore, mais, si ces lignes lui passent sous les yeux , je désire qu'elles lui donnent l'assurance que si l'adolescent se montra froissé de la perte subite . d 'une amitié qu'il croyait plus éprouvée , la

mémoire du vieillard lui retrace aujourd'hui ce souvenir sans amertume , et ne le porte que trop à excuser des susceptibilités auxquelles il devait encore se heurter bien souvent dans la vie , et qui ne se traduisirent pas toujours avec autant de ménagements.

Mais je reviens à l'entretien que j'eus avec ma grand'mère. Le lecteur voudra bien me pardonner toutes ces digressions et l'allure peu régulière de ces récits de ma jeunesse. J'enregistre tous ces souvenirs au fur et à mesure qu'ils se présentent à mon esprit , et ce n'est pas ma faute s'ils m'écartent à chaque instant du chemin que je devrais peut-être suivre plus assidûment.

Surpris et presque blessé de la facilité . avec laquelle ma grand'mère parlait d'un événement aussi grave que celui qui venait de se produire dans mon existence , je lui répondis avec une certaine aigreur :

— Mais , bonne maman , ce n'est point ce dessin, que je comprends encore à peine, qui a frappé mon imagination , ce sont les mots qui sont écrits dessous. Est-il donc vrai que ce soit

mon père qui est chargé de mettre les criminels à mort?

— Oui, mon enfant; c'est une charge qui s'est maintenue dans notre famille depuis plus d'un siècle. Si on ne vous en avait pas instruit plus tôt, c'est qu'on attendait que vous fussiez en âge d'en comprendre les austères devoirs.

— Ah ! bonne maman , je n'en conteste ni les devoirs , ni la légitimité , mais je n'aurai jamais le courage de la remplir.

Il est bon de dire ici qu'en exprimant aussi énergiquement mon sentiment , je n'écoutais que la voix de ma sensibilité naturelle et aucunement celle du respect humain. Je ne connaissais la fonction d'exécuteur des sentences de mort que par ce que nous en apprennent sur les bancs des collèges les annales des différents peuples de l'antiquité, où cette fonction était plutôt honorée qu'avilie. La réprobation qui flétrit l'exécuteur est d'origine toute mo- *(derne; cette thèse ne s'était pas présentée dans l'enseignement que j'avais suivi , et , comme on le sait, ce n'est point à la maison que j'aurais pu déjà apprendre que celui qui acceptait

de la société un tel mandat devait non-seulement étouffer en lui le cri de l'humanité, mais encore se résigner au mépris de ses semblables.

— Vous dites cela , mon enfant , mais dans quelques années, soyez sûr que vous en jugere;z autrement. Votre père, à votre âge, avait les mêmes appréhensions , et pourtant il a su se dévouer à son tour à remplir, comme ses ancêtres, une charge éminemment utile au bien de la société. Il faut servir son pays, mon petit, dans le poste où les circonstances nous ont placé 1 Je vous vois quelquefois considérer avec attention les portraits qui sont dans le grand salon ; eh bien 1 tous ces personnages , depuis M. de Longval , qui fut le premier investi de l'office, tous, jusqu'à votre aïeul, vos grandsoncles, votre père,^ont fait leur devoir comme il convenait qu'ils le fassent. Mais ne nous tourmentons point encore l'esprit de tout ceci ; vous avez bien du temps devant vous pour réfléchir.

— Quel que soit le temps , je ne crois pas qu'il puisse suffire pour me décider à donner de sang-froid la mort à un autre homme.

— Voyez le jeune insensé qui s'imagine qu'il s'agit d'aller ainsi tout de suite assassiner son prochain. Mais, mon pauvre enfant, vous ne songez donc pas que le condamné livré à la justice de l'exécuteur est toujours un scélérat souillé des crimes les plus abominables, qui a lui-même égorgé lâchement^ par force ou par ruse, quelque femme ou quelque vieillard, un enfant même, un être plus faible que lui en tout cas; que souvent, foulant aux pieds toutes les lois de la nature, il a choisi sa victime dans sa propre famille, n'hésitant pas à frapper sans pitié un père, une mère, une épouse, un frère ; que la cupidité, le vol ou les passions les plus ignobles sont les mobiles ordinaires de ces forfaits qui déshonorent l'humanité. Et vous croyez que pour de tels attentats, il ne faut pas un châtiment exemplaire ; que le bras qui venge la société menacée, la loi méconnue, le faible immolé doit trembler en exerçant cet ^acte de haute justice? Faut-il donc avoir des entrailles pour celui qui n'en a point eu ? Et d'ailleurs, mon cher Henry, est-ce vous qui avez jugé cet homme, qui avez prononcé sa mort?

Vous ne faites qu'exécuter la sentence rendue contre lui, et cette mission, tout autre la remplirait à votre place si vous aviez la faiblesse de la décliner.

— Bonne maman ' êtes-vous sûre que beaucoup de personnes se disputeraient la charge de notre famille , si nous venions à l'abandonner?

Ma grand'mère parut un instant troublée ; cependant elle me répondit assez fermement.

— Je le crois, mon ami; mais c'«st assez causé de cela entre nous. Vous en reparlerez quand il sera temps a#vec votre père. D'ici-là tâchez de vous tranquilliser et de ne point ajouter à la peine de votre mère qui est, je crois, plus malade que vous.

J'ai su depuis combien ma pauvre grand'mère s'était fait violence pendant cet entretien, pour parler d'une façon aussi dégagée de ce qui avait été pour elle-même, si souvent et si longuement, le sujet des plus pénibles méditations. Mais elle ne voulait pas s'exposer à développer davantage l'état d'extrême sensibilité nerveuse dans lequel je me trouvais^ et

elle sentait au contraire le besoin de me brusquer un peu pour m' empêcher de tomber dans une prostration qui aurait pu aggraver ma situation. Ses dernières paroles m 'ayant rappelé que ma mère aussi était souffrante et attendait peut-être les soins qui lui étaient nécessaires, je voulus me lever et courir auprès d'elle ; ma grand'mère s'y opposa.

— Non, restez, dit-elle en s'en allant, votre mère n'est point seule et je vais d'ailleurs me rendre auprès d'elle. C'est une grande enfant qui a besoin qu'on lui parle raison aussi. Vous la verrez quand vous serez plus calme et plus sage ; en ce moment, une entrevue vous ferait mal à tous les deux.

Je restai seul pendant plusieurs heures, livré à mes réflexions. Le voile mystérieux qui avait enveloppé tous les incidents de mon enfance venait donc de se déchirer; la vérité m'apparaissait sinistre, accablante; je m'avançais dans la vie vers la plus terrible mission qui puisse échoir à un homme, celle d'égorger son semblable. Mais cette mission pourquoi l'accepterais-je ? Mon vieil ami l'abbé C ne

MON ÉDL'CATION 2Sn

lu'avait-il pas dit avant de mourir : « Tu es libre ! » C'est donc qu'il ne partageait pas la manière de voir de ma grand'mère, et que tous les raisonnements subtils dans lesquels elle avait cherché à m'enserrer étaient autant de sophismes qui n'eussent point eu de prise sur l'âme douce et pleine de mansuétude du bon abbé, et se seraient évanouis devant cette horreur du sang si naturelle à toutes les créatures humaines. Que m'importait cette suite d'ancêtres dont on me parlait? cette perversité des criminels condamnés au supplice? A quel titre la société pouvait-elle me condamner à être son vengeur, s'il lui plaisait de venger le meurtre par le meurtre et d'effacer le sang par le sang ! Oui, je suis libre ! m'écriai-je, et je romprai avec cette tradition qui nous voue à un métier d'assassins.

Je venais de me lever et me promenais dans ma chambre avec agitation ; un coup de sonnette retentit à la grille de l'hôtel. Je regardai par la fenêtre ; c'était mon père qui rentrait.

Je le vis suivre, de son pas lent comme de coutume, l'avenue qui conduisait au perron

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qui donnait accès dans la salle à manger ; son air calme et placide indiquait suffisamment qu'il n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé dans la matinée. A son aspect, je sentis déjà chanceler ces résolutions que l'instant d'avant je manifestais d'une manière si énergique. Je ne sais combien de temps s'écoula entre son arrivée et le moment où il vint me clierclier, mais ce temps qu'il passa sans doute près de ma mère et de ma grand-mère, par lesquelles il fut instruit de ce qui venait d'arriver, dut être relativement assez court, car les émotions confuses qui m'assaillirent durant cet intervalle n'ont laissé aucune trace dans ma mémoire. Je crois n'avoir pu y recouvrer la perception nette et distincte de toutes les idées qui bouillonnaient dans mon cerveau. J'étais encore dans cet état de fiévreuse attente, lorsqu'il ouvrit la porte de ma chambre et m'aperçut debout.

— Ah! vous êtes levé, Henry, me dit-il; tant mieux; je craignais, par ce qu'on vient de me dire, que vous ne fussiez souffrant. Pouvez-vous passer dans mon cabinet, mon enfant, nous au-

rons à causer un instant, si vous vous sentez assez remis pour cela.

— Mon père, je suis à vos ordres, répondis-je.

Il me précéda, nous traversâmes ensemble le corridor en passant devant la porte de la chambre de ma mère, derrière laquelle il me sembla entendre des sanglots étouffés. Nous descendîmes l'escalier, et arrivés au rez-decbaussée, il me fit entrer dans son cabinet.

Cette pièce, où je n'avais pénétré que trèsrarement, car mon père en emportait presque toujours la clef, me fit un effet tout autre que les dernières fois où j'y étais déjà venu. Les grandes tapisseries de lampas rouge broché qui couvraient les murailles, les rideaux de même étofie qui n'y laissaient entrer qu'un jour douteux, les meubles en bois d'ébène, dont la teinte noire contrastait étrangement avec la teinte rouge des tentures, le grand crucifix d'ivoire qui se détachait entre les deux croisées, et au pied duquel une tête de mort servait de bénitier, tout cela me parut alors avoir une signification symbolique que jusque-là je n'avais pas soupçonnée. Pour la première fois

aussi, je remarquai au milieu d'une panoplie de différentes armes, deux épées à poignée de fer, d'une longueur démesurée, enfermées dans une gaîne de cuir rougeâtre et commun; j'en devinai le terrible usage.

Mon père s'assit dans le fauteuil placé devant le bureau, et se retournant vers moi :

— xlsseyez-vous, mon fils, dit-il, notre entretien peut être long, et vous avez besoin de ménager vos forces aujourd'hui.

Je pris place sur une chaise.

— Vous venez d'apprendre par un hasard (juc nous aurions peut-être dû prévenir, le secret de la condition dans laquelle vous êtes né. C'es't par condescendance pour votre mère que je ne vous ai pas instruit moi-même plutôt du rôle que je remplis dans la société. Elle voulait épargner votre sensibilité et ne

*vous faire connaître la situation de votre famille que lorsque vous seriez en âge d'apprécier s'il vous convenait de vous y soumetttre ou de vous y soustraire. Je ne sais si le moment est bien venu pour vous d'être aple à prendre une telle délermir.ation, mais puis-

!fft

que le liasard n'a pas voulu se plier à nos atermoiements, il est bon que vous puissiez dès ce jour commencer à y réfléchir et vous préparer à la résolution qui fixera votre destinée.

Je fis un signe comme pour répondre ; mon père ne m'en laissa point le temps.

— Ecoutez-moi jusqu'au bout, poursuivit-il, vous répondrez après. Je suis né moi-môme dans la condition où vous avez reçu le jour; à votre âge je me trouvais vis-à-vis de mon père dans la situation où vous êtes vis-à-vis de moi; comme vous, je venais d'apprendre d'une manière toute fortuite et tout inattendue que ma naissance m'appelait aux fonctions les plus cruelles que puisse concevoir l'imagination. Il y a, mon cher enfant, dans toutes les sociétés humaines des lois qui protègent l'ordre social et punissent les criminelles tentations de ceux qui ont essayé de le troubler; ces lois, en présence de certains forfaits osent édicter une peine qu'il semblerait n'appartenir qu'à Dieu d'infliger, car lui seul devrait pouvoir, dans sa sagesse éternelle, rendre des décrets irrévo-

cables; la société s'arroge le droit de punir de mort celui qui l'a outragée, à ce point qu'elle juge nécessaire de le retrancher pour toujours de son sein. Il y a des Cours de justice qui n'hésitent point à prononcer ces formidables sentences, il fallait qu'il y eût un homme qui se chargeât de les exécuter. Ce fut le rôle dévolu à un de vos ancêtres, il l'a transmis jusqu'à ce jour à ses descendants. Lorsque, comme vous aujourd'hui, je fus appelé par mon père à décider si j'accepterais cet héritage de notre famille, il me parla avec une entière franchise; je suivrai son exemple. Je sais qu'en vous représentant l'importance de cet emploi, si étroitement lié à l'administration de la justice qu'il en est le corollaire indispensable, puisque c'est par lui seul que les arrêts les plus graves peuvent s'accomplir, je pourrais, grâce à l'état d'ignorance dans lequel nous vous avons laissé sur toutes ces matières, vous donner le change et vous faire croire qu'il jouit d'une grande considération parmi les hommes. En effet, le dévouement au bien public ne se mesure-t-il pas par l'étendue du sacrifice qu'on

lui fait, et parmi les héroïsmes que la société couronne, en est-il beaucoup qui puissent rivaliser avec celui de l'homme qui étouffe les sentiments les plus naturels pour se faire sans cesse, à toute heure, le vengeur de cette société et l'exécuteur de ses suprêmes volontés. On honore le savant qui sacrifie son temps et ses veilles, le riche quand il sacrifie sa fortune, on décore le soldat qui expose sa vie pour tuer beaucoup d'ennemis; tout homme qui vieillit au service de son pays dans une charge quelconque a droit à l'estime et à la reconnaissance de ses concitoyens ; que ne devrait donc pas attendre celui qui trouve la force de comprimer son cœur, de surmonter l'horreur du sang, pour se dévouer à l'exécution d'un arrêt de mort quand la société l'a prononcé. Celui-là ne fait-il pas au bien public le plus grand et le plus étonnant peut-être de tous les sacrifices? Eh bien! mon cher enfant, j'abuserais étrangement de votre bonne foi si je vous entraînais dans une pareille erreur. Je ne dois pas balancer, au contraire, à vous déclarer que, par une des plus incroyables contradictions qui se

puissent voir, la société se faisant la vengeresse de ses propres victimes, nous anathématise pour prix du service que nous lui avons rendu et rejette sur nous tout le poids de ses cruautés. L'opinion publique, qui applaudit et bat des mains à une sentence de mort, accable de ses mépris celui qui l'exécute. Mon père s'était longtemps raidi et avait voulu lutter contre cette inconséquence qu'il qualifiait justement de préjugé ; ses réclamations échouèrent toujours devant le parti pris. Un instant seulement, notre charge parut sortir de cet avilissement; mais c'était précisément l'instant où elle nous faisait le plus d'horreur à nousmêmes. La France, ivre de sang déifiait le néant et la mort; le crime et l'innocence passaient à tour de rôle sous notre fatal niveau. Jamais notre cruel ministère n'avait été si lourd et si cruel à exercer. Ce n'étaient plus des sentences légales que nous exécutions, c'étaient les proscriptions de partis qui s'entredévoraient dont nous étions les aveugles instruments. Devant ces scènes de meurtre qui se renouvelaient tous les jours, le cœur nous faillit

plus d'une fois à la besogne, à votre grand-père et à moi ; heureusement nous avions des aides, et au besoin le peuple qui nous entourait nous en eût servi, tant cette rage de mort s'était répandue et avait gagné les esprits. Voilà, mon fils, la seule époque où l'on nous ait pardonné d'être ce que nous sommes, et oùl'épitliète de bourreau, dont on qualifie nos fonctions, ne nous ait pas poursuivi comme une flétrissure. Dieu nous préserve d'une nouvelle réhabilitation de ce genre. Aujourd'hui le pays est calme à l'intérieur , et , s'il se verse trop de sang , c'est peut-être sur les champs de bataille; l'ambition, l'amour de la guerre , la soif des conquêtes, les vanités de la gloire sont souvent de plus grands bourreaux que nous.

Mon père fit ici une pause pendant laquelle, respectant le silence qu'il m'avait commandé, je n'osai prendre la parole.

— Ainsi donc, mon fils, point d'illusions. Non-seulement notre charge exige des forces surhumaines , mais encore elle est payée de la plus noire ingratitude. Nous vivons dans la honte et nous mourons dans l'opprobre ; on ne

nous tient aucun compte de notre dévouement ; nos services nous sont reprochés comme autant d'actions basses et déshonorantes. La magistrature, enchaînée par la solidarité qui nous lie (car peut-il y avoir un lien plus étroit qu'entre le juge qui condamne et celui qui exécute sa sentence), ne s'associe point, sans doute, à ces manifestations de l'animadversion publique; mais la protection timide, qu'elle ne nous accorde souvent qu'à regret, est impuissante à nous protéger contre le mépris qui nous poursuit partout. J'ai souvent cherché la cause de cette anomalie, et, philosophiquement, il ne m'en apparaît d'autre que celle-ci : la peine de mort, qui blesse la conscience humaine; si obstinément conservée dans nos lois, est un fardeau dont chacun cherche à décliner la responsabilité, depuis la société qui l'invoque pour sa # sûreté, jusqu'au législateur qui l'a inscrite dans

les Codes et au juge qui en fait journellement l'application. Le fardeau, ainsi repoussé par tous, vient tomber sur nos épaules. C'est la fable des animaux malades de la peste et nous y jouons le rôle de l'âne.

Cet argument de mon père me frappa, et tontes les fois que j'y ai réfléchi depuis, il m'a paru d'une vérité saisissante.

— Ce n'est point la séduction du salaire attaché à de pareilles fonctions qui les fit entrer dans notre famille. Vous trouverez, après ma mort, dans mes papiers, des notes de vos ancêtres qui vous feront connaître par quel concours fatal de circonstances notre maison, qui était noble d'origine, fut entraînée dans cette triste voie. Vous y verrez aussi que nous possédions quelque bien ; je ne sais s'il s'est accru ou diminué depuis que nous exerçons l'emploi, mais, ce que je puis vous assurer, c'est que, malgré les fortes pertes que nous avons déjà essuyées, je sacrifierais encore bien volontiers la moitié de ce que nous possédons pour que la peine de mort fut abolie et que vous n'eussiez ni à accepter ni à renier l'état de vos pères ; le reste suffirait pour nous conserver une honnête aisance. C'est assez vous dire que vous ne relèverez que de votre volonté et que vous serez libre de prendre la décision qui vous conviendra. On a longtemps cru, on croit encore peut-être, dans

le peuple, qui se forge mille superstitions à notre égard, que notre emploi est héréditaire, et que le fils ou le gendre de celui qui l'occupe est obligé de lui succéder. C'est une erreur grossière dans laquelle je ne veux point vous induire ; nous n'avons jamais été contraints. Un singulier concours de circonstances amena un de nos ancêtres à se résigner à cette cruelle profession ; mais si, depuis, elle s'est constamment maintenue dans notre maison, ce n'est que par la volonté ferme et bien arrêtée des fils de rester dans la même condition que leur père.

J'écoutais stupéfait, sentant bien que cette prétendue liberté dont parlait mon père était loin de sa pensée, et que, s'il affectait de proclamer mon indépendance, c'était pour revenir ensuite, presque malgré lui, à tâcher, par toutes sortes de considérations, de m'e décider à suivre la tradition de résignation dont lui-même m'avait donné l'exemple. Les paroles que j'avais surprises dans son entretien avec mon vieil ami l'abbé ne m'eussent pas déjà révélé son sentiment à cet égard, que je l'aurais, je crois, deviné ce jour-là sous les artifices de son lan-

gage. La fin de la conversation fut, du reste, encore plus concluante.

— Je m'abstiendrai, mon fils, de rien dire qui puisse peser sur une détermination que vous avez, d'ailleurs, tout le temps de prendre ; mais comme je me suis promis de vous éclairer entièrement et de ne rien vous cacher de la vérité, je ne dois pas vous laisser ignorer que dans le cas où vous voudriez rompre la chaîne de nos traditions pour essayer de rentrer au milieu du monde, votre réconciliation avec ce dernier serait beaucoup plus difficile que vous ne pouvez le supposer. Je vous ai plutôt diminué qu'exagéré la force du préjugé qui nous en exclut; si notre profession n'est point héréditaire, il n'en est pas de même de l'opprobre dont l'opinion publique la poursuit si niaisement. Vous venez déjà de vous apercevoir qu'il ne s'arrêtait pas au père, et s'étendait jusqu'à la personne innocente du fils. Si un pareil traitement est venu vous atteindre au milieu d'enfants, que ne devez-vous point attendre parmi les hommes? Quels que soient vos actes et votre vie, votre origine pèsera sur vous comme

une montagne et vous sera à chaque instant reprochée par les ennemis et les envieux que nul ne peut éviter ici-has. Cela est tellement vrai, que parmi nous on ne cite point d'exemple d'aucun des nôtres qui ait risqué cette téméraire entreprise. Nos familles se sont perpétuées dans les divers postes qu'elles occupaient : la nôtre ici, à Versailles, à Provins, à Tours et à Reims ; celle deDesmorest, notre aide, àÉtampes, Dourdans, Senlis, Noyon, Laon, Épernay, Châlons et Vitry-le-Français ; les Jouenne et lesFerey, nos parents, les premiers à Melun, à Évreux , au Mans et à Caen ; les seconds à Rouen, à Dieppe, à Pont-Audemer, etc.; les Ganié, qui ont compté parmi eux le seul de nos confrères qui ait désarmé le préjugé, à Rennes ; les Doublet, à Blois ; les Barré, à qui nous sommes aussi alliés, à Metz, etc. Tous se sont transmis de père en tils l'emploi qu'aucun d'eux n'eut l'imprudence de décliner. 11 n'y eut longtemps que deux charges héréditaires en France, l'une de droit, l'autre de fait : la première, celle du sourain; la seconde, la nôtre. L'ordre de succession au trône a été troublé, il ne s'est point inter-

rompu dans nos familles et vous êtes, mon enfant, plus assuré de me succéder, si vous y consentez, que le roi de Rome ne l'est de ceindre la glorieuse couronne de son père.

Ici mon père fit encore une pause qui me permit de placer enfin quelques paroles.

— Mon père, lui dis-je, soyez persuadé que si je profitais de la liberté que vous m'accordez pour m' affranchir des fonctions que vous exercez , ce ne serait par suite d'aucune opinion personnelle sur ces fonctions ou sur les questions sociales qu'elles soulèvent ; je rie me sens pas encore apte à juger de tout cela. Quant aux dédains du monde, j'en fais bon marché , et je vous assure que si je regrette une chose, c'est de m'ètre laissé impressionner aussi vivement par les révélations de ce polisson de T à qui j'aurais dû plutôt frotter les

oreilles. Mais il est une chose qui me fait appréhender bien plus vivement de n'être pas digne de vous succéder, c'est que je crbis que je ne posséderai jamais la somme de courage nécessaire pour donner la mort à un homme, de sang-froid.

Mon père sourit amèrement.

— A votre âge, reprit-il, je pensais comme vous. J'ai fait un long et cruel apprentissage; mais si je ne suis point encore arrivé à remplir mon terrible ministère de sang-froid, comme vous dites, au moins ai-je acquis assez d'empire sur moi-même pour refouler mes émotions et ne manquer à aucun de mes devoirs. Il faut aussi que je vous fasse connaître, Henri, en quoi consistent ces fonctions dont vous vous faites peut-être, comme le vulgaire, une idée exagérée qui pousse l'odieux jusqu'au ridicule. La justice nous confie deux sortes d'arrêts à exécuter ; les uns n'entraînent que la peine de la marque et de l'exposition , les autres prononcent la peine de mort. Nous ne faisons, mon fils, que présider à l'exécution de ces arrêts, de manière à ce que la justice suive son cours en respectant autant que possible les lois de l'humanité. Des malheureux aides, sur lesquels je ne prétends point déverser le mépris, pourvoient à tous les détails révoltants de la besogne que nous nous bornons à surveiller. Jadis, lorsque les exécutions capitales se fai-

saient manuellement, l'intervention de l'exécuteur était plus active et plus directe. Il lui fallait cette somme de courage dont vous parliez tout à l'heure. Vos pères ont eu et ont consigné le souvenir d'horribles supplices. Mais aujourd'hui que la peine de mort est uniforme, qu'elle a lieu à l'aide de ce mécanisme dont votre jeune condisciple vous avait tracé l'image, la mission de l'exécuteur est toute de prévoyance et d'humanité. C'est à tort que ce monsieur T..., comme vous l'appelez, a cru devoir me représenter sur l'échafaud, je n'y suis jamais monté. Je reste au pied, veillant à ce que toutes choses soient à leur place, chacun à son poste, prêt à l'heure indiquée, afin que lorsque nous arrivons sur le lieu de Texécution, aucun retard ne puisse prolonger l'agonie de l'infortuné patient ou augmenter l'horreur de son supplice. Au dernier moment, un signe de l'œil me suffit pour que l'aide placé près du pilier de gauche détache la tringle qui tient le couperet suspendu ; en une seconde tout est dit. Votre jeune raison, mon fils, trouve-t-elle cet exécuteur qui est là tremblant au pied de l'écha-

faud, veillant à ce que les rigueurs de la loi s'accomplissent le plus humainement possible, beaucoup plus cruel que tous ceux qui l'entourent à un ou deux mètres de distance et sont accourus de loin sans autre but que de satisfaire une barbare curiosité et de repaître leurs yeux de ce sanglant spectacle? Quelle différence ferez-vous entre eux et lui si ce n'est à son avantage ? Il est vrai que de hardis penseurs ont considéré la peine de mort comme un meurtre judiciaire; mais, lorsqu'une société l'a inscrite au fronton de ses lois, quelqu'un oserait-il en rendre responsable l'avocat général, les jurés, le président, enfin tous ceux qui concourent à son application? Pourquoi donc entacher d'ignominie l'humble exécuteur de la sentence ?

Mon père venait d'élever la voix et paraissait en proie à une agitation extrême.

— Eh bien ! mon fils, c'est pourtant sur nous, sur nous seuls que rejaillit le sang versé dans ces journées fatales; c'est nous qui en portons toutes les éclaboussures ; nous, qui rentrons chez nous poursuivis par les malédictions de

la foule et par ce long cri sinistre qui vibre à nos oreilles comme la trompette du jugement dernier : Bourreau ! Bourreau ! Bourreau !

Mon père se renversa dans son fauteuil, le visage inondé de larmes.

— Ah I mon enfant, continua-t-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, j'avais trop présumé de mes forces en poussant aussi loin cet entretien. Vous le voyez , je plaide ma cause ^,

devant mon fils ; je m'étais juré de ne point chercher à vous influencer, et voilà que, malgré moi, le cri de la conscience opprimée m'échappe. J'ai vécu, depuis .votre naissance, dans de continuelles alarmes, tremblant que le jour . où les stupides préjugés de Topinion viendraient jusqu'à vous, ils n'abusassent aussi votre jugement, et qu'en vous apprenant à mépriser ma profession, ils ne vous enseignent à rougir de votre père. Pourtant, savez-vous, Henry, la seule chose qui puisse nous consoler de la dureté avec laquelle le monde nous traite et de Tostracisme dont il nous frappe : ce sont les joies de la famille. Pauvres parias de l'ordre social 1 Lorsque nous avons vu pendant une

longue journée tous les fronts se détourner à notre aspect , toutes les mains se retirer de la nôtre, combien il nous est doux de rentrer dans notre humble maison, d'y trouver les bénédictions d'une mère , les tendres soins d'une épouse et les joyeuses caresses d'un enfant ! N'est - ce pas la société tout entière que nous retrouvons là , et résumée dans ce qu'elle a de meilleur? Croyez-moi, ce sont des trésors de sentiment qui manquent souvent à la somptueuse demeure du riche et du puissant de la terre. Les caprices de la vanité, les soucis de l'ambition, les appétits d'héritage y sèment des germes de division qui ne sauraient exister dans notre sphère, où nous passons notre vie à nous aimer , pour oublier la proscription qui nous enveloppe tous dans un commun anathème. N'est-il pas naturel que ce soit dans les familles obligées de se suffire à elles-mêmes par le cœur, que l'on voie se développer les vertus qui ennoblissent et sanctifient le foyer ? Quel serait donc notre sort si la Providence nous enlevait cette unique compensation des amertumes dont notre existence est abreuvée ?

Les larmes de mon père m'avaient profondément ému; je sentais s'agiter en moi une foule de sensations indéfinissables. Je m'indignais avec lui de l'aveuglement de ce préjugé qui persistait à le poursuivre d'une flétrissure indélébile, tandis qu'il épargnait ceux qui avaient édicté, ceux qui prononçaient la peine de mort et ceux qui se faisaient une fête de la voir infliger aux malheureux dont elle était le châtiment. Mon orgueil se révoltait à la pensée de ce traitement injuste sous lequel avait longtemps gémi ma race. J'éprouvais des velléités de rébellion; il me semblait alors que j'aurais brandi avec une ivresse sauvage la hache homicide, et que je me serais écrié en face de la société entière : « Venez donc, vous qui demandez du sang et qui aimez à le voir répandre, venez rassasier vos yeux de ce spectacle. Ah! vous demandez des têtes ; vous » vous appelez la vindicte publique; vous êtes cette voix du peuple qu'on prétend la voix de Dieu, et lorsqu'on vous les jette ces têtes sanglantes, vous huez votre pourvoyeur. Vous

rendez des arrêts de mort, et vous ne voulez VI n

pas qu'on les exécute, ou bien, s'il se trouve un homme assez courageux, assez maître de lui, assez dévoué à l'ordre social pour se résigner à cette horrible tâche, vous n'avez pour le récompenser de son abnégation que des insultes et du mépris ! Eh bien ! nous vous montrerons que nous sommes au-dessus des inconséquences de l'opinion, que nous savons fouler aux pieds vos préjugés et que, pour rester dans la sphère de nos devoirs, il nous suffit de la paix de notre conscience. Ainsi raisonnais-je, avec cette témérité, ce besoin d'héroïsme qui caractérisent les jeunes imaginations. On voit que l'habileté avec laquelle mon père avait soutenu sa thèse commençait déjà à porter ses fruits, et qu'il était peut-être plus près de gagner sa cause qu'il ne l'espérait. Pourtant, je dois l'avouer, toute cette belle logique ne faisait que me traverser l'esprit et ne s'y imprimait point. Je me sentais, à vrai dire, très-fort en présence du monde qui armait notre bras, qui nous disait frappe, qui nous suivait jusqu'à l'échafaud, et qui, après le coup fait, désertait lâchement en nous laissant supporter seuls

la malédiction publique ; mais si je tournais les yeux de l'autre côté, si je ne considérais que le patient, que cette victime humaine qu'on nous apportait à lier et à immoler en holocauste aux vengeances de la loi; je me sentais au contraire singulièrement ébranlé, car d'étranges scrupules venaient m' assaillir. Est-ce donc un châtiment d'institution divine que la mort donnée à l'homme par l'homme , me demandais-je? Dieu a-t-il permis ainsi à ses créatures de s'entre-détruire; et de même qu'il est l'arbitre suprême de la vie, ne veut-il pas rester aussi l'arbitre suprême de la mort ? Si le crime transgresse ces lois immuables, est-ce une raison pour y répondre par une transgression pareille. Vous invoquez des textes puisés dans les livres saints : Celui qui a tué sera tué ! Celui qui aura frafpé avec V épée périra far l^é'pée, y est-il écrit; mais qui vous dit que ces paroles s'appliquent à vos jugements humains si incertains et si variables, et qu'elles n'ont pas plutôt un sens prophétique en menaçant l'homicide de cette justice divine dont l'action est d'autant plus redoutable qu'elle demeure cachée et ne

se montre que subitement par de grands coups qui déconcertent tous les calculs de la vaine sagesse des hommes? La société peut-elle ravir à aucun de ses membres plus qu'elle ne lui a donné? Auquel a-t-elle donné la vie animale? Qu'elle retire donc à celui qui s'est montré indigne d'en jouir, les bienfaits de la vie sociale; qu'elle lui enlève jusqu'à la liberté, qui est pourtant le plus bel apanage de l'homme, car la liberté de l'un suppose celle de l'autre, et je perds tous les droits à la mienne si j'attente à celle de mon semblable; c'est en les garantissant toutes les deux par ses lois que la société peut revendiquer en quelque sorte le privilège de nous les avoir données ; qu'elle mette dans l'impossibilité de nuire celui qui a nui et pourrait nuire encore ; qu'elle isole de son sein celui dont la présence serait une menace et un danger pour tous ; mais qu'elle respecte jusque dans le dernier des criminels la vie qu'elle ne lui a pas donnée, qu'il ne tient que de Dieu, qui, seul, a le droit de la lui ôter. Mais si elle persiste dans cette barbare croyance que le meurtre appelle le meurtre, que le sang ne

peut s'effacer que par le sang, celui qui se fait le ministre de ces cruautés n'en devient-il pas le complice ? Si la raison lui crie qu'il peut justement braver la flétrissure qui voudrait l'atteindre, sans flétrir la société dont il est l'agent, la tête dont il n'est que le bras, sa conscience lui tient-elle un langage aussi rassurant? N'est-elle pas le tribunal souverain auquel il doit se juger lui-même, et s'il sent qu'elle s'élève contre ces supplices que la religion et l'humanité réprouvent, devra-t-il continuer à obéir passivement à une législation contre laquelle son âme proteste? Restera-t-il l'instrument aveugle de sentences qu'il trouve illégitimes? Frappera-t-il au nom de la loi, lui qui ne croira pas à la loi? Et qui? Un misérable vaincu dans sa lutte antisociale, qu'on lui livrera, tout chargé de liens, sans défense, n'ayant plus rien à attendre des hommes. A cette pensée, je sentais d'insurmontables répugnances s'élever en moi.

Toutes ces réflexions m'avaient traversé l'esprit en moins de temps, certes, que je n'en ai mis à les écrire. Je les avais, pour ainsi dire,

passées à un premier crible lorsque j'ouvris la bouche pour répondre à mon père.

— Mon père, lui dis-je, cessez de vous affliger. Quel que puisse être mon sentiment personnel sur les fonctions inhérentes à notre famille, vous pensez bien qu'il ne pourrait jamais dégénérer en blâme contre vous ni contre aucun de nos ancêtres. Ce n'est point aux fils à juger leurs pères. Ce que vous me dites de l'hostilité du monde ne me touche point, et je vous verrais en butte à toutes sortes d'inimitiés que ce serait une raison de plus pour moi de redoubler de soins et de vous entourer de respect et d'affection. Quant à prendre une décision sur la question de savoir si je pourrai ou non vous succéder, je vous demande la permission d'attendre que l'âge et l'expérience m'aient éclairé davantage et mis à même d'adopter une résolution sur un sujet aussi important.

— Ah ! cher enfant, s'écria avec feu mon père, attends tout le temps que tu voudras. Dieu me préserve de te presser ni de t'influencer. Je suis encore presque dans la force de l'âge, et tant que le ciel me prêtera vie, j'assumerai sur

moi seul tout le fardeau de ce triste métier. Garde tes habitudes, achève ton éducation, use de tous les plaisirs légitimes, et quand ton cœur parlera, si ton inclination ne te fait ambitionner qu'une union possible et qui dépende de nous, sois persuadé que ta mère et moi nous n'épargnerons rien pour te la faciliter. J'espère bien que tu n'auras à te préoccuper de devenir ce que je suis que lorsque tu auras réuni autour de toi tout ce qui peut en consoler.

Après ces derniers mots, mon père me tendit sa main que je pressai tendrement et respectueusement dans les miennes- Nous sortîmes de son cabinet ; dans le corridor , nous rencontrâmes ma mère qui, vraisemblablement, avait entendu une partie de cet entretien. En m'apercevant , elle jeta sur moi un regard inquiet et troublé, je me précipitai dans ses bras :

— Ah ! chère maman, lui dis-je avec attendrissement, vous pleurez encore ? Essuyez vite ces larmes, ou je croirais que l'amour de votre fils n'a pas le pouvoir de les sécher.

— Henry, mon enfant bien-aimé, répondit-

elle en me pressant sur son sein ^ tu nous aimes donc toujours?

— Plus que jamais, fis-je ; car si vous avez quelquefois des peines, qui donc doit chercher à vous les faire oublier ?

Peu d'instants après nous étions tous réunis dans la salle à manger, et il n'était plus fait la moindre allusion aux scènes émouvantes qui avaient marqué cette journée.

Le lendemain, mon père reçut la visite de M. Michel, qui, surpris de ma disparition, avait interrogé T... et en avait obtenu l'aveu de son incartade. Le digne chef d'institution venait me chercher lui-même et donner à mon père l'assurance que pareille chose ne se renouvellerait plus ; car il avait vertement réprimandé

T..., et menacé d'expulsion immédiate tout élève qui serait tenté de suivre son exemple.

Mon père, touché de cette démarche, me fit appeler et la proposition me fut faite de retourner à la pension; mais, singulièrement vieilli depuis la veille, ce n'était pas sans me sentir revêtu d'une autorité nouvelle que j'avais vu toute ma famille trembler un instant devant moi ; et ces mots de liberté, d'indépendance, que mon père avait fait si souvent vibrer à mon oreille dans notre entretien n'étaient point tombés à terre. Au lieu donc d'obéir avec la docilité d'un écolier qui retourne à son pupitre, je représentai à mon père que ce que j'avais appris la veille de ma situation exceptionnelle me faisait me trouver suffisamment instruit pour le rôle que je serais appelé à jouer dans le monde ; qu'il me semblait inutile de chercher à acquérir des grades universitaires dont je n'aurais que faire, soit que je lui succédasse, soit que je rentrasse dans la vie privée, puisque, de son propre avis, les autres carrières publiques me seraient fermées ; que, d'ailleurs, j'avais acquis et même poussé jusqu'à un cer-

tain degré la connaissance de toutes les choses qu'il importe à l'homme de connaître, et que le léger bagage d'érudition que je pourrais y ajouter ne valait assurément pas la peine de me contraindre à retourner parmi des condisciples qui dissimuleraient peut-être, mais, à coup sûr, me verraient d'un très-mauvais œil; enfin j'ajoutai que je n'entendais point pour cela renoncer à l'étude, qui me paraissait devoir être à la fois un besoin et un devoir pour l'être doué de la faculté de penser, mais que, s'il n'y voyait pas d'inconvénient, je serais heureux de n'exercer mon intelligence que dans la voie où l'entraîneraient ses penchants et, libre de tout programme scolaire, de ne consulter dorénavant que mon inclination et mes aptitudes.

Je n'en remerciai pas moins avec une vive effusion M. Michel des soins qu'il avait pris de mon éducation, et surtout de la bienveillance qu'il venait de nous témoigner en se montrant disposé à braver les préjugés de l'opinion pour me conserver dans sa maison. Mon père avait adhéré aux vues, assez sages d'ailleurs, que je venais d'exprimer, et, à partir de ce moment.

je jouis d'une complète liberté dans mes occupations et mes habitudes.

Je réglai l'emploi de mon temps avec plus de sagesse qu'on aurait dû en attendre de mon âge. Il est des situations où l'homme se forme plus vite et où sa raison, comme un fruit précoce, se développe avant l'heure de la maturité. Le matin, je ne sortais point, passant la plus grande partie de mon temps auprès de ma mère ou de ma grand'mère. Avec cette dernière seulement j'osais parler de la ^rave question de la condition de notre famille. Je n'étais point retenu par la crainte de lui faire une impression pénible, car j'avais cru remarquer, au contraire, qu'elle paraissait bien aise de me donner des détails à cet égard pour tâcher de me familiariser avec un sort qui avait été celui de tous les miens. C'est de ces conversations multipliées avec elle que j'ai conservé presque tous les souvenirs à l'aide desquels j'ai pu combler les lacunes qui se trouvaient dans les notes laissées par mon grand-père et mon père sur les événements les plus importants de l'histoire de leur profession. Avec ma mère je me serais

bien gardé de toucher un pareil sujet, de peur de lui donner à penser que je nourrissais en secret une préoccupation pénible. Quant à mon père, je ne le voyais presque jamais seul; nous ne nous trouvions ensemble qu'aux heures des repas et le soir en famille.

Je sortais tous les après-midi, soit pour suivre des cours publics de professeurs en renom, soit pour errer au gré de la flânerie; l'habitude que j'ai conservée de faire de longues promenades remonte jusqu'à cette époque. Depuis mon aventure avec T..., il me semblait que tout le monde me reconnaissait et allait me jeter la même épithète. Je ne sortais de la maison et n'y rentrais que furtivement, l'hiver enveloppé d'un long manteau; l'été, le visage caché sous un chapeau de paille à larges bords. Promenant un œil inquiet autour de moi pour m'assurer que l'on ne me regardait ni ne me suivait. C'est ainsi que de gai et communicatif que j'étais, je devins sombre, méfiant et taciturne.

Je ne revenais qu'à l'heure du diner, et jamais on ne me questionnait sur l'emploi de

a-ÎO MA JEUNESSE

mon temps. Si je ne racontais de moi-même ce que j'avais vu et ce qui m'avait impressionné dans la journée, on restait dans l'ignorance de ce que j'avais pu faire. Jusqu'au moment où je pris un goût passionné pour le théâtre et où je me mis à y aller presque tous les jours, je passais mes soirées dans le salon où se réunissaient la famille et les quelques amis qui venaient la visiter. Aucun des aides n'y fut jamais admis ; ils formaient une société à part dans le bâtiment qui leur servait d'habitation, et ne venaient dans le nôtre que pour assister, avec les domestiques, à la prière du soir. Lorsque, malheureusement, l'occasion se présentait de leur donner des ordres relatifs à leur service, mon père allait lui-même les leur porter.

Les soirées se passaient donc entre nous, dans la plus étroite intimité, et j'ai déjà indiqué les innocentes distractions qui les remplissaient. En pieu'x souvenir de mon bon ami, j'avais appris le tric-trac et je faisais quelquefois la partie de mon père; autrement il jouait au piquet avec ma mère ou ma grand'mère, s'il n'y avait pas d'étrangers parmi nous ; si, au contraire,

il s'en trouvait et que les tables de jeu fussent garnies, les dames se réunissaient dans un coin du salon et s'occupaient , tout en causant , à leurs travaux d'aiguille. A dix heures tout le monde se retirait, et c'était alors que nous passions dans la salle à manger, où ma mère ou ma grand'mère récitaient, devant tous les habitants de la maison, la prière du soir. Puis, chacun prenait son flambeau sur le buffet et rentrait chez soi.

Depuis plusieurs générations , ma famille avait amassé une bibliothèque considérable qui renfermait de précieux manuscrits et de curieuses éditions remontant presque jusqu'à l'invention de l'imprimerie: des Estiennes, des Elzévirs, etc. Ces vieux livres avaient un singulier attrait pour moi, et, sauf la rapidité de l'exécution, je ne crois pas qu'on ait dépassé les premiers pionniers d'une profession qui devait tant contribuer au développement de la pensée humaine. Nous avions aussi tous les chefs-d'œuvre des littératures anciennes et modernes ; tous les ouvrages remarquables écrits en notre langue : ces grands auteurs des xvi®, xvii® et xviii® siècles, dont la

succession marque une des plus rapides et des plus étonnantes progressions de l'esprit humain. C'était un vaste champ ouvert à mes lectures et aux études indépendantes par lesquelles je m'étais promis d'achever mon éducation. J'emportais chaque soir, avant de monter dans ma chambre, quelques-uns de ces livres, et la plus grande partie de mes nuits s'écoulait à les dévorer avidement. Un instinct particulier me faisait rechercher ceux qui traitaient, en certains passages, de cette grande question de la peine de mort, qui pesait d'un poids si accablant sur mon existence. C'est ainsi que Montesquieu, Filangieri, Beccaria passèrent successivement sous mes yeux, et furent l'objet, dans ma pensée, d'une foule de commentaires inspirés par ma situation personnelle.

L'ouvrage qui m'impressionna le plus vivement, ce fut celui de Joseph de Maistre : Les Soirées de Swint-Péters'bourg. Cependant, je protestais intérieurement contre cette singulière doctrine que l'auteur devait développer plus tard dans un ouvrage spécial : De la nécessité de l'effusion du sang humain sur la terre.

Néanmoins, le paradoxe avait fait son chemin dans un esprit disposé à l'adopter. La peine de mort étant donnée, le personnage le plus auguste et le plus majestueux dans l'ordre social, ce devait être, selon mon imagination prévenue , l'exécuteur ; mais , par un contraste étrange, à mesure que je me réconciliais avec le fonctionnaire, mon aversion pour la peine qu'il était chargé d'infliger, augmentait. La contradiction que j'avais senti naître le jour de mon entretien avec mon père continuait à creuser ses deux lignes parallèles; j'éprouvais de farouches velléités de révolte contre la société, dont les aveugles préjugés souillent de boue la base sanglante sur laquelle elle s'assied, et de violents accès d'indignation contre la législation monstrueuse par laquelle elle empiète sur les droits de la Divinité. J'élevais un piédestal au sacrificateur et j'abominais le sacrifice. C'est en de pareils combats que s'est consumée ma vie tout entière ; c'est là qu'il faut chercher le secret de mes obéissances ou de mes rébellions, aussi fatales les unes que les autres. Ainsi la conscience de l'homme, ballottée à

tous les vents de l'incertitude, erre sans guide et sans boussole, et n'entrevoit la lumière que sur les bords du tombeau.

C'est à ma grand'mère que je rapportais toutes les impressions de ces lectures; c'est avec elle que j'aimais à m 'épancher sur un sujet qui prenait tant de place dans mes méditations. Elle en parlait avec une liberté d'esprit qui me faisait examiner de sang-froid des idées que, sans l'influence qu'elle exerçait sur mon jugement, j'aurais repoussées de suite avec horreur. La témérité de ses arguments ne s'arrêtait devant aucune barrière et, ne se laissant point enchaîner par la sensibilité de la femme, elle allait au fond de cette grande question sociale avec le scalpel de la raison et le flambeau de l'analyse. Ce fut dans notre malheureuse famille le lot des aïeules de décider du sort de leurs petits-fils, et si la dynastie d'exécuteurs qui porta le nom de Sanson ne s'est point arrêtée à mon père, c'est sans doute à ma grand'mère qu'il faut l'attribuer. Elle n'avait assurément ni l'inflexibilité de principes, ni le fanatisme professionnel de Marthe Dubut,

mais douée d'un esprit plus souple et plus insinuant, d'une parole plus persuasive, imprégnée d'un courant d'idées plus en harmonie avec celles du siècle, elle prit sur moi un ascendant auquel la sévère puritaine n'aurait peut-être jamais pu atteindre. Surexcitée ainsi par la tendresse maternelle et par le désir d'épargner à son fils le déception de me voir repousser, avec la rougeur de la honte sur le front, l'héritage des fonctions paternelles, elle sut miner sourdement mon intelligence pour y faire entrer tous les paradoxes à l'aide desquels je devais étouffer un jour d'insurmontables répugnances et m'engager dans la voie fatale où avaient marché mes ancêtres.

— Mon cher ami, me disait-elle un jour, tu as vu dans tes livres d'histoire qu'un homme de l'antiquité, appelé Brutus, avait envoyé son fils à la mort parce qu'il avait trahi sa patrie. On admire beaucoup ce Brutus; on le cite comme un héros immortel. Eh hieni t'imagines-tu que, quand bien même tu aurais commis tous les crimes possibles, ton père qui t'aime tant aurait le courage de te faire périr?

Quelle conclusion peux-tu tirer de là, si ce n'est que ton père n'est, pas un héros comme Brutus; mais que ce dernier est un bien plus grand bourreau que lui? Ils nous font vraiment rire avec leur mot de bourreau. Il n'y a que les sentiments vrais qui soient dans la nature, et on ne persuadera jamais à personne de sensé que ce qui est admirable ici, soit infâme ailleurs, selon les caprices de l'opinion publique, qui sont bien ce qu'il y a de plus vain et de plus inconséquent au monde.

Comme la pauvre femme se condamnait elle-même, sans s'en apercevoir, par ce mot si juste et si profond : Il n'y que les sentiments vrais qui soient dans la nature. Le patriotisme de Brutus l'emportant dans .son âme sur l'amour paternel est encore un sentiment vrai, quoiqu'il touche à l'horrible; c'est pour cela qu'on le conçoit et qu'on l'admire; mais l'abnégation de l'exécuteur, le dévouement à l'ordre social qui le font se consacrer à jamais à une mission de sang et de meurtres, ne sont pas des sentiments vrais, naturels, et c'est pour cela qu'au lieu d'inspirer de l'admiration ou de

la sympathie, ils soulèvent partout une énergique protestation.

Quoi qu'il en soit, la dialectique de ma grand'mère, rigoureusement conforme à la logique. ne pouvait manquer d'agir sur l'esprit d'un rhétoricien à peine échappé de l'atmosphère poudreuse des classes, et dont l'inexpérience cherchait encore la vérité plutôt dans les livres que dans les faits. Malgré sa modeste origine et risolement de famille dans lequel elle avait constamment vécu, Marie- Anne Jugier avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup su et surtout beaucoup retenu. Il est des intelligences qui décuplent par leur concentration leur puissance d'analyse et d'observation, celle de ma grand'mère était de ce nombre. Tout en s'exerçant dans un cercle restreint, elle y avait embrassé une foule de choses et se les était appropriées avec cette hardiesse philosophique qui, au xviii^ siècle, avait gagné jusqu'aux femmes. Si, pour tout ce qui touchait à la religion elle était restée d'une piété sincère et presque minutieuse, hors de ce chapitre, elle étonnait par l'indépendance de ses idées et de ses jugements.

Je m'habituais donc avec elle à faire litière des fausses opinions du monde et de ses préjugés, au nombre desquels nous rangions, comme de juste, l'ostracisme qui nous exclut de la société, par cela seul que nous lui rendons le plus pénible et le plus difficile des services. Il ne me restait donc plus à combattre, pour devenir le digne successeur de mes ancêtres, que ma sensibilité et mon horreur profonde du sang; m^is comme ces sentiments sont des sentiments vrais et dans la nature, ce sont eux qui me présageaient la lutte la plus terrible que je dusse m' attendre à soutenir.

Dès ma plus tendre enfance, j'avais montré un caractère doux et aimant. Jamais je ne m'étais livré aux jeux barbares et cruels qui, à cet âge, finissent souvent par la destruction de pauvres animaux, et ont fait dire à l'immortel fabuliste :

Cet âge est sans pitié.

Loin de là, notre maison était remplie, un peu môme contre le gré de mon père, d'une

foule d'animaux domestiques entre lesquels je partageais la plus vive et la plus constante sollicitude. On a déjà vu que j'élevais des pigeons, il avait été impossible de me déterminer à en sacrifier une couvée ; aussi s'étaient-ils tellement multipliés que j'en possédais plus de trente-deux paires logées à l'extrémité du jardin, dans une buanderie abandonnée que j'avais ainsi convertie en colombier. Toute la journée ces volatiles liu;ppés, pattus, au plumage changeant et multicolore, s'ébattaient dans le jardin, voletaient de ci, de là, se posaient sur les toits de la maison et de celles environnantes et le soir rentraient à leur gîte dont j'allais soigneusement fermer les issues sans qu'aucun d'eux se soit jamais égaré.

Un matin, comme j'allais leur faire ma distribution de grain accoutumée et renouveler les mangeoires, j'ouvre la porte, je trouve le colombier désert. Quelle ne fut pas ma surprise? je sors, je regarde dans le jardin, j'appelle ; aucun de ces convives ailés, que je voyais accourir avec tant d'empressement à mes invitations matinales, ne répond cette fois à mon appel. Je

rentre tout effaré pour raconter à la maison cette étrange et mystérieuse disparition. On a peine à me croire, on me suit, chacun s'assure que j'ai dit la vérité. On se perdait en conjectures sur les causes de ce singulier accident, lorsqu'un des aides de mon père eut l'idée de soulever la chaudière dç la buanderie, placée entre les deux tonnes où s'entassait autrefois le linge destiné à couler en lessive. Aussitôt nous aperçûmes sous cette chaudière tous mes pigeons inanimés ; sans la rigidité de leur col et de leurs pattes, on aurait pu croire que les pauvres petites bêtes dormaient encore. Une hideuse fouine avait pénétré dans le colombier par une de ces issues qui ne pouvaient livrer passage qu'à ce long, mince et souple animal, et, en leur faisant une légère piqûre au cou, s'était repue de tout le sang de mes pigeons; puis, par un de ces instincts inexplicables de sa race, elle avait traîné tous les cadavres de ses victimes sous cette immense chaudière qui les avait un instant dissimulés à notre vue.

Mon chagrin fut grand, d'autant plus grand

que, malgré moi, mon imagination se frappa et voulut voir dans cet événement vulgaire une signification allégorique. Cette fouine, ces pigeons saignés au cou, et traînés un à un sous la chaudière, tout cela me parut une allusion au rôle qui m'attendait dans le monde. J'ai rappelé plus haut le mot célèbre du vieux Malesherbes trébuchant en allant à l'échafaud et disant : « Voilà qui est de mauvais augure , un Romain serait rentré chez lui.» Cette aventure était mon trébuchement à moi. Mauvais augure, en effet, qui semblait^ par un caprice du hasard, me révéler la sinistre et horrible apparence de mes fonctions futures parmi les êtres animés.

Le contre-coup de cet accident fut long dans mon existence. Vainement, je reportai mes tendresses pythagoriciennes sur plusieurs générations de chiens, de chats, d'oiseaux, qui s'élevaient paisiblement dans cette maison, si meurtrière à l'homme, le souvenir de mes pauvres pigeons et de \&\xv lourreau me poursuivait toujours. J'y trouvai une raison de plus de veiller sur les autres animaux qui avaient

hérité de mes soins et de les protéger contre la destruction par laquelle on neutralise d'habitude leur fécondité. A chaque portée nouvelle de nos chiennes ou de nos chattes, c'était un combat nouveau dans lequel ma mère et ma grand'mère, qui flattaient mon penchant, ainsi que moi, nous finissions par l'emporter sur mon père, qui ne voyait pas sans inquiétude la maison se transformer en arche de Noé, moins la variété des espèces.

Il est au moins bizarre que celui qui devait, dans son âge mûr, étendre la main de la mort sur des créatures humaines, ait consacré son enfance â défendre la vie de pauvres animaux.

Enfin, j'étais encore à l'âge où les impressions sont aussi vives que mobiles. C'est vers cette époque qu'étant allé pour la première fois au théâtre, je me pris d'une belle passion pour l'art dramatique. La tragédie était alors en grande faveur : Talma, mademoiselle Georges et mademoiselle Duchesnois formaient un trio bien capable de soutenir l'éclat d'un genre qui s'est perdu depuis, car mademoi-

selle Rachel, seule pour une pareille tâche, n'a pu le ressusciter qu'un instant. Je suivais avidement toutes les nouvelles créations de ces artistes aimés du public; je me passionnais dans leurs rivalités, non pour Talma et mademoiselle Mars, qui n'avaient aucune concurrence à redouter, mais dans la lutte incessante de mademoiselle Duchesnois et de mademoiselle Georges ; je devins un des fanatiques partisans de cette dernière, dont l'admirable talent se complétait de l'appoint d'une beauté plastique bien faite pour éblouir et enflammer l'imagination d'un jeune homme qui avait à peine franchi la dernière limite de l'adolescence. Mérope, Sémiramis me transportaient d'une admiration plus passionnée quand elles m' apparaissaient sous les traits de mademoiselle Georges, que la coupable Phèdre quand elle ne me montrait que le visage très-peu grec de mademoiselle Duchesnois. Quant à Talma, assez de contemporains se souviennent de Manlius, de Néron, d'Auguste, etc. , pour qu'il ne soit pas besoin de dire ici que c'était l'idéal de l'art et que jamais peut-être organisation dramatique

plus complète ne s'était produite et ne se produira sur la scène.

Malheureusement la littérature du temps n'était point à la hauteur de pareils interprètes, et ce n'est que dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'ils pouvaient déployer leurs talents. Les tragédies plates et filandreuses des Arnault, Baour-Lormian , Népomucène Lemercier, de Jouy, etc., pâles copies des maîtres dont elles n'empruntaient que la forme, sans être animées du même souffle , n'offraient que des cadres vulgaires à cette pléiade d'artistes dans les rangs de laquelle la mort avait déjà fait de cruels et d'irréparables vides, lorsque la Restauration et la Monarchie de juillet nous donnèrent des génies plus élevés et des œuvres plus brillantes et plus neuves. On était descendu au-dessous même de cette versification éclatante de Voltaire, qui n'atteignit cependant jamais l'inimitable stylç de Racine et les mâles accents de Corneille.

J'étais heureux d'épancher dans le sein de ma mère et de ma grand'mère les impressions que je rapportais de toutes ces soirées passées

au théâtre; c'était môme assez souvent le sujet de conversations à table devant mon père, qui y prenait part lui-même. J'étais étonné de voir qu'il était presque aussi au courant du mouvement dramatique que moi; il connaissait la plupart des pièces , me citait les passages les plus remarquables et ceux qui faisaient le mieux ressortir le talent des divers artistes. Je crus même m'apercevoir, par quelques incidents particuliers à certaines représentations qu'il me signalait, qu'il devait nécessairement y avoir assisté. Je ne pus m' empêcher de m'écrier :

— Mais, mon père, vous y étiez donc? Vous allez donc au théâtre aussi?

— Moins souvent que vous, Henri, répondit-il en souriant ; mais pourquoi voudriez-vous que je n'y allasse point et que je me privasse d'un plaisir que je trouve très-légitime. Je suis moins rigide que ces dames, ajouta-t-il avec un ton d'aimable raillerie en regardant ma mère et la sienne, dont la tolérance nous excusait, mais n'allait pas jusqu'à partager notre goût.

— Mais alors, pourquoi n'y allons-nous pas

ensemble? m'écriai-je étourdiment ; un plaisir solitaire est incomplet ; il est double, au contraire, lorsqu'il est partagé.

C'était, en effet, la seule chose qui manquât au charme de ces soirées, que la présence d'une personne amie avec laquelle je puisse échanger mes sentiments. Là, comme ailleurs, je me demandais quelquefois : Serai-je donc toujours et partout seul dans la vie ?

A mon imprudente question, le visage de mon père s'assombrit.

— Non, Henry, dit-il, allons-y chacun de notre côté. Il vaut mieux que cela soit ainsi. Vous voyez que cela ne nous empêche point d'en causer à la maison devant ces dames pour lesquelles c'est un plaisir sans péché. Seulement, lorsque vous éprouvez une vive émotion, songez quelquefois que votre père est dans la salle et qu'il la partage ; car il n'est pas plus insensible aux beautés de l'art qu'aux sentiments de la nature.

— Ah ! cher père, je vous assure que si j'étais prévenu, je voudrais absolument vous accompagner.

Mon père parut ému. Il vit bien que j'avais compris sa pensée et qu'elle soulevait de ma part une protestation. En effet, le pauvre homme eût craint, en venant avec moi, d'être reconnu et de m' associer ainsi aux signes de répulsion que donnaient quelquefois, à son aspect, ceux à qui l'on montrait en lui le titulaire d'une charge maudite, le ministre de fonctions réprouvées. Sa préoccupation constante était que je n'eusse point à rougir à cause de lui, et c'est pour cela qu'il attendait avec une anxiété si poignante , dans de continuelles alarmes, le moment où j'aurais à décider si je consentais ou non à lui succéder. Sa prudence, ses précautions sous ce rapport étaient extrêmes ; nous ne sortions jamais ensemble à pied. Lorsque le but de quelque excursion nous attirait hors du logis, soit que nous fussions seuls, soit que ma mère, ma grand'mère ou quelques autres personnes vinssent avec nous, on faisait atteler la voiture et nous montions dedans, avant môme de sortir de la cour.

Depuis que je savais que, comme moi, il fréquentait les théâtres, je cherchais toujours

des yeux si je ne le voyais point dans la salle. Une fois, j'étais au parterre à la Comédie- Française, je l'aperçus contre le piKer d'une loge d'avant-scène. Il paraissait avoir les yeux fixés sur moi-; mais dès qu'il vit que, de mon côté, je le regardais, il se retira précipitamment dans le fond de la loge et ne reparut plus de la soirée.

A chaque pas, dans ces tristes récits, je suis obligé de constater combien les préjugés que notre situation exceptionnelle a fait naître au sein de la société empoisonnent notre existence. Voilà un père et un fils réunis dans le même lieu et obligés de se tenir à distance, de feindre de ne pas se connaître, privés de la douce joie de mettre en commun les pieuses émotions que l'on puise aux sources de l'art et qui ont tant de charme pour les âmes et les intelligences privilégiées. Quelle contrainte perpétuelle ! Quelle lourde chaîne ! Si l'on pesait une à une toutes nos misères et nos angoisses, on arriverait à trouver que le premier martyr de la peine de mort, c'est l'exécuteur.

Sur ces entrefaites, un nouveau malheur, un

de ceux qui laissent à leur suite un deuil éternel , s'abattit sur notre maison. Le 24 octobre 1817, la femme de service auprès de ma grand'mère la trouva morte dans son lit. Elle s'était éteinte doucement, sans maladie, sans que rien autre chose que son grand âge pût faire prévoir une fin si prochaine.

Son visage n'était ni altéré , ni décomposé par la mort ; à l'attitude de sa tête sur les oreillers , on eût dit qu'elle dormait d'un paisible sommeil , et que le souflle de la vie s'échappait encore de ses lèvres entr'ouvertes. 11 faut croire qu'elle n'avait pas eu d'agonie , puisque la femme qui était à son service couchait dans une pièce contiguë à son appartement , et que de la nuit elle n'avait entendu aucun bruit. Il y avait dans la ruelle du lit une sonnette qui correspondait à la chambre de cette femme, et si ma grand'mère s'était sentie mourir , elle eût assurément appelé du secours.

Marie-Anne Jugier était dans sa quatrevingt-quatrième année lorsque Dieu la retira d'au milieu de nous. Sa belle vieillesse était

restée exempte d'infirmités ; jusqu'au dernier moment elle occupa sa place à la table commune et dans le salon de famille. Elle avait conservé , dans un âge aussi avancé , cette angélique douceur, cette sérénité d'humeur qui étaient , ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, les traits dictinctifs de son caractère.

Mon père fut profondément affligé de cette perte irréparable. Sa tristesse et sa mélancolie habituelles s'en accrurent sensiblement. Il ne sentait plus près de lui celle qui l'avait contenu la première dans les épreuves d'une existence aussi difficile que le sont les nôtres ; celle dont la tendresse et les consolations incessantes soulageaient son cœur si souvent ulcéré.

Le vide fut aussi très-grand pour moi ; je perdais une confidente dont l'aimable et spirituelle indulgence m'avait habitué à tous les épanchements ; je n'avais plus à espérer de ces charmantes causeries où les leçons de l'expérience s'enveloppaient sous une forme attractive et intéressante. Bien des fois, à l'heure où j'avais coutume de passer quelques instants près de ma grand'mère, je sentais l'absence de

cette précieuse conseillère qui avait guidé mon enfance.

Obligé pendant le deuil de renoncer aux plaisirs et aux distractions qui occupaient une partie de mon temps, je pris la résolution de trouver au moins dans celte triste circonstance l'occasion et le motif de mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis longtemps : celui de voyager. Mes lectures m'avaient inspiré un vif désir de voir l'Italie, l'Allemagne, la Suisse et la Hollande. Je m'en ouvris d'abord à ma mère, que ce projet ne contrariait qu'au point de vue d'une séparation entre nous ; mais je fus tout surpris de l'empressement avec lequel mon père y adhéra.

— Vous avez raison, Henry, me dit-il , vovagez, mon fils! Rien n'instruit et ne forme comme les voyages; vous verrez des peuples différents, des mœurs et des institutions bien diverses ; mais vous retrouverez partout l'homme dans les principaux traits de son caractère : faiblesse, mobilité, inconséquence et préjugés.

Deux jours après je partis. Les modes de lo-

comotion étaient bien loin d'être ce qu'ils sont aujourd'hui, cependant, grâce à la brièveté du séjour que je faisais à chaque endroit, je visitai successivement, dans un espace de temps relativement assez court, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse et la Hollande. A Rome, le prestige des souvenirs antiques s'effaça, pour moi, sous les pompes du catholicisme. Seules, les ruines du Colisée me firent faire un rapprochement involontaire entre les supplices grandioses du peuple-roi, où des animaux féroces remplissaient au moins nos attributions, et les basses exécutions de nos sociétés modernes qui vengent l'atteinte portée, à leurs droits, par une viïe corde ou un hideux couteau. Je passai près d'une nuit, seul, dans cette immense arène, errant à travers cette forêt de colonnes mutilées, foulant du pied ces amphithéâtres détruits et évoquant par la pensée les martyrs et les gladiateurs qui avaient arrosé de leur sang ce sable où le pied du voyageur vient encore après tant de siècles imprimer sa trace. Je pénétrai jusque dans les antres où les bêtes devaient attendre qu'on leur permît de s'élancer sur leur proie.

— A la bonne heure, medisais-je, ces vieux maîtres du monde, à l'apogée de leur gloire, commençaient à mieux entendre les choses ; ils ne forçaient plus i;n citoyen romain à en égorger d'autres; mais, depuis, la civilisation a fait de merveilleux progrès : c'est l'homme qui a remplacé le tigre.

J'entendis, sous les voûtes de la majestueuse basilique de Saint-Pierre, la messe du successeur des Apôtres ; je reçus, pèlerin agenouillé sur la place et perdu au milieu de cent mille assistants, cette bénédiction pontificale, que le vicaire de Jésus-Christ étend, du fronton du temple, sur la ville et sur le monde. En cet instant solennel, les cloches des quatre cents églises de Rome sonnaient à toute volée; le canon du château Saint- Ange, cette ombre du Capitole, tonnait à coups redoublés. J'avoue que j'éprouvai une émotion profonde, une élévation de l'âme indicible, une recrudescence de foi généreuse en cette religion divine qui sanctifie les devoirs, proclame l'égalité devant Dieu et ne rejette point de son sein celui que les préjugés du monde appellent le bourreau.

A Venise, je fus poursuivi par le souvenir des bravos, mystérieux agents de cette oligarchie singulière qui est un des étonnements de l'histoire. Je prenais en horreur tous les lieux où quelque chose me rappelait ma fatale prédestination. Je restai donc fort peu dans la cité des doges, ne contemplant qu'avec une morne indifférence son orgueilleux lion de Saint- Marc, retombé dans le filet autrichien; ses palais attristés d'une noblesse asser^de et ses lagunes dont les eaux captives coulent sans murmure sous les arches du pont des Soupirs.

Les chefs-d'œuvre artistiques des célèbres galeries de Florence ne me firent guère plus d'impression. La peinture est un art plastique qui parle plus aux sens qu'à l'âme ; elle me semble inférieure même à la musique, qui émeut davantage et fait résonner en nous certaines fibres indéfinissables.

En revanche, les beautés du golfe de Naples me transportèrent d'admiration. On prétend que l'aspect de la Corne-d'Or, à Constantinople, est plus splendide encore, j'ai peine à le croire.

Le dicton : Voir Naples et puis mourir ! ne me surprend point. Je doute qu'en aucun coin du monde la nature ait pu accumuler plus de richesses et de merveilles. L'azur des flots de la mer tyrrhénéenne ne le cède point à la transparence du ciel dans ce climat privilégié ; l'opulent panorama qui se déroule sous les yeux du voyageur ébloui, le fait rêver d'un monde enchanté.

Certes, les bords du Rhin ont aussi leur charme et leur pittoresque, mais ils ne me saisirent point aussi fortement que la baie napolitaine. Pourtant j'étais prévenu en faveur de l'Allemagne; c'était la patrie de Goethe et de Schiller, deux génies mélancoliques et passionnés que j'affectionnais singulièrement. L'auteur de Werther surtout m'était particulièrement sympathique. Je suis heureux que ce soit la petite cour où il a brillé d'un si vif éclat qui ait pris l'initiative d'une sainte réforme en abolissant la peine de mort. Au moment où je revois ces lignes, j'apprends que le royaume de Portugal vient de suivre ce bel exemple. Courage, et le vœu que j'exprimais en tête de

ce livre, que j'ai si souvent répété depuis, aura été prophétique. Nos Codes ne seront plus tachés de sang.

Je ne fis que traverser la Suisse. Tous les peuples de montagnes sont des peuples pasteurs. Leurs mœurs sont simples et primitives, et la population des villes en garde encore l'empreinte. Je m'arrêtai à peine à Genève, la Rome protestante, à Lausanne, à Berne, à Fribourg, à Zurich. Le charme de la Suisse pour moi fut entièrement dans ces montagnes, ces points de vue dont l'immensité vous écrase. Je reçus, au sommet du mont Saint-Bernard, cette hospitalité que les bons religieux accordent avec tant de charité à tous ceux qui la demandent. Comme avant de m'éloigner, je voulus par quelques libéralités laisser des traces de mo'n passage, le R. P. hôtelier me sollicita d'inscrire mon nom sur un registre, ouvert dans ce but à tous leurs visiteurs. Je pris de ses mains le registre, j'en retournai quelques feuillets et y vis, en effet , une foule de noms illustres et obscurs qui se coudoyaient dans un étrange pêle-mêle; là, comme au jugement

suprême, le roi et le berger se trouvaient côte à côte.

Après ce rapide examen, je tendis le livre au bon religieux en souriant :

— Il est noblement garni, lui dis-je; mais au milieu de tous ces noms, il n'y a point de place pour le mien ; il ferait peur aux autres.

Le pauvre moine me regarda; il crut bien certainement que j'étais fou; mais, comme je lui tendais toujours le livre avec un geste itératif pour l'engager à le prendre, il s'y décida, et le reposa sur le pupitre où il est habituellement placé.

Dans la journée même je quittai l'hospice du Saint-Bernard, non sans m' être recommandé aux prières de la communauté, la seule chose que je voulusse accepter en échange de mon offrande.

Un spectacle qui me toucha aussi très-vivement, ce fut celui de la rentrée des troupeaux. Lorsque, le soir, leurs gardiens les ramènent aux étables, les instruments rustiques qui servent à donner le signal de cette retraite ne cessent déjouer pendant le défilé, et sont merveilleu-

sèment appropriés aux mélodies cadencées de la tradition pastorale. Commeut s'étonner du pouvoir de la musique sur les hommes, puisqu'on le voit s'étendre jusqu'aux animaux qui suivent, dociles, par troupeaux, Tinstrument qui les appelle? Je n'ai jamais entendu, depuis, l'immortelle ouverture de Ouillatime Tell et l'admirable ranz des vaches qui lui sert à! adagio^ sans me rappeler ces délicieuses soirées où j'avais écouté avec tant d'attention des virtuoses champêtres rassemblant, à ces sons harmonieux, leurs troupeaux épars sur le flanc des collines ou dans le fond des vallées.

Soit que l'imagination du touriste fût rassasiée, soit que le pays fût moins pittoresque, ce que je serais tenté de croire, la Hollande, dernier terme de mes circonvolutions , fut la contrée qui me frappa le moins. Elle n'était point alors séparée de la Belgique, et formait avec elle ce que l'on appelait le royaume des Pays-Bas. Assemblage hétérogène d'anciens départements français, détachés du giron de l'Empire par les revers des dernières campagnes de cette époque héroïque; de provinces restées

flamandes par la langue, les mœurs et les habitudes; on y retrouvait aisément les traces des deux conquérants qui avaient successivement, à plus d'un siècle de distance, envahi ce territoire contigu à nos frontières. Partout où c'était l'épée triomphante mais despotique de Louis XIV qui avait forcé les portes, le sentiment national était resté debout, hostile et menaçant; partout où c'étaient, au contraire, les aigles de l'Empire qui étaient venues abattre leur vol en tenant dans leurs serres les drapeaux vainqueurs de Napoléon P^, la puissance d'assimilation avait été décisive. Sous le sceptre de la maison d'Orange, les Belges regrettaient amèrement de ne plus faire partie de la grande famille française. Ils se considéraient comme les fils adoptifs de la gloire impériale et tournaient les yeux vers l'exilé de Sainte-Hélène comme vers un rédempteur appelé à les tirer de servitude.

Je m'étonnai de la richesse du sol de la Belgique- qui n'est comparable qu'à l'honnêteté du caractère de ses habitants, et sans prévoir le rôle immense que la houille, dont il est si

abondamment pourvu, jouerait dans le mouvement civilisateur de notre siècle, je pressentis pour ce petit peuple de hautes destinées. Ce sera une faute éternelle de la monarchie de juillet de n'avoir pas fait tourner au profit d'une annexion si facile, une révolution qui n'avait eu lieu que dans ce but.

Amsterdam, la Venise du nord, me cause plus d'étonnement encore que la reine de l'Adriatique. Je me demandai comment cette ville brumeuse, bâtie sur pilotis, coupée par dlnnombrable canaux, avait avait pu être, dans l'Europe moderne, une sorte de Tyr et de Carthage , métropole de colonies lointaines , et ébauchant l'œuvre gigantesque qu'il n'a été donné qu'à Londres d'achever. Ses constructions à encorbellement ou à pignon me parurent pleines d'originalité. La propreté minutieuse qui régnait à l'intérieur des maisons, indice du caractère froid et poli de ses habitants, tout cela fut pour moi un sujet d'observation, et fait partie intégrante des souvenirs que je raconte aujourd'hui.

Il y avait plus d'un an que ces voyages du-

raient. A la belle saison où je les avais commencés succédait un hiver qui s'annonçait sous de rigoureux auspices. Dans les quelques lettres que je recevais de mon père, il s'abstenait avec soin de paraître presser mon retour ; mais ma mère, tout en s'efforçant d'imiter cette réserve, ne pouvait s'empêclier de laisser percer une inquiétude mal dissimulée. Je revins donc à Paris où je ne tardai point à reprendre mes anciennes habitudes.

Le lecteur s'étonnera peut-être de cette existence facile, presque brillante, qu'une famille d'exécuteurs arrivait à faire à son unique rejeton; mais si- j'ai été bien compris jusqu'à ce moment, surtout dans ce que j'ai rapporté de mon entretien avec mon père lorsque j'appris pour la première fois le sort auquel, selon toute apparence, j'étais réservé, on a vu que nous possédions un patrimoine assez considérable, qui s'était transmis à peu près intact de génération en génération. Les émoluments de l'office atteignaient un chiffre fort élevé pour l'époque (10,000 francs), et encore étaient-ils au moins doublés par les bénéfices que nous

réalisions sur les divers mémoires de frais ; enfin, la médecine et la chirurgie que nous n'avions cessé d'exercer étaient aussi une source de produits et contribuaient à entretenir dans notre maison une grande aisance. Avec tout cela, mon père se faisait le revenu d'un millionnaire, aussi n'avait-il rien épargné pour tenir la maison sur un grand pied. Ma mère, de son côté, faisait beaucoup de charités ; mais, pour le reste, ils vivaient avec un ordre et une économie qui leur avaient, permis de satisfaire les fantaisies un peu coûteuses du fils qu'ils idolâtraient. Du reste, à part les goûts que je viens de signaler et les dépenses qu'ils . avaient occasionnées, je n'étais tombé dans aucune de ces dissipations folles qui apportent la ruine là où le travail et la vie régulière avaient fondé la fortune.

Pour que ces confessions fussent complètes, je devrais peut-être faire ici le roman de mes premières amours; je m'en abstiendrai pour deux raisons : d'abord, parce que ces amours ne furent rien moins que romanesques, et, par conséquent, tromperaient fortement l'attente

du lecteur qui aurait compté sur des épisodes dramatiques ou un récit passionné; ensuite, parce que les secrets du cœur ont leur pudeur et ne demandent point à s'exposer ainsi en public. Tenez pour certain que les poètes qui ont plus ou moins rimé en tendres élégies leurs brûlantes passions n'aimaient point réellement les célèbres héroïnes auxquelles ils ont consacré leurs vers; c'étaient là des amours de parade qui n'existaient que dans leur imagination, et si leur cœur battait, c'était pour quelque beauté mystérieuse , cachée sous un voile épais qu'ils n'eussent assurément soulevé devant personne.

Un an environ après mon retour de voyage, j'avais remarqué dans le cercle si restreint de nos connaissances, une jeune personne, bonne autant que belle, dont les yeux se fixaient souvent sur moi avec une expression singulière. Ce regard, qui respirait la douceur et l'innocence, m'émut et me pénétra. Je crus m'apercevoir que cette jeune personne était en confidence avec ma mère et qu'elles parlaient quelquefois de moi ensemble. Cela m'intrigua ;

peu à peu je devins plus sédentaire, et restai fréquemment à passer la soirée à la maison au lieu d'aller cherclier au dehors mes distractions habituelles. La jeune personne y venait avec sa famille; insensiblement je cherchai à m'approcher d'elle; je lui parlai avec l'expansion naturelle à nos âges ; ce lien mystérieux, cette attraction sympathique qui s'établissent si vite entre certaines âmes, ne tardèrent point à se faire sentir entre nous. Je ne prétends point dire que jusque-là j'eusse gardé intacts mon cœur et mon esprit, mais ils n'étaient point fanés par aucune de ces liaisons trompeuses qui mènent à force de plaisirs faciles à une satiété précoce et une lassitude prématurée.

Je sentis que si j'avais déjà aimé avec les sens, j'aimais pour la première fois avec le cœur. Je trouvai dans ce sentiment un charme indéfinissable ; peu à peu il m'absorba entièrement. J'attendais le soir, avec une anxieuse impatience, l'heure à laquelle devait arriver celle que je regardais déjà comme la future compagne de ma vie. Je ne doutais point que mes sentiments fussent partagés et j'avais cru

MA JEUNESSE 3a"3

remarquer aussi qu'autour de nous on les encourageait. Je me livrai donc sans réserve à cette nouvelle passion; je fis une cour assidue à celle qui en était l'objet, et, lorsqu'il me sembla que le moment était venu, que j'avais sufiisamment éprouvé la fixité de mes idées sous ce rapport, je déclarai mon amour à mademoiselle ...., qui rougit beaucoup à ce tendre aveu, mais finit par répondre qu'elle m'autorisait à demander le consentement de nos parents, ne voyant point de son côté d'obstacle à cette union.

J'eus le courage de faire envisager à la pauvre enfant toutes les épines de la destinée qu'elle n'hésitait pas à accepter. Je lui fis connaître 8ans détours ma situation vis-à-vis de mon père ; l'incertitude dans laquelle j'étais encore de savoir si je ne serais pas obligé de lui succéder ; je lui dis que sans doute rien ne m'y contraignait, mais que j'appréhendais, par un refus, de causer à cet excellent père une douleur mortelle, et que, d'ailleurs, l'expérience me confirmait à chaque instant que le monde n'avait point de porte ouverte pour nous , et que

quand bien même je clierclierais à aclieter son amnistie en reniant la profession de mes pères, la solidarité des familles était telle qu'il ne m'en repousserait peut-être qu'avec plus d'iiorreur.

Quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre me dissuader de ces velléités d'émancipation, et me prêcher la résignation à la condition dans laquelle j'étais né. Marie-Anne Jugier n'avait pas donné plus d'encouragement à Charles- Henry Sanson, lorsqu'il lui demanda sa main dans l'enclos desjardins de Saint-Laurent. J'étais confondu du courage de cette pauvre fille se mettant au-dessus des préjugés du monde et s'engageant à marcher héroïquement avec moi ilans une voie si âpre et si rude. Ce dernier sacrifice acheva de m'enflammer l'imagination et me poussa moi-môme aux fortes résolutions.

Le lendemain de cet entretien, je me rendis dans le cabinet de mon père , tout surpris do recevoir une de ces visites auxquelles il n'était point habitué depuis longtemps; je remarquai sa tristesse toujours croissante ; jamais il no. taisait la moindre allusion à cotte question de

lui succéder, qui restait toujours pendante et sur laquelle il avait non-seulement promis de me laisser libre, mais encore de ne point presser ma décision ; cependant je voyais bien, malgré sa réserve, que mon silence l'affligeait vivement, et qu'il l'interprétait d'une manière toute contraire à ses espérances et à ses désirs. J'avais pris le parti de mettre un terme à cette fausse situation qui pesait sur nous tous.

— Mon père, dis-je en entrant, je vous apporte une bonne nouvelle. Mes réflexions sont faites : je ne veux point avoir la bassesse de mendier au monde une absolution qu'il ne me donnerait point ; je n'aurai pas d'autre état que le vôtre ; ce n'est pas seulement votre fils qui vous demande une bénédiction, c'est votre successeur.

Mon père faillit tomber à la renverse d'émotion , c'était pour lui un bonheur inespéré.

— Non , Henry, me dit-il d'une voix suffoquée, réfléchis encore, mon cher enfant ! tu t'es décidé trop promptement pour avoir bien pesé ce que tu devais faire. Je t'ai peut-être exagéré les résistances de l'opinion publique. C'est

la crainte que j'en avais qui m'aura troublé le jugement. Il est impossible que la société poursuive le fils innocent des reproches qu'elle s'est cru en droit d'adresser au père. En 1789, on a fait table rase de tous ces stupides préjugés. Tu es si jeune encore ; tu as de l'esprit, de l'instruction, un noble cœur, ne jette pas tout cela dans l'abime sans fond où je l'ai englouti, moi. Je suis bien coupable d'avoir eu l'air de te pousser à ce sacrifice ; je ne veux plus l'accepter maintenant.

En disant cela , il ouvrait ses bras dans lesquels je me précipitai tout en larmes.

— Le sacrifice n'est pas aussi grand que vous le croyez , mon bon père. Soyez sûr que j'ai au contraire tout pesé, tout examiné, et que je ne me décide point à la légère. Mon parti est irrévocablement pris : je serai exécuteur comme vous , comme mon grand-père , comme nos aïeux. Que voudriez-vous donc que je fusse? et à qui céderais-je cette place qui est notre apanage de famille? Non, non^ mon père , elle ne passera pas en des mains étrangères , et , s'il me vient un fils , j'espère bien

qu'ayant fait comme vous, il fera comme moi. Mon père demeuT-ait anéanti ; je repris :

— Vous m'avez promis que le jour où mon cœur battrait d'un amour légitime et honnête, vous ne oherclieriez point à contrarier son inclination et que je pourrais me marier selon mes désirs. J'aime ainsi mademoiselle. . . . , etj'ai reçu d'elle l'assurance que mes sentiments sont partagés ; je viens vous prier, mon père, de vouloir bien la demander en mariage pour moi à ses parents.

— Eh quoi ! la chère enfant, fit mon père, serait-ce elle qui aurait eu autant d'empire sur toi ? De grand cœur , Henry ; c'est un bon choix. Ta mère et moi nourrissions en secret l'espoir qu'elle finirait par t'inspirer l'attachement qu'elle mérite , mais nous ne nous étions pas flattés que ce fût aussi prompt.

Le soir même de cette conversation , mon

père demanda à celui de mademoiselle la

main de cette jeune personne pour moi. Notre extrême jeunesse fit un peu hésiter ce dernier (nous dépassions à peine trente ans à nous deux) , mais mes instances , jointes à celles de

mon père, et le consentement formel exprimé par sa fille, achevèrent de le décider.

A l'expiration des délais indispensables , notre mariage fut célébré à l'église Saint-Laurent, et le soir, ma jeune femme prit possession, avec moi, dans la vieille maison de mes pères, d'un élégant appartement que ma mère avait paré avec ce goût et ce soin qui décèlent à la. fois le cœur d'une femme et celui d'une mère.

Ici s'arrêtent mes souvenirs de jeunesse. Ils finissent, comme les romans, par un mariage ; ce n'est pas ma faute si le mien ne fut pas entouré de circonstances plus dramatiques qui eussent agité davantage le cœur de mes lectrices. C'est le dénoûment d'une histoire vraie ; je n'ai pu le leur offrir que comme il est.

La première année de mon mariage s'écoula calme et paisible. Les qualités que ma femme me révélait chaque jour me faisaient m'applaudir de plus en plus du choix que j'avais fait. Exempts, grâce à la tendre sollicitude de ma mère , de tous soins et soucis de ménage, nous n'avions qu'à songer à nos plaisirs et à

•M-2 MA TREMIÈRE EXÉCUTIOX

nos distractions en savourant le charme de l'existence intérieure la plus douce et la plus unie.

^lon père ne m'avait plus reparlé de la promesse que je lui avais faite d'accepter sa succession à l'office d'exécuteur des hautes œuvres; mais, à vrai dire, je n'avais pas besoin qu'il me le remémorât pour avoir cet engagement présent à l'esprit : c'était l'unique pensée importune qui troublât mon bonheur. Quelquefois je considérais avec mélancolie ma jeune femme en songeant, à part moi, qu'un jour il faudrait que^ comme toutes les femmes de notre maison, elle devint à son tour Madame de Paris. J'avais besoin de me rappeler alors tout ce qu'elle m'avait dit à ce sujet, le stoïcisme dont elle m'avait donné Texemple pour ne pas tomber dans d'étranges défaillances. Après tout, me disais-je , c'est elle qui l'a voulu ; je lui ai dit que mon père me laissait libre; n'a-t-elle pas été la première à me conseiller cette obéissance passive des premiers-nés de notre maison qui les a tous rivés au jong de l'échafaud ? *L'échéance de ma fatale promesse était plus

proche que je ne le pensais. Au milieu de l'hiver 1819 , mon père tomba sérieusement malade. Une espèce de pleurésie, qu'il avait attrapée en revenant d'une de ses promenades habituelles, le tint alité ou convalescent pendant plus de deux mois. Sa constante préoccupation, au milieu de cruelles souffrances, était un arrêt de mort rendu par la Cour d'assises du département de la Seine, dans son audience du 13 janvier. Un chasseur de la garde royale nommé Pierre-Charles-Rodolphe Foulard , caserne à Versailles, avait assassiné deux femmes pour leur voler une misérable montre et des boucles d'oreilles d'or. Bien que le jury eût écarté la question de préméditation, ce malheureux n'en avait pas moins été condamné à la peine capitale^ et, malgré son extrême jeunesse (il avait vingt ans à peine), les circonstances du crime étaient si atroces qu'il n'y avait guère d'espoir à fonder sur la clémence royale pour une commutation de peine. Tout dépendait donc de la Cour de cassation qui, n'ayant point à connaître du fond, ne casse que les arrêts entachés d'un vice de formes dans la procédure, et on sait combien

ces exceptions sont rares surtout au criminel. Mon père prévoyait justement que les délais d'instance du pourvoi de Foulard devant cette cour seraient expirés avant qu'il ne fût rétabli et en état d'assumer sur lui seul le triste fardeau de ses devoirs. Il se préoccupait déjà de la nécessité de faire appel à un de ses collègues de province, ce qui n'était pas sans inconvénient, maintenant qu'on savait au parquel que je devais lui succcéder. Depuis mon mariage, j'avais pris sur moi d'accompagner mou père aux quelques exécutions qui avaient eu lieu, mais j'étais resté témoin nïuet et impassible au pied de l'écliafaud, non sans refouler de poignantes émotions; je n'avais encore joué aucun rôle actif dans ces sanglantes cér(^monies. Je dois dire, du reste, que je n'avnis guère vu mon père en faire davantage; il ne m'avait point trompé, lorsqu'il m'avait dit que tout se faisait, à peu près, par l'intermédiaire des aides, et que l'exécuteur en clief se boi-nait à diriger et à surveiller une opération à laquelle il ne mettait, pour ainsi dire, point les mains.

MA PREMIÈRE EXÉCUTION 31ô

J'avais donc assisté comme spectateur, le 2 février 1816, à l'exécution d'un malheureux, nommé Magloire, qui fut la première victime des Cours prévôtales. Singulières juridictions, dont une existence plus longue et plus active eût fait l'envers du Tribunal révolutionnaire. Convaincu de tentative nocturne de vol à main armée sur la route de Paris à Saint-Denis, Magloire avait été condamné à mort par la Cour pré vôtale du département de la Seine, et il fut exécuté dans les vingt-quatre lieures ; ces idées de justice expéditive et sommaire font frémir.

J'avais été témoin aussi du supplice des nommés Pleignier, Carlaonneau et Tolleron, dont j'ai déjà parlé, condamnés pour complot d'attentat à la vie du roi Louis XVIII; supplice aggravé de l'amputation du poing, qui était la peine des parricides. Toutes ces scènes barbares m'avaient profondément remué les entrailles, malgré l'attitude passive que j'y avais gardée, car, je le répète, jusque-là, je n'avais eu à prendre part en aucune façon à l'accomplissement de notre terrible mandat de famille.

La condamnation à mort de Foulard, prononcée le 13 janvier 1819, au moment où mon père lui-même était entre la vie et la mort, me frappa d'un sinistre pressentiment. Quelque chose semblait m' avertir que c'était une heure fatale qui venait de sonner. J'éprouvais cette émotion étrange que l'homme ressent à l'approche d'un malheur prévu ou à l'échéance d'un compte terrible à rendre. Je me disais que de toutes manières je n'échapperais point cette fois à l'impitoyable dilemme dans lequel mon existence se trouvait enfermée. Si j'avais le malheur de perdre mon père, il faudrait recueillir définivement la lourde succession pour laquelle j 'avais répudié le bénéfice d'inventaire ; si, au contraire, j'étais assez heureux pour le conserver, il était impossible de me flatter de l'espoir que sa santé fût assez rétablie lorsque le sort de Foulard serait fixé, pour qu'il pût remplir lui-même, dans le cas où la condamnation serait maintenue, les cruels devoirs auxquels cette condamnation l'obligerait. Je passai plus d'un mois dans de mortelles angoisses, demandant au ciel avec une ferveur

inouïe la prolongation de l'existence de mon père, et, honteux qu'il se mêlât à ces ardentes prières un autre mobile que la piété filiale, honteux erifin de demander en même temps à la pitié divine le salut d'un assassin.

Ces vœux et ces supplications demeurèrent stériles. Dès le 12 février, je savais que la Cour de cassation avait rejeté le pourvoi de Foulard, et dans la journée du mardi 16, nous recevions l'ordre de l'exécution pour le lendemain. Mon père était depuis quelques jours seulement en convalescence. Bien qu'il pût à peine se soutenir, il manifesta de suite l'intention de vaquer lui-même à son douloureux ministère. Il n'était plus temps de faire appel à l'obligeance d'un des collègues de province, qui rendaient d'ailleurs de fort mauvaise grâce, on le comprend aisément, ces sortes de service. Presque tous savaient que j'étais le successeur désigné de mon père à un poste que la plupart enviaient, et ils n'eussent pas manquer de s'étonner et de se récrier trèsfort si on les eût priés de se déranger pour m'épargner une mission qu'ils ne me trouvaient peut-être que trop heureux d'avoir à remplir.

;n8 MA l'UEMIÈUE EXÉCUTION

C'est sous l'empire de toutes ces raisons que mon pauvre père voulait faire un effort héroïque et surhumain en se tramant lui-même à la place de Grève, pour retarder efticore l'ac- ('omplissement de la promesse que je lui avais faite ; c'était à moi de ne le point souffrir. J'avais lu dans les yeux de ma mère, et je voyais trop bien par moi-même que, si j'avais la faiblesse de consentir à ce sacrifice, mon père n'arriverait qu'épuisé sur le lieu du supplice, et n'en reviendrait que pour se couclier sur son lit de mort.

11 n'y avait donc plus à reculer ; il fallait se soumettre à sa destinée, et sortir du long noviciat par lequel je m'étais préparé à la plus rude des carrières. En un instant ma résolution fut prise. Dès que je sus que l'ordre d'exécution était arrivé, je me rendis à la chambre de mon père.

— Je viens prendre vos ordres et vos instruc*tions pour demain, lui dis-je en entrant, le plus simplement que je pus, et en cherchant à dissimuler le tremblement de ma voix.

lime regarda avec des veux tout étonnés.

— ;Mais Henry, pourquoi tant te presser, mon ami? répondit-il, je suis rétabli maintenant, et je puis très -bien aller moi-même où mon devoir, m'appelle. Je n'ai jamais entendu (jue tu fusses de mon vivant chargé de ce fardeau. Ce sera bien assez pour toi, pauvre eniant, de l'assumer après moi.

— Votre bonté vous aveugle, mon cher père, et ^'ous conduit à vous faire illusion sur l'état de vos forces. Vous ne pourriez supporter ni le trajet, ni les fetigues morales et physiques d'une ])areille journée. D'ailleurs, puisque je dois vous succéder, qu'importe que ce soit un peu plus tôt, un peu plus tard? n'y a-t-il pas assez longtemps que vous supportez seul tout le poids de ces pénibles fonctions? Ah! vous avez en vain toujours cherché à me le cacher, malgré ma propre émotion, j'ai lu sur votre visage ce que vous souffriez vous-mêms dans les circonstances où vous avez permis déjà que je vous accompagnasse.

— Mais je t'assure que ta te trompes. Je suis complètement rétabli mainter.an.1 ; je me sens aus?ibon pied, ban œil, que jamais.

En disant cela, il se leva de son faiitenil et essaya de faire quelques pas dans la chambre, mais bientôt ses forces l'abandonnèrent, et il fut forcé de se rasseoir.

— Quand bien même vous seriez en état de vous rendre à votre poste, j'ai résolu cette fois de vous en épargner la peine. Vous savez combien pour moi les décisions sont difficiles à prendre, mais vous savez aussi qu'une fois prises elles sont irrévocables. A partir d'aujourd'hui j'entre de plain-pied dans la vie qui m'est faite. Allons, mon père, faites comme ces vieux empereurs romains qui, de leur vivant, associaient leurs fils à la pourpre.

L'image était d'un goût équivoque , mais elle témoignait de la gaieté factice par laquelle je m'efforçais de cacher à mon père l'horrible contrainte que j'exerçais sur moi-même. C'est inouï ce qui se dépensait dans nos familles de ruse affectueuse, de fines dissimulations pour s'aider mutuellement à supporter le poids d'une existence si pénible.

Mon père céda. 11 m'indiqua les différents ordres à donner pour le charpentier et ses ou-

MA PUEMIKKK EXÉCUTION 'Ml

Triers, afin que la machine fût dressée à l'heure fixée ; il me désigna nos deux plus vieux aides , en me faisant connaître les attributions de chacun d'eux et en me donnant l'assurance que le zèle et le dévouement qu'ils avaient toujours montrés à notre maison ne me feraient point défaut en cette circonstance, et que, comme lui, mon rôle se bornerait seulement à légaliser par ma présence cette mort donnée par la société à un de ses membres indignes.

Je sortis de la chambre de mon père au moment où il faisait appeler les aides qu'il m'avait désignés pour leur faire une petite allocution et les supplier de me servir de protecteurs et d'appuis dans ce difficile début.

— Je vous confie ce que j 'ai de plus cher au monde, leur dit-il, mon fils unique. C'est le descendant d'une vieille famille d'exécuteurs ; veillez à ce qu'il ne fléchisse point sous le poids de sa tache héréditaire. Vos pères ont vécu dans cette maison où nous vivons et où nous mourrons nous-mêmes; une triste solidarit('\ nous unit, nous formons un monde à part;Jes

322 MA PREMIÈBE EXÉCUTION

générations s'y succèdent sans que la condition d'aucun de nous subisse de changement.

Trouvons dans notre parfaite union et dans notre dévouement réciproque les éléments de notre repos et la consolation des dures nécessités de notre existence.

Les aides, émus, promirent à mon père, les larmes aux yeux, de servir fidèlement leur jeune chef; j'avais su, du reste, me faire aimer de ces pauvres gens, que je n'avais jamais rencontrés dans la cour ou aux prières, sans leur adresser quelques paroles affectueuses.

J'étais sorti de la chambre de mon père dans un grand troulole d'esprit; je n'en remplis pas moins avec le plus grand soin les instructions qu'il m'avait données pour le charpentier. Mais, à mesure que la nuit approchait, je sentais d'indicibles terreurs s'emparer de moi. A dîner, je ne pus avaler que quelques cuillerées de potage et quelques gorgées de vin; j'éprouvais une telle constriction à la gorge que d'autres aliments n'eussent pu passer. Heureusement, mon père était resté dans sa chambre, car s'il m'avait vu dans cet état, il eût recom-

raencé à vouloir me disputer la mission, du lendemain. Ma mère et ma femme me regardaient d'un œil inquiet; mais, avec ce tact instinctif des femmes , elles s'abstenaient de me parler, comprenant bien que toute espèce d'encouragements étaient inutiles , que je luttais contre un sentiment intime et qu'il fallait attendre que l'un eût raison de l'autre.

Après dîner, nous nous retirâmes cliocun de notre côté. Je m'enfonçai sous les ombrages les plus épais du jardin et m'assis sur le banc où, dans mon enfance, j'avais vu si souvent dormir mon père. J'implorai le sommeil, mais il ne vint point s'appesantir sur mes paupières fatiguées. Je résolus de ne point me coucher et de passer cette veille des armes qui allait m'investir d'une si sinistre chevalerie.

Tout dans ces lieux parlait à mes souvenirs : le banc sur lequel j'étais assis; cette vieille buanderie en ruines, ancien asile de mes pigeons, et d'où j'avais surpris la conversation

mystérieuse entre mon père et l'abbé C La

pensée de mon bon ami me fit fondre en

larmes ; je me rappelai ses dernières paroles : « Tu es libre 1 On te parlera de devoirs? Sophismes ! Tu es libre ! » Je fus tenté de me lever et d'aller déclarer à mon père que j'avais présumé de mes forces en prenant un engagement que je ne serais point capable de remplir, car je ne pouvais parvenir à vaincre l'horreur que ces fonctions m'inspiraient. Mais je me. représentai ce pauvre homme accablé par un aveu si inattendu, rassemblant ce qui lui resterait de forces pour suppléer à ma soudaine défection, et payant peut-être de sa vie le sacrifice auquel je l'aurais forcé. Ses mots à l'abbé : « Maintenant que je suis condamné à vieillir et à mourir sous cette livrée , si je voyais mon fils le répudier, il me semblerait avoir perdu tous droits à son respect et à son affection ; je n'oserais plus le regarder sans rougir, » me revenaient aussi à la mémoire et me faisaient sentir jusqu'où m'entraîneraient les instincts de rél)ellion qui grondaient en moi. Il semblait que le bon abbé l'eût compris lorsqu'il avait ajouté: <x Quoi qu'il arrive, quoi que tu fasses, quand tu seras homme, je ne retirerai point la béné-

diction que je te donne, et si tu souffres ici-bas, je prierai pour toi là-haut. «

A cette heure suprême de la mort, mon vieux précepteur avait eu une intuition de la lutte horrible que j'avais à soutenir durant cette nuit fatale , et ma liberté, il l'avait solennellement proclamée en m'amnistiant d'avance du parti que je prendrais quel qu'il fût. Ce pardon anticipé d'un juste et d'un sage , opposé aux. préjugés inexorables du monde, me fit du bien. Je me sentis un instant raffermi ; mais ce fut pour retomber bientôt dans de nouvelles perplexités.

Je songeais qu'à la môme heure il y avait un homme qu'on éveillait brusquement dans son cachot pour lui annoncer que sa dernière heure allait sonner et qu'il fallait échanger ce sommeil du temps contre le sommeil éternel. Alon imagination me retraçait toute cette scène lugubre, que je devinais sans l'avoir jamais vue. Je voyais à la clarté mourante des lampes ce malheureux saisi par les affres de la mort, dressé sur son séant, les membres emprisonnés dans la camisole de force et le visage couvert

d'une pâleur livide que la terreur venait d'y répandre; j'entendais le greffier lire l'arrêt fatal, tandis que les geôliers se regardaient et no pouvaient dissimuler l'attendrissement qui se peignait sur leurs faces lialDituellement si hargneuses et si moroses; je voyais enfin s'avancer l'homme de Dieu, celui qui allait faire entendre des paroles de miséricorde infinie à cette victime d'une justice impitoyable. Il me semblait l'entendre protester contre cette rigueur des sentences humaines qui osent prononcer des peines irrévocables, quand le Seigneur lui-même, ce souverain auteur de la justice incréée se laisse désarmer par un instant de repentir.

Aucun détail ne m'échappait : je suivais le patient tout le long de cette douloureuse agonie: j'assistais à ses derniers adieux aux personnes qu'on lui avait permis de recevoir, à ces f anèbres agapes, où on le sollicite de prendre des cordiaux pour soutenir ses forces et son courage ; à cette messe mortuaire, ces funérailles anticipées, où le prêtre, plus clément que les juges humains, ne craint pas de poser le viati-

que sur des lèvres souillées, si elles se sont purifiées parla prière et la contrition. Je me disais que tous ceux-là n'étaient que les hérauts de ma terrible mission; que ce malheureux, ballotté par toutes ces mains, appartiendrait encore par un lien, bien faible il est vrai, à la vie, mais qu'il ne se sentirait complètement perdu qu'à mon aspect; que c'était à moi seul que serait dévolu le triste privilège de lui arracher d'un signe de l'œil ses dernières illusions et de kii faire porter le dernier coup.

La nuit tout entière s'écoula dans les angoisses de ces deux agonies : celle de l'infortuné qui allait mourir le lendemain, et celle de l'homme que la loi désignait pour être son meurtrier, qui allait pour la première fois tremper ses mains dans le sang d'un de ses semblables.

Les premières lueurs de l'aube me trouvèrent plongé encore dans ces cruelles méditations. Je me levai du banc sur lequel j'étais resté assis ou couché. Il me semblait que, de même que l'archange déchu et le premier homme chassé de rÉden, j'allais abdiquer des droits augustes

et perdre l'empreinte de la céleste origine. Je marchai d'un pas lent et stupide, comme si la foudre eût déjà sillonné mon front en y imprimant le sceau d'une déchéance. Les aides m'attendaient dans la cour ; je montai éperdu dans le vieux carrosse, sur le panneau duquel s'étalait la cloche brisée; comme elle, j'étais sans voix.

Nous descendîmes lentement le faubourg Saint-Denis, nous longeâmes les quais et ainsi nous arrivâmes à la porte de la Conciergerie. Les épaisses grilles roulèrent sur leurs gonds, et nous nous engageâmes dans ces sombres corridors, dont les voûtes et les murs humides distillent une eau glacée qui fait involontairement songer à la sueur des mourants. Mes aides me suivaient à distance ; je crus remarquer qu'à l'aspect de cet état-major de la mort on s'écartait avec une affectation dans laquelle il se mêlait peut-être autant de dédain emprunté que de répugnance réelle. Je ne me sentais guère dans une disposition d'esprit à supporter ces hauteurs calculées de messieurs du plumitif ou de la cohorte des porte-clefs. Je pris moi-même

iîA PREMIÈRE EXÉCUTION 329

un ton "brusque et impératif qui leur montra combien je me laissais peu imposer par ces façons en même temps'^qu'il soulageait mon âme gonflée de tant de fiel et d'amertume.

Je requis le guichetier en chef d'avoir à nous livrer le condamné. On nous conduisit dans une salle basse dont la voûte décorée de nervures et de pendentifs indiquait une ancienne destination religieuse. C'était quelque chapelle ou quelque oratoire du temps de saint Louis, converti en antichambre de prison. Peu après Foulard parut, accompagné du digne abbé Montés, avec qui j'allais nouer des relations que sa mort seule devait rompre. Je fus frappé de consternation à l'aspect du malheureux enfant qu'une sentence implacable m'abandonnait comme on jette la proie à une bête féroce. Foulard avait vingt ans à peine ; si son père fût mort en lui laissant dix écus de rente on eût excipé de sa minorité pour lui interdire la disposition de ce modique héritage; mais majeur pour le crime, on l'avait trouvé aussi majeur pour l'expiation, et quelle expiation : la mort! La mort à cet enfant plein de vie, de

force et de santé, à qui Dieu eût réservé sans doute tant d'années pour le remords et la pénitence! cela me parut un double outrage à la Providence et à la nature.

Foulard était un grand beau garçon, dont le front développé, la face un peu maladive, mais animée par une physionomie ouverte, les yeux expressifs, n'eussent point fait soupçonner une perversité telle que celle qui l'avait poussé à commettre le crime dont il faut bien reconnaître qu'il s'était souillé. Il nous aperçut sans trouble et sans émotion apparente; l'observateur qui nous eût considérés tous les deux en ce moment, n'eût guère supposé que c'était lui la victime, et moi l'exécuteur.

Fauconnier, mon premier aide, qui suivait sur mon visage les traces du combat intérieur que je me livrais, s'empressa de s'avancer en priant Foulard de s'asseoir pour qu'il pût procéder à la funèbre toilette. Celui-ci obéit sans mot dire^ et, courbant la tête, il sentit sur la nuque la lame des ciseaux, sinistres précurseurs de la liaclie meurtrière.

Cette opération terminée , nous montâmes

dans la charrette ; M. l'abbé Montés et Foulard dans le fond (1), mes deux aides et moi sur le devant. Le respectable aumônier de la Conciergerie, tout en continuant à prodiguer à son malheureux pénitent les exhortations et les encouragements si nécessaires dans un pareil moment, s'aperçut sans doute de ce que je souffrais moi-même, car il m'adressa la parole avec bonté :

— C'est vous, Monsieur, me dit-il, qui succédez à M. votre père. Il faut beaucoup de courage pour remplir de pareilles missions. Kous marchons tous les deux vers des buts opposés par des voies qui se côtoient. Vous représentez ici la justice des hommes et moi la

(1) Jusque-là mon porc et mon grand-père avaient occupé avecle confesseur les deux plaaes du fond, en mettant le patient sur le devant entre les deux aides. C'est moi qui le premier changeai cet ordre et voulus laisser pendant ce douloureux trajet la victime près de son confesseur. Gela me parut un dernier hommage à rendre au malheur. La remarque semblera peut-être puérile à quelques-uns dé mes lecteurs; mais qu'on veuille bien ne point oublier que ce livre est une confession et que je ne dois rien omettre de ce qui pourrait contribuer à une absolution inespérée.

(Note de l'auteur.)

miséricorde de Dieu ; il ne faut pas s'étonner si l'une est infinie tandis que l'autre est limitée. Celui-là seul sait être patient qui sait être éternel; aussi est-ce vers lui, ajouta-t-il en se tournant du côté de Foulard, qu'il faut porter ses dernières pensées pour y clierclier son dernier refuge.

Je fus incapable d'articuler nne seule parole pour répondre à !M. l'abbé Montés, bien que je comprisse le sentiment de bienveillance qui lui avait dicté ce. langage.

Foulard était d'abord resté taciturne ; mais au moment où nous débouchions sur le quai, une grande exaltation s'empara de lui, et, se levant plusieurs fois sur son banc, il cria d'une voix stridente à la foule qui s'était amassée le long des trottoirs et des parapets :

— Pères et mères ! voyez où conduit l'abandon de la famille! Oui, je suis coupable, mais la faute est à mes parents, qui m'ont livré à moi-même sans appui et sans éducation.

L"abbé le conjurait de cesser ces amères récriminations qui offensaient Dieu sans le justifier vis-à-vis des hommes ; mais, dans les pre-

miers moments, il parut ne tenir aucun compte de ces représensationg. C'est alors que le saint prêtre se pencha vers moi et me dit à l'oreille :

— Monsieur, j'étais convenu avec M. votre père qu'il ne donnerait le signal que lorsqu'il entendrait le malheureux que je parvenais à réconcilier avec le Seigneur, prononcer ces mots : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains ! » Il s'agit d'une âme à sauver, puisje espérer que vous voudrez bien avoir égard aussi à cette recommandation?

Muet et attéré, je me bornai à faire un signe d'assentiment.

Nous étions arrivés à la Grève. La guillotine élevait ses deux grands bras rouges et les pâles lueurs d'un soleil d'hiver se jouaient sur l'acier poli de la lame. Foulard s'était calmé subitement. Une foule considérable couvrait les pavés de la place, et de nombreux curieux, attirés par ce sanglant spectacle, se montraient aux fenêtres des maisons. Nous mîmes pied à terre. Foulard, après s'être jeté dans les bras de l'abbé Montés, baisa pieusement le crucifix, puis, reconnais-

sant au premier rang des assistants nn brigadier de sa compagnie, il l'interpella vivement :

— Approche, mon vieux, lui cria4-il, si je ne puis faire mes adieux à tous les camarades, qu'ils les reçoivent en ta personne.

Le vieux soldat n'hésita point. Il vint au pied de l'échafaud donner l'accolade à celui qui allait mourir, et je vis deux grosses larmes sillonner sa figure basanée et tomber sur son épaisse . moustache.

Foulard, de plus en plus animé, et dont le teint s'était empourpré, semblait pris d'une sorte de fièvre et de délire. 11 se tourna tout à coup vers moi.

— Venez, que je vous embrasse aussi, dit-il, pour montrer que je suis sans rancune et que je pardonne à tout le monde, afin que Dieu me pardonne aussi.

Pour moi, ce iiit le dernier coup; je reculai avec effroi. La victime pardonnait à l'exécuteur; l'exécuteur ne pouvait se pardonner à lui-même. Je crois que si ce malheureux m'eût touché de ses lèvres, je n'aurais jamais eu la force de donner le signal de sa mort.

Mais, que dis-je? Ce signal, je ne le donnai point. Mes aides, qui avaient vu mon subit mouvement de retraite, comprirent l'imminence du danger. Ils poussèrent Foulard vers l'échafaud, dont il monta les degrés d'un pas ferme. En moins de temps que je n'en mets à l'écrire, il fut attaché sur la planche qui fit le mouvement de bascule, et une voix, dont l'accent vibra longtemps à mes oreilles, avait à peine fait entendre ces lugubres paroles : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains...» qu'un bruit sourd, qui me figea la moelle des os, se fit entendre. Fauconnier n'avait pas attendu le signal, voyant bien que je serais incapable de le donner.

Involontairement je tournai les yeux vers cette scène de meurtre , et je vis un des aides qui poussait vivement les paniers , tandis que l'autre étanchait, avec une éponge, le sang qui avait rejailli sur l'échafaud et filtrait à travers les planches sur les pavés de la place.

Je crus que j'allais défaillir. Je m'enfuis épouvanté , en proie à une horrible hallucination. 11 me semblait que ce cadavre décapité

était à ma poursuite et que la multitude lui faisait cortège , en poussant par les poumons de mille poitrines ce cri vengeur : Bourreau î Bourreau ! Bourreau 1

J'avais laissé mes aides, la voiture, tout l'attirail du supplice sur la place de Grève. Je m'enfonçai seul dans ce dédale de rues sombres, tortueuses, qui faisaient face autrefois àl'Hôtelde- Ville, et viennent d'être remplacées par un des plus splendides quartiers de Paris. Encore me semblait-il apercevoir sur le seuil boueux ou aux tristes fenêtres de ces maisons borgnes, hideuses , des figures pâles qui me suivaient des yeux ; le bruit d'un pas derrière le mien me glaçait de terreur; comme la femme de Macbeth, je regardais à chaque instant mes mains sur lesquelles je croyais apercevoir les traces inerfaçables du sang versé.

J'errai ainsi longtemps sous l'obsession de cette idée que j'étais regardé et suivi. Je ne commençai à la perdre que lorsque j'eus gagné les Champs-Elysées , où des promeneurs assez nombreux se montraient, attirés par une de ces belles journées assez rares en

hiver. Il me semblait que ceux qu'avait ainsi attirés l'aspect des beautés de la nature ne pouvaient être les mêmes que les spectateurs de la scène sanglante dans laquelle je venais déjouer mon rôle : la même âme ne saurait être avide d'émotions si différentes.

Je repris donc un peu de sécurité et continuai à marcher comme un homme ivre, sans but, presque jusqu'à Neuilly. Je n'étais point seul, car je portais en moi un formidable interlocuteur : ma conscience. Encore aujourd'hui, après tant d'années, je suis impuissant à rendre toutes les pensées qui m'assaillirent et tourbillonnèrent dans mon cerveau, précipitant ou suspendant les battements de mon cœur, selon l'impression que j'en recevais et l'espoir ou le découragement qu'elles y faisaient naître.

Il n'y avait plus à s'en dédire. Dans le cercle fatal de mon existence, comme César, j'avais franchi le Rubicon. En révolte ouverte contre l'humanité et son sentiment intime, d'homme j 'étais passé bourreau ; je m'étais voué volontairement au mépris public et à l'exé-

cration universelle. Pour la première fois j'eus peur de ce que j'avais fait.

La dissertation de mon père sur la peine de mort lors de notre solennel entretien, son argumentation sur l'absurdité du préjugé qui, proclamant la légitimité des arrêts delà justice prétend flétrir celui qui les exécute, tout cela me revenait bien à la mémoire et je ne pouvais m'empêcher d'en reconnaître la rigoureuse logique; mais quelque chose me disait aussi que la raison est souvent impuissante contre le sentiment, et que cette société dont je venais de me bannir est ainsi faite, que, susceptible de pitié pour nos victimes, elle ne saurait jamais en éprouver pour nous. Qu'un assassin brise ses fers et tâche d'échapper au châtiment de son crime, toutes les portes s'ouvriront devant lui, et si son salut n'est qu'au prix de quelques instants d'hospitalité, ils lui seront accordés ; que dans un péril l'exécuteur frappe d'une main tremblante au seuil d'une maison quelconque pour demander asile, qu'il se fasse connaître, et je gage que cette porte se refermera avec horreur à son nom.

Dans la fougue de l'adolescence, pénétré des sophismes dont on suce le lait dans nos familles, je n'avais senti que des instincts de rébellion contre cette inconséquence des opinions mondaines. Il m'avait paru fier et courageux de les braver et d'en remonter le courant. Mais à présent que la lutte était commencée et que j'avais jeté mon gant de combat, je me sentais vaincu d'avance. Bien plus, l'affreuse mission que je venais de remplir me faisait intérieurement pactiser avec mes adversaires; comme eux, je ne me pardonnais pas à moi-même, et si, plus absolu ou plus éclairé, j'enveloppais dans „. la même indignation toute la société complice de mon homicide, je n'en regardais pas moins avec dégoût celui qui venait de mettre la dernière main à une œuvre de meurtre.

Je rougis donc de moi, je ne crains pas de l'avouer, et c'est à partir de ce moment que je me promis un jour ou l'autre d'offrir à mon siècle ce singulier spectacle d'un fils reniant sa mère^ d'un exécuteur abjurant la peine de mort.

Cette satisfaction de ma conscience opprimée,

je ne l'entrevoyais alors que sar mon tombeau. Ce livre, auquel les loisirs de ma vieillesse m'ont permis de donner tant de développements, ne m' apparut dans sa conception première que comme un opuscule testamentaire à publier après ma mort ; je suis heureux que des circonstances imprévues m'aient mis à même de le compléter, en faisant précéder mes impressions personnelles de tout ce que j'ai cru trouver d'utile et d'intéressant dans les souvenirs laissés par ma famille.

Mais c'est du jour de ma première exécution que date pour moi la résolution bien arrêtée d'apporter, quand le moment serait venu, mon témoignage contre la peine de mort. Ce supplice, auquel je venais de prêter pour la première fois un concours qui devait se renouveler si souvent, m'avait rempli d'borreur. Si la personnalité, qui nous domine toujours un peu malgré nous, m'avait préoccupé d'abord des conséquences fatales de cette journée pour moi : si j'avais vu d'abord dans une étrange hallucination ces jurés et ces magistrats qui mie désignaient d'un doigt vengeur la victime, en me

criant : Tue 1 tue ! cet appareil militaire qui me prêtait main-forte; la voix sacrée de ce prêtre qui, sanctifiant ce meurtre par sa présence, semblait me dire: Tue! car tu tueras sans péché! cette foule amassée, poussant aussi des cris d'extermination ; si je m'étais ensuite représenté toutes ces voix se retournant contre moi et se fondant en une clameur immense qui s'élevait vers le ciel en proférant ces mots : Infâme! infâme! il a tué! j'avais fini par secouer toute cette fantasmagorie de visions lugubres et par revenir au sentiment de la réalité.

Or, la réalité, mon père me l'avait très-judicieusement fait entrevoir par son ingénieuse allusion à la fable des Animaux malades de la feste. La peste, c'est la peine de mort, qui est la plus cruelle et la plus choquante des anomalies au sein d'une société chrétienne et civilisée. Elle ne blesse pas moins la religion que la loi naturelle. Le meurtre ne doit pas plus se punir par le meurtre que la mort ne doit "être enlevée aux prérogatives de l'Être suprême, qui, ^yant seul créé, doit avoir seul le droit de détruire.

La conscience humaine se révolte à cette idée de la mort violente donnée de sang-froid, au nom de la loi, en vertu d'un jugement, à une créature de Dieu, pleine de force et de santé, qui aurait, sans cette iniquité, de longues années devant elle pour l'expiation et le repentir.

Le sentiment intime se soulève , et n'osant accuser les vrais coupables : la loi, le juge qui l'applique et la société qui le leur commande , il réserve toutes ses indignations , toutes ses colères, tous ses mépris pour le plus obscur et le plus passif des complices de ce crime légal : l'exécuteur, qu'il appelle Bourreau.

La routine, de fausses appréhensions maintiennent seules dans nos Codes une peine contre laquelle les protestations deviennent de plus en plus énergiques et de plus en plus nombreuses. Quelques esprits attardés veulent encore voir dans la peine de mort le plus puissant moyen d'intimidation vis-à-vis des natures dépravées; le meilleur préservatif contre les tentatives criminelles qui menacent de temps à autre l'ordre social. C'est une erreur. Je vais

tâcher de le démontrer à l'aide des observations que j'ai été à même de recueillir pendant ma triste carrière.

Je serai, dans la suite de ces récits, beaucoup plus sobre de détails. Si j'ai cru devoir, pour les causes célèbres des deux derniers siècles , entrer dans quelques développements et insister sur des particularités plus ou moins ignorées , il me parait inutile de revenir sur les circonstances et les débats des affaires criminelles de mon temps. La génération qui me lit en a été pour ainsi dire témoin oculaire , ou peut tout au moins en retrouver tous les éléments dans les collections des journaux judiciaires de l'époque. Je me bornerai donc à mentionner sommairement ces affaires et ne prétendrai faire connaître au public, dans ses moindres incidents, que le tragique dénoûment que j'ai été appelé à leur donner. C'est de cette dernière scène de drames si horribles que j'espère faire jaillir l'enseignement qu'ils portaient avec eux; heureux si cet enseignement confirme le principe que j'ai posé en tête de ce livre , s'il communique à mes lecteurs la conviction qui me

3H MA PREMIKRI'^ EXÉCUTION

domine, et si, comme le chœur des vieilles tragédies grecques, la voix publique répond à mes objurgations :

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