GUERRE A LA PEINE DE MORT
S'il n'est pas vrai, comme l'affirme la sagesse des nations, que le premier pas soit le seul qui coûte, au moins faut-il reconnaître que c'est celui qui coûte le plus. Une fois que j'eus imprimé le mien dans la voie sanglante tracée par mes aïeux; je ne puis dire que je fus familiarisé avec ces sinistres fonctions;, mais si je
"Itî LOUVE L
ne continuai à les remplir qu'avec horreur et dégoût, je n'éprouvai plus toutefois des émotions aussi fortes que celles qui étaient venues m'assaillir à ma première exécution, et que j'ai essayé de peindre dans le chapitre précédent.
A partir de ce moment, je continuai à remplacer ou à accompagner régulièrement mon père à toutes les exécutions. Dans le courant de cette môme année 1819, nous fûmes mandés deux fois à Beauvais, le 31 juillet et le 22 octobre; la première fois pour l'exécution d'un parricide nommé Moroy, la seconde pour celle d'un assassin nommé Liebe. Le supplice de ces deux criminels n'offrit aucune circonstance qui mérite d'être rapportée.
Le 13 mai de l'année suivante, la guillotine fut encore dressée sur la place de Grève, pour un malheureux jeune homme de 22 ans, Charles Normand, domestique, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises du 8 mai précédent, pour s'être rendu coupable d'avoir commis un homicide volontaire avec préméditation, sur la personne du capitaine Sion, son paître. On voit par le peu d'inter-
valle qui s'écoula entre l'arrêt et son exécution que cet infortuné n'avait pas voulu se pourvoir en cassation. Il montra en effet à ses derniers moments une indifférence qui prouvait avec quelle résignation il acceptait la mort.
Il y eut peu de monde ce jour-là à la Grève; Paris, la France entière étaient occupés d'un autre drame dont on attendait aussi le dénoûment, qui avait bien plus vivement passionné l'opinion publique. Trois mois auparavant , jour pour jour, un des fils de France, le seul qui parût devoir continuer la dynastie de la branche aînée des Bourbons, S. A. R. Mgr le duc de Berry, tombait, en sortant de l'Opéra, sous le fer d'un assassin. Cet homme, arrêté au moment où il s'enfuyait après avoir commis son odieux attentat, avait déclaré se nommer Louis-Pierre Louvel, âgé de 36 ans, natif de Versailles, exerçant la profession d'ouvrier sellier. Interrogé sur les motifs qui avaient pu le pousser à une pareille action, il répondit que c'était un projet qu'il mûrissait depuis des années, et que l'occasion seule lui avait manqué jusque-là pour l'accomplir.
Frappé vers onze heures du soir, le malheureux prince ne vécut qu'une nuit d'agonie. Malgré les soins aussi habiles que dévoués des docteurs Bougon et Dupuytren, qui étaient accourus près de lui , il rendit le dernier soupir à six heures et demie, en demandant la grâce de son meurtrier et en exhortant sa courageuse femme à se ménager pour l'enfant qu'elle portait dans son sein; enfant précieux en effet, dernier rejeton d'une illustre race, à qui la fortune semblait promettre un trône, et n'a donné que les pérégrinations de l'exil.
C'est au milieu des joies d'une nuit de carnaval que cette triste nouvelle s'était répandue dans la capitale. Le prince n'avait pu être ramené aux Tuileries; on lui avait improvisé un lit au théâtre même, dans un petit salon attenant à la loge royale; c'est là qu'il expira au milieu de sa famille éplorée, édifiant tous ceux qui l'entouraient par sa fin chrétienne et sa touchante intercession en faveur du misérable qui lui avait donné le coup mortel.
Louis XVIII, quoique atteint déjà des infirmités qui le rendaient impotent, s'était fait
transporter au chevet du lit de son neveu. Le \ieux roi pencliait sa tête blanche courbée sous le poids de ce malheur, et se demandait si le poignard de cet assassin n'était pas encore d'un funeste présage pour une famille éprouvée par tant de vicissitudes. Qui sait si l'œil perspicace du monarque, sondant les mystères de l'avenir, n'entrevit pas, dans cette nuit funèbre, les catastrophes qui devaient, dix ans plus tard, faire sombrer de nouveau le vaisseau royal qui portait les destinées de sa race.
Le lendemain, Louvel avait été écroué à la Conciergerie. Il résulta de ses premiers interrogatoires, qu'il avait conçu le projet dès 1814. La pensée lui en était venue à Metz, pendant qu'il faisait faction sur les remparts comme garde national.
« Depuis quelques semaines, racontait-il, nous étions bloqués par les étrangers, quand j'appris par les journaux, que je lisais alors, mais que je ne lis plus depuis (leur contenu me fait mal), que les Bourbons revenaient en France, et allaient monter sur le trône. Dès ce moment je jurai leur mort ; car à mes yeux, le
plus grand crime qu'un Français puisse commettre, c'est de rentrer dans sa patrie avec l'aide des ennemis. D'ailleurs , les Bourbons avaient déjà porté les armes contre la France, et je ne pouvais le leur pardonner, je rendrais service à mon pays en les frappant, et j'étais prêt à affronter tous les supplices pour accomplir mon dessein.
» J'ai attendu l'occasion six années entières, épiant le moment favorable, le manquant quelquefois par hasard, quelquefois par faiblesse; mais enfin, le coup est fait, et vous me verrez aussi tranquille sur l'échafaud que je le suis ici, que je l'étais en faisant mon métier de sellier, que je l'ai toujours été. »
Il était impossible de mieux avouer son crime et de lui donner un caractère plus évident de préméditation.
L'enquête qu'on fit sur les antécédents de Louvel, ne révéla rien d'extraordinaire. Orphelin de bonne heure, il avait été élevé par une sœur aînée, qui l'avait fait admettre à un établissement d'enseignement gratuit à Versailles. Là, suivant l'éducation de l'époque, on
lui avait appris à lire dans la Déclaration des droits de ïliomme et dans le Recueil des Hymnes 'patriotiques : Marseillaise, Chant du Départ. Réveil du Peuple^ etc.
Louvel n'était sorti de cette enfance républicaine que pour passer aux exaltations d'une adolescence guerrière. L'épopée impériale laissa encore plus de traces dans son imagination que les souvenirs démocratiques de son basàge, le libéralisme s'était fondu dans le patriotisme. Appelé sous les drapeaux par l'inexorable conscription qui, à cette époque, moissonnait les générations, sa constitution débile et une infirmité précoce ne lui permirent pas de rester au service ; au bout de peu de temps, il reçut son congé. Mais s'il avait cessé de faire partie de nos armées, il n'en ressentait pas moins avec amertume le contre -coup des revers qui accablèrent leur valeur. Les désastres de l'invasion en 1814, irritèrent au plus haut point son indignation ; il conçut dès-lors, une haine profonde et aveugle contre les Bourbons, dans lesquels son patriotisme étroit ne voulut point voir les réparateurs de ces maux de la
patrie, mais des princes ambitieux qui n'avaient pas craint de s'en faire un marche pied pour remonter sur le trône de leurs pères.
Obscur séide du grand homme dont le génie s'était laissé vaincre par la coalition de l'Europe entière et les trahisons de serviteurs sur le dévoûment desquels il aurait dû compter, Louvel, témoin de l'abdication de Fontainebleau, suivit jusqu'à l'île d'Elbe le souverain dépossédé. Le maître sellier des écuries impériales, un nommé Vincent, touché de cette fidélité que n'ébranlait point l'infortune, consentit à l'admettre dans son service. Mais déjà Louvel était tourmenté par sa soif de vengeance; la résignation apparente de l'ile d'Elbe ne suffisait pas à son imagination exaltée, et comme on s'était bien gardé de prendre un aussi humble confident pour les projets qu'il n'appartenait, du reste, qu'aux événements de faire éclore, il quitta l'île et passa en Savoie pour guetter le moment favorable à l'accomplissement de ses desseins.
C'est là qu'il apprit le retour de l'île d'Elbe et cette rentrée triomphale deNapoléon, où les
aigles de l'Empire volèrent de cloclier en clocher, jusqu'au faîte des tours de Notre-Dame. Louvel se liâta de quitter la Savoie, rejoignit la suite de l'Empereur à Lyon, et grâce à son ancien protecteur Vincent, obtint de rentrer dans le train des équipages militaires. Malheureusement ce retour de fortune ne fut, pour le demi-dieu qui était l'idole du pauvre sellier, que le dernier rayonnement d'un astre près de s'éteindre. Waterloo forma un sanglant et triste pendant à Fontainebleau , et Louvel , témoin de ces deux catastrophes, vit ainsi s'abîmer par deux fois la plus grande et la plus étonnante fortune des temps modernes.
Il revint à Versailles, animé d'un ressentiment implacable. Déjà il avait fait aiguiser et portait sur sa poitrine le poignard de Brutus, dont il prétendait percer le sein des successeurs du nouveau César. Il parvint à entrer aux écuries du roi, ce qui devait faciliter l'exécution de son abominable complot. Pendant quatre ans, il suivit la première victime qu'il s'était promis d'immoler, Mgr le duc de Berry, aux chasses , aux promenades publiques , aux
Spectacles et jusque dans les églises, où le prince, fidèle aux pieuses traditions de sa race, allait encore assez fréquemment. Souvent il laissa échapper l'occasion d'assouvir sa rage; mais, le jour de Tattentat, il s'était exalté davantage par une visite au Père-Lachaise, aux tombeaux de Lannes^ Masséna, et quelques autres maréchaux et, Young assassin, il rapporta de son séjour dans la nécropole un fanatisme plus violent et plus farouche.
Le surlendemain du crime, Louvel fut confronté avec le cadavre de sa victime, exposé au I -ouvre dans une chapelle ardente, et entouré de prélats et de grands officiers de la Couronne. Il supporta avec une fermeté sauvage cette terrible épreuve, et ne se laissa point imposer par cette auguste assemblée. Sommé d'avouer s'il avait des complices, il se borna à renouveler ses protestations qu'il n'en avait aucun et à assumer sur lui seul la responsabilité de son crime.
Pourtant, on avart peine à croire que ce fût un forfait isolé et que le fanatisme eût suffi pour armer le bras d'un pauvre sellier contre
un prince si puissant. On s'apercevait déjà, les premiers moments de l'enthousiasme avec lequel on avait accueilli les Bourbons passés, que la France était sourdement travaillée par les factions. La Révolution avait laissé des levains qui fermentaient intérieurement ; le prestige des gloires impériales subjuguait encore beai^coup d'esprits, et de temps à autre, les yeux se tournaient vers le martyr de Sainte-Hélène, comme vers un libérateur dont le rôle politique n'était point encore fini; enfin, des ambitions de famille s'agitaient aussi autour de ce vieux trône des Bourbons qui n'avait, à proprement parler, d'autre héritier et d'autre espoir de faire souche que le prince qui venait d'être immolé.
Un champ immense était ouvert aux conjectures, et l'imagination aimait mieux s'y précipiter que d'accepter l'hypothèse d'un crime vulgaire, sans autre mobile que les rêveries sanguinaires d'un Aristogiton d'écurie. Aussi, quoique menée avec une extrême rapidité , l'instruction fut-elle des plus minutieuses et des plus compliquées. Une ordonnance du roi
avait érigé la chambre des pairs en cour de justice, pour procéder au jugement du coupable.
Louvel répondit aux commissaires de la chambre, comme il avait toujours fait, qu'il n'avait jamais reçu le moindre grief de M. le duc de Berry ni de nul prince de sa famille ; qu'il n'avait ni motif, ni prétexte de leur porter aucun sentiment de haine personnelle ; qu'il n'avait été mû que par la considération de l'intérêt public ; qu'il regardait tous les Bourbons comme des ennemis de la France, parce qu'ils avaient porté les armes contre elle ; qu'aussitôt qu'à leur retour il avait vu flotter le drapeau blanc, il avait conçu l'intention de les exterminer tous ; que, depuis lors, il avait cherché toutes les occasions d'accomplir ses desseins, et que ce serait sans doute déjà fait, si quelquefois le courage ne lui avait manqué, parce qu'il s'était demandé malgré lui s'il avait tort ou raison; qu'à Metz, en 1814, il avait un instant songé à tuer M. le maréchal duc de Valmy, serviteur de ces princes, mais qu'il y avait renoncé en réfléchissant que ce dernier était un
simple particulier, et qu'il valait mieux porter ses coups plus haut ; qu'il aurait tué Monsieur, à Lyon, s'il l'y eût trouvé, lorsque lui, Louvel^ se rendit dans cette ville au débarquement de Napoléon ; que, depuis, il s'était attaché à Mgr le duc de Berry, comme celui sur lequel était fondé le principal espoir de la race ; qu'après Mgr le duc de Berry, il aurait tué Mgr le duc d'Angoulême; après ce dernier. Monsieur, et après Monsieur, le roi ; qu'il se serait peut-être arrêté là, car pour le reste, sa résolution n'était pas encore bien prise, et qu'il n'avait pas décidé s'il continuerait dans les autres branches de la famille royale le cours de ses assassinats; qu'il n'avait éprouvé de son arrestation d'autre chagrin que celui de ne pouvoir ajouter d'autres victimes à celle qu'il avait immolée ; qu'il était loin de se repentir de son action, parce qu'il la regardait, au contraire, comme belle et vertueuse, et qu'enfin il persistait et persisterait toujours dans ses théories, dans ses opinions et ses projets, sans s'inquiéter des jugements des hommes, qui étaient divers sur de tels actes, ni moins encore de
a58 LOUVE L
ceux de la religion, à laquelle il ne croyait pas et qu'il n'avait jamais pratiquée.
Tant de cynisme et d'impudence effrayaient les commissaires interrogateurs ; on avait peine à croire, malgré ses déclarations réitérées, que ce forcené tirât de lui-même une pareille audace. Cependant l'instruction n'avait rien fait découvrir, et, le 12 mai 1820, en déposant son acte d'accusation, M. le procureur général Bellart était obligé d'y constater qu'on avait vainement fait des perquisitions chez tous les proches parents de l'assassin, elles n'avaient rien produit à leur charge ; ils avaient été attentivement interrogés, et nul indice qui leur fût contraire n'était sorti de leurs interrogatoires. Tous les documents qui pouvaient mettre sur la voie de complices étrangers à sa famille avaient été inutilement fouillés. Trois mois avaient été employés à cette longue et méticuleuse enquête ; plus de cinquante commissions furent délivréos, plus de douze cents témoins furent entendus, et on ne découvrit rien, absolument rien. 11 fallut bien se contenter de cet unique coupable, qui s'était offert
lui-même en holocauste et se drapait dans sa solitude pour porter fièrement le poids de son forfait.
Le 2Q mai^ il reçut avec une certaine hauteur MM. Archambault et Bonnet, les défenseurs qu'on lui avait désignés d'office. Il leur recommanda de ne rien alléguer pour sa défense qui fût en contradiction avec ses déclarations persévérantes. Il avait bien commis le crime seul, sans autre mobile que le patriotisme comme il l'entendait. Il n'en éprouvait aucun repentir; il s'était chaussé, ce soir-là, de souliers fins, afin de pouvoir fuir plus facilement. S'il était parvenu, en effet, à échapper aux poursuites, il serait retourné au logement qu'il occupait aux écuries du roi, et là, défiant les soupçons, il eût ourdi de nouvelles trames pour continuer son œuvre d'immolation de la famille royale. « Peut-être, ajoutait-il, aurais-je épargné la personne du roi, parce que ce prince était le seul de sa famille qui n'eût pas porté les armes contre la France, et ce n'est que ceux qui s'étaient rendus coupables de ce crime que je voulais punir. »
Les débats s'ouvrirent, le 5 juin, devant la Cour des pairs, présidée par le chancelier Dambray. Ils ne prirent pas plus de deux journées, en présence d'un fait si avéré et d'aveux si complets. Plusieurs pairs, MM. Desèze, de Lally-Tolendal , Duboucbage , de Montmorency, se joignirent vainement au vénérable chancelier pour presser Louvel de questions, il ne varia point dans ses réponses et conserva l'attitude qu'il avait prise dans l'instruction.
La tâche de M. le procureur général était facile ; aussi se borna-t-il à prononcer quelques mots de réquisitoire. Celle du défenseur était impossible; il ne put qu'invoquer l'insanité d'esprit de ce malheureux, égaré par les aberrations de la démagogie. Ce n'était pas le compte de Louvel, qui voulait, jusqu'au dernier moment, faire parade de son crime. Après que l'avocat eut parlé, il se leva et lut avec le plus grand sang-froid le discours suivant qu'il avait préparé dans sa prison :
— J'ai aujourd'hui à rougir d'un crime que j'ai commis seul. J'ai la consolation de croire en mourant que je n'ai point déshonoré ma na-
tion ni ma famille. Il ne faut voir en moi qu'un Français dévoué à se sacrifier pour détruire, suivant mon système, une partie des hommes .qui ont pris les armes contre ma patrie. Je suis accusé d'avoir ôté la vie à un prince : je suis seul coupable; mais, parmi les hommes qui occupent le gouvernement, il y en a d'aussi coupables que moi. lisent, suivant moi, reconnu des crimes pour des vertus ; les plus mauvais gouvernements que la France a eus ont toujours puni les hommes qui l'ont trahie ou qui ont porté les armes contre la nation.
» Suivant mon système, lorsque les armées étrangères menacent, les partis, dans l'intérieur, doivent cesser de se rivaliser pour combattre, pour faire cause commune contre les ennemis de tous les Français. Les Français qui ne se rallient pas sont coupables. Suivant moi, le Français qui est obligé de sortir de France par l'injustice du gouvernement, si ce même Français se met à porter les armes pour les armées étrangères contre la France, alors il est coupable. Il ne peut rentrer dans la qualité de citoyen français.
» Selon moi, je ne peux m'empêclier de croire que si la bataille de Waterloo a été si fatale à la France, c'est qu'il y avait à Gand et à Bruxelles des Français qui ont porté dans les. armées la trahison et qui ont donné des secours aux ennemis.
» Suivant moi et selon mon système, la mort de Louis XVI était nécessaire, parce que la nation y a consenti. Si c'était une poignée d'intrigants qui se fût portée aux Tuileries et qui lui eût ôté la vie sur le moment, c'eût été différent; mais comme Louis XVI et sa famille sont restés longtemps en arrestation, on ne peut pas concevoir que ce ne soit pas de l'aveu de la nation; de sorte que s'il n'y avait eu que quelques hommes, il n'aurait pas péri; la nation entière s'y serait opposée. Aujourd'hui, ils prétendent être les maîtres de la nation; mais, suivant moi, les Bourbons sont coupables, et la nation serait déshonorée si elle se laissait gouverner par eux. »
Le système de Louvel fut peu goûté de l'illustre assemblée. Cette apologie doctorale du régicide après celle de l'assassinat, ces froides
insultes à la famille régnante, après avoir égorgé un de ses membres, firent courir un frémissement d'horreur sur tous les bancs de la Cour. En se souvenant des nobles paroles de la victime, qui avait rendu le dernier soupir en demandant grâce pour son meurtrier, l'indignation redoublait contre ce dernier, qu'un si généreux pardon n'avait su toucher et délivrer des obsessions de son patriotisme étroit et stupide.
Le procureur général et l'avocat répliquèrent, pour enlever jusqu'au dernier écho des abominables paroles qu'on venait d'entendre.
Après la clôture des débats, Louvel fut reconduit à la Conciergerie et la Cour délibéra. Cette délibération, comme on le pense bien, ne fut pas longue ; l'accusé fut unanimement condamné à la peine de mort. Le secrétaire de la Chambre se rendit de suite à la prison pour lui signifier cet arrêt. Il en entendit la lecture avec calme.
— Tant mieux, dit-il, je suis bien aise de mourir. Si l'on m'avait accordé la grâce de-
mandée par le duc de Berry, cela m'aurait fait cent fois plus de peine que la mort.
On lui offrit les consolations de la religion.
— Pourquoi faire, répliqua-t-il en ricanant, pour aller en paradis? Je serais capable d'y retrouver le duc d'Enghien qui, ayant aussi porté les armes contre la France, a été puni comme il le méritait; nous n'y serions jamais d'accord.
Néanmoins, M. l'abhé Montés obtint d'être reçu. Sa bonté et sa mansuétude amollirent un peu le cœur farouche du condamné qui, dans l'unique but de ne point causer trop de peine à ce digne prêtre, consentit à faire un simulacre de confession.
Quant à nous, derniers acteurs de tous ces tristes drames, nous reçûmes, le 6 juin même, à neuf heures du soir, quelques heures seulement après le prononcé de l'arrêt, l'ordre de M. le procureur général du roi près la Cour des pairs de nous transporter, le lendemain 7, à la Conciergerie, et d'y prendre, à cinq heures du soir, le nommé Louis-Pierre Louvel, pour le conduire sur la place de Grève et lui faire subir
LOUVKL 365
la peine capitale à laquelle il avait été condamné par nn arrêt de la Cour en date du même jour.
Conformément à cet ordre, nous nous rendîmes, le 7 juin, mon père et moi, accompagnés de quatre aides, à quatre heures de l'aprèsmidi, à la Conciergeide. Nous y trouvâmes un nouvel ordre de M. le procureur général qui nous enjoignait de ne partir de la maison de justice avec Louvel qu'à cinq heures et demie. Que signifiait ce léger sursis? Attendait-on des révélations ? Débattait-on encore en conseil des ministres ou dans le sein de la famille royale une commutation de peine en faveur du condamné? Pensait-on à accomplir le dernier vœu du malheureux prince qui avait imploré la grâce de son assassin? Je ne l'ai jamais su. L'échafaud était dressé depuis midi sur la place de Grève, à dix-huit mètres environ du parapet du quai, et une foule immense entourait la rouge estrade.
Nous attendîmes donc une heure et demie dans- la prison. Au moment où on allait chercher Louvel pour procéder à la toilette funèbre,
mon père fit remarquer qu'il n'apercevait point de greffier commis par la Cour des pairs pour dresser le procès-verbal de l'exécution. Il fallut attendre encore un quart d'heure, jusqu'à ce qu'un greffier de la Cour royale dont je ne me rappelle plus le nom fût délégué pour remplir cette triste mission. Enfin, à six heures moins un quart on amena Louvel ; un aide lui lia les mains, un autre lui mit un empêtroir aux jambes, un troisième lui coupa les cheveux ainsi que le col de la chemise. Pendant ce temps-là, il remercia M. Blanchard et sa femme, concierges de la maison de Justice, des bontés qu'ils avaient eues pour lui pendant sa captivité.
Louvel, alors âgé de trente-six ans, ainsi qu'il l'avait déclaré, était de taille moyenne ; son front bombé, ses yeux sombres et enfoncés dans l'orbite, son crâne presque dénudé, ses traits raides et anguleux, ses lèvres minces et serrées, lui donnaient un aspect sinistre et répulsif.
Lorsque la fatale toilette fut terminée, il prétexta de sa calvitie pour demander qu'on lui
donnât son chapeau. Comme il avait déjà les mains attachées, je fis signe à un des aides de le lui replacer sur la tête.
Nous partîmes dans l'ordre que j'avais déjà adopté pour Foulard, c'est-à-dire mon père et moi sur le devant, le patient et l'abbé Montés dans le fond. Je ne sais pourquoi j'avais eu constamment la pensée .que cette exécution n'aurait pas lieu; je croyais que la famille royale accomplirait la dernière volonté du malheureux prince assassiné ; que de hautes protections s'étendraient habilement sur le condamné ; que des considérations politiques détermineraient peut-être à user de clémence dans cette déplorable affaire. Un sentiment involontaire me poussa toujours à chercher les moyens de procurer à nos malheureuses victimes des atermoiements que les circonstances pouvaient faire tourner à leur salut définitif. En un pareil moment, il ne restait plus à cet infortuné que nous conduisions au supplice d'autre voie, pour échapper à la mort imminente qui allait le frapper, que celle des révélations. Je ne pus m' empêcher
de dire à mon père, assez haut pour que Louvel l'entende ;
— S'il a des complices , c'est maintenant qu'il faudrait le déclarer, pour qu'il soit encore temps de surseoir à l'exécution.
M. l'abbé Montés saisit la parole au bond :
— Vous entendez, mon ami, dit-il; si vous avez quelques complices, soulagez votre âme en les faisant connaître ; Dieu et les hommes même, peut-être, vous tiendront compte de ce dernier hommage à la vérité.
Il répondit sèchement et avec un mouvement d'impatience :
— J'ai déjà dit que je n'en avais point.
Pendant ce temps, la charrette roulait toujours et Louvel , tournant avec effort la tête à droite et à gauche, jetait à la foule amassée sur notre passage des regards de mépris.
Nous arrivâmes au pied de l'échafaud.
Le condamné se disposait à en monter la première marche, lorsque M. l'abbé Montés l'arrêta doucement par le bras et lui dit :
— Agenouillez- vous, mon fils, et demandez pardon à Dieu d'avoir commis un tel crime.
— Jamais ! monsieur , répliqiia-t-il avec liauteur. Je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, et ce serait à refaire que je recommencerais.
— Mais pourtant, mon ami, j'ai reçu votre, confession; vous n'avez plus qu'un dernier effort à faire pour gagner le ciel. Allons, un acte de contrition, et vous fléchirez le Dieu des miséricordes infinies.
— J'irai tout comme vous au ciel, s'il y en a un; mais, je vous en prie, dépêchez-vous : ça m'attend.
Et, d'un geste, il montrait l'échafaud.
— Mon cher enfant, je vous en conjure, reprit avec onction M. l'abbé Montés, en ce moment si court et si décisif, songez au salut de votre âme ; dites que vous vous repentez d'avoir offensé Dieu.
— J'ai déjà fait beaucoup de choses pour vous plaire, répliqua-t-il avec une impatience croissante; faut-il y ajouter que je suis fâché de ce que j'ai fait ? Prenez que je l'ai dit.
Voyant qu'il ne pouvait en obtenir davan^ tage, le respectable aumônier se décida à lui
TiO LOUVE L
donner l'absolution ; et, après qu'il lui eut imposé les mains, il voulut lui faire baiser un crucifix qu'il tenait à la main. Louvel recula vivement la tête, ses yeux étincelèrent de colère de ne pouvoir mieux montrer à la multitude qu'il se refusait à ce témoignage de piété,
— Jamais ! jamais ! s'écria-t-il par deux fois d'une voix retentissante.
Et il s'élança sur l'écliafaud d'un pas si ferme et si rapide, que les aides furent obligés de le retenir pour qu'il n'arrivât pas avant eux. Il se plaça lui-même sur la planche fatale. Nous attendîmes vainement les paroles convenues avec M. l'abbé Montés : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains î » Louvel ne voulut pas donner au vieux prêtre qui l'avait accompagné la consolation de ce dernier gage de la réconciliation d'une âme égarée, avec le Seigneur.
Le premier coup de six heures, qui sonnait à l'horloge de l'Hôtel de Ville, se mêla au bruit sinistre du couteau : la tête de ce grand coupable était tombée.
Nous conduisîmes de suite ses restes san-
glants au cimetière de la barrière du Maine, où nous les déposâmes dans la fosse commune en présence d'un grand nombre de curieux. Mais, après que la foule se fut dissipée, il vint un ordre de M. le préfet de police d'exhumer le cadavre de Louvel et de l'enterrer de suite dans un autre endroit ignoré de tout le monde. Le secret de cette nouvelle sépulture ne fut connu que de l'exécateur et de ses aides, transformés cette fois en fossoyeurs.
L'affaire de Louvel est la dernière à propos de laquelle j'aie cru devoir donner des détails aussi circonstanciés ; celles qui vont suivre sont si obscures ou si connues que , dans l'un et l'autre cas, elles ne doivent trouver place ici que pour la part que j'ai prise à leur triste dénoûment. .
Le G décembre 1820, récliafaud fut encore dressé sur la place de Grève pour un jeune homme à peine majeur : Pierre-Louis Martin, âgé de vingt et un ans, natif de Briel (Seine-et-Oise), corroyeur de son état, demeurant à Saint-Germain- en-Laye, qui s'était ïendu coupable d'une tentative d'homicide sur la personne de Pierre Martin, son père. Traduit pour ce crime devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, Louis Martin y fut condamné, le 3 août, à la peine capitale; mais s' étant pourvu en cassation, l'arrêt fut cassé le 14 septembre suivant , et l'accusé renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine pour être procédé à de nouveaux débats, à la suite desquels il serait rendu un nouvel ayrôt. Cette seconde juridiction ne se monlra pas moins sévère que la première : elle appliqua à ce malheureux, ainsi ballotté d'uJÇL, échafaud, à l'autre, toutes les rigueurs de la loi qui punissait le parricide; elle ordonna qu'il serait conduit au lieu de l'iBxécution en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir ; qu'il serait exposé sur Péchafaud pendant qu'un huissier ferait lec-
ture au peuple de l'arrêt de condamnation, qu'il" aurait ensuite le poing droit coupé et serait après immédiatement mis à mort.
C'était la première fois que je voyais tout cet étalage de châtiment; j'en fus mal impressionné, et je me demandai si c'étaient bien là des choses de notre temps. Certes le parricide, que des législations antiques n'osèrent même pas prévoir, est un crime atroce et qui fait frémir la nature ; les misérables qui s'en sont souillés ont perdu tous droits à la pitié des hommes; mais la cruauté dans la loi ne se conçoit pas non plus. La preuve, c'est qu'on a fait justice, en le supprimant depuis, de tout ce puéril appareil qui nuisait plutôt qu'il n'ajoutait à la dignité du supplice, et surtout de cette mutilation qui était une barbarie inutile.
Le même cérémonial eut encore lieu, le 21 juillet 1821, pour l'exécution d'Antoine-Nicolas Boutillier, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 28 juin précédent, pour avoir assassiné sa mère. Le crime avait été commis dans la nuit du 28 au 2^ septembre 1815. Ainsi, pendant près de six
ans, cet homme était parvenu à se soustraire aux recherclies de la justice.
Le 11 août de la même année , nous fûmes mandés à Melun pour l'exécution d'un nommé Joseph Gratureau.
Le 19 octobre, ce fut un gentilhomme dont le sang rougit sur la place de Grève les planches de l'échafaud. Arthur-Edouard-Henri-Ferdinand vicomte de Ruault, né à Paris, âgé de trentedeux ans, officier en traitement de réforme, avait été condamné à mort, le 19 octobre, par la Cour d'assises de la Seine, pour s'être rendu coupable d'une tentative d'homicide commise volontairement et avec préméditation sur la personne de M. le général baron Duj on. Il fut exécuté le 24. On voit qu'il ne voulut même pas se pourvoir en cassation; il marcha à la mort avec le courage et la fierté de sa race.
Six jours après, c'est-à-dire le 30 octobre, c'était le tour d'un cocher, nommé Jacques- Louis Houster, convaincu d'avoir assassiné, le 5 du même mois,, sa maîtresse, une écaillère, avec laquelle il vivait depuis dix-sept ans, et d'avoir, immédiatement après ce crime, tenté
MES EXÉCUTIONS 37î
d'assassiner deux autres personnes. La procédure instruite contre lui avait été des plus expéditives. Le crime avait été commis, ainsi que je viens de le dire, le 5 octobre; le 12, Houster était renvoyé par la chambre d'accusation devant la Cour d'assises de la Seine. L'acte d'accusation était dressé, le 15, par le procureur général ; le 24, l'accusé était jugé et condamné à mort ; le 30, il était exécuté. Tout avait eu lieu dans le même mois; comme le gentilhomme, le cocher n'avait pas voulu se pourvoir en cassation.
Le 9 janvier 1822, nous exécutâmes encore un jeune homme qui n'était pas majeur , Jules-Louis-Théophile Guichet, jardinier, natif de Longay (Maine-et-Loire), condamné par arrêt de la Cour du 4 décembre précédent, pour assassinat suivi de vol, sur la personne de la fille Marie- Anne Mezeray, plus connue sous le nom de la Normande.
Le 2 avril suivant, nous fûmes mandés à Versailles et nous y exécutâmes, sur la place du Vieux-Marché, à midi, les nommés Pierre- Claire Raoux, marchand de vins à Paris, rue
Goguenard, 31, et Jacques- Antoine Lecourt, fondeur en cuivre, qui avaient assassiné de complicité un individu sur la route d'Essonne. Le vol avait été le mobile de ce meurtre.
Le 20 du même mois , nous fûmes aussi mandés à Beauvais pour une double exécution : celle de Louis -Nicolas Mabon , âgé de vingtsix ans, menuisier, et Charles Mancheron, âgé de vingt-et-un ans , cultivateur , convaincus d'avoir assassiné de complicité un jeune homme dont ils étaient jaloux. Elle eut lieu sur la place de Beauvais, à midi.
Le 21 juillet suivant, nouvelle excursion dans le département de l'Oise, mais cette fois à Compiègne. Tout le département était en proie à la terreur à cause des incendies qui s'y multipliaient dans une proportion épouvantable. On avait résolu de faire un exemple. Un charcutiery nommé Louis-Charlemagne Gossuin, âgé de trente-deux ans, fut condamné à mort ; l'arrêt le déclarait coupable d'avoir incendié vingt- deux maisons dans une seule commune. Il fut exécuté à midi sur la place de l'Hôtel de ville, à Compiègne ; il montra un
grand sang-froid et ne cessa de protester jusqu'à la fin de son innocence, prétendant qu'il était victime de l'indignation soulevée par les incendies, et de la nécessité de tâcher d'y mettre un terme en inspirant un effroi salutaire.
Toutes ces exécutions de province avaient lieu sur des places publiques, à midi, en présence du plus grand concours de population qu'il fût possible d'y attirer. On eût dit que la guillotine était fière de se montrer :
Quantum al) illa muiata.
Aujourd'liui on exécute au petit jour, devant la porte de la prison ; un voile mystérieux couvre autant qu'on le peut ces funèbres expéditions, où il semble que les agents de la loi aient à la fois peur du sentiment public et de leur sentiment intime. '■ .•••*• , i .
Le 21 septembre, une mission encore plus triste nous ramenait à la Conciergerie et sur la place de Grève. Il ne s'agissait "plus cette fois de malfaiteurs vulgaires, d'hommes poussés au crime par les viles passions qui déshonorent l'espèce humaine ; il s'agissait de quatre malheureux jeunes gens, victimes du fanatisme politique et des menées souterraines du parti remuant qui s'agita dans l'ombre, pendant toute la durée de la Restauration, pour saper le trône des Bourbons. Ce n'est point ici le lieu de faire l'historique de cette mystérieuse association du carbonarisme , importée d'Italie, qui compta dans son sein des princes, et ne dédaignait d'admettre ni le plus mince bourgeois, ni le plus humble artisan, se recrutant môme jusque dans les chaumières. liCs
affiliations se pratiquaient en masse, mais le danger de cette incessante propagande se trouvait neutralisé par le mode d'organisation de l'association qui, divisée en petits groupes, appelés ventes particulières, ne se rattachant que par un lien caché à des ventes centrales, qui ne correspondaient elles-mêmes que par des moyens occultes avec les ventes supérieures , formait ainsi une immense chaîne dont on pouvait bien saisir un anneau , mais dont il était impossible d'atteindre l'ensemble.
C'est avec de pareilles précautions, qui leur promettaient en tout état de cause l'impunité, que des hommes considérables, les coryphées de ce qu'on appelait alors l'opinion libérale, les Lafayette, Dupont (de l'Eure), Manuel, Voyer d'Argenson, Benjamin Constant, Foy, Laffitte, etc. , non contents de l'agitation qu'ils semaient à la tribune et dans la presse par leurs discours et leurs écrits, se mirent à la tête d'une conspiration active, permanente, dont les premiers coups de main ne devaient aboutir qu'à faire répandre le sang d'obscurs complices, qui moururent pour ces illustres chefs
de complot, sans même avoir la consolation de le savoir.
L'armée, et ce fut le malheur de ce gouvernement, ne fut jamais attachée à la Restauration. L'esprit militaire, fasciné par les souvenirs héroïques de l'Empire, ne put se réconcilier avec "un drapeau qui ne s'était déployé qu'à la suite de nos revers. En 1822, la mort de Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène, venait de le transfigurer et d'en faire une sorte de Prométhée, dont la figure légendaire électrisait d'enthousiasme le cœur du soldat. Les habiles meneurs du carbonarisme n'eurent garde de laisser échapper cette occasion de travailler sourdement les régiments, afin de faire entrer l'élément militaire dans les incessantes machinations do leurs complots.
Ils ne réussirent que trop avec le 46'' de ligne, dans le cadre duquel se trouvaient quelques vétérans de l'armée de la Loire, anciens sous-officiers que la Restauration avait refusé de maintenir dans leurs grades. Mais ce ne fut point ceux-là qui payèrent le plus cher leur funeste docilité à ces dangereuses excitations.
Il y avait, au 45'', un jeune sergent à rame fortement trempée, ouverte aux aspirations élevées, doué des séductions de la personne et de la parole, exerçant sur ses camarades cet ascendant irrésistible que donne une supériorité incontestable. Bories, c'était son nom, embrassa avec ardeur les ouvertures qui lui furent faites, et eut bientôt organisé, dans le 45^, une vente militaire, dont le concours devait être précieux au mouvement insurrectionnel que l'on fomentait. Il remit à plusieurs de ses compagnons le poignard du carbonaro, insigne de l'association , que ceux-ci serrèrent sur leur poitrine sans songer combien il jurait avec Tépée qu'ils portaient au côté.
Malgré la fidélité religieuse avec laquelle les conjurés gardèrent leur secret, certaines apparences les rendirent suspects. Bien jeunes pour faire des conspirateurs, ils ne purent dissimuler leurs sentiments, et il n'en fallait pas davantage pour attirer sur eux l'attention et la surveillance. Au moment de la tentative avortée du général Berton sur Sau,mur, Bories était déjà arrêté par suite des vagues soupçons
qu'on avait conçus contre lui. Enfin, la trahison vint couronner l'œuvre; un des initiés, plus faible d'esprit et plus prompt au découragement que les autres, Goupillon, se laissa arracher par le colonel le secret de la vente. Le soir même de cette révélation, tous les autres conjurés furent arrêtés à la chambrée après l'appel et conduits à la prison de la ville.
Presque tous, sans tomber toutefois dans la faiblesse de Goupillon, firent des aveux plus ou moins complets ; Bories, seul, persista dans un système de dénégation absolue. Interrogé à part par le général commandant la division Despinois, royaliste exalté, il fut sourd à toutes prières comme à toutes menaces. Ce dernier fut plus heureux avec deux autres membres de la vente , les sergents Pommier et Goubin, vis-àvis desquels il employa, s'il faut en croire un historien démocratique, des moyens d'instruction peu dignes d'un juge en épaulettes.
Tous les accusés furent transférés à Paris, comme justiciables de la Cour d'assises de la Seine, dans le ressort de laquelle la plupart d'entre eux avaient leur résidence. C'était, du
reste, la juridiction obligée des affiliés civils qui se trouvaient également compromis dans cette affaire, et comme alors il n'y avait point de loi de disjonction, il fallait bien que tous les inculpés passassent devant les mêmes juges.
Réunis à la Conciergerie, Bories reprit la direction de ces conciliabules, qui n'avaient plus pour objet un complot plus ou moins chimérique , mais le salut commun des malheureuses victimes de cette équipée, et surtout l'avenir de la cause à laquelle elles s'étaient dévouées. Bories voulut tout prendre sur lui afin d'innocenter autant possible ses compagnons de captivité , et de préserver la vente centrale, la vente supérieure, et enfin le comité directeur qui portait les destinées de la foi politique dont il souhaitait avant tout le triomphe, dût l'aurore n'en luire que sur son tombeau.
Ce système de défense arrêté, les co-accusési le suivirent tous invariablement pendant les débats qui s'ouvrirent, le 21 août 1822, devant la Cour d'assises de la Seine. Vingt-cinq inculpés étaient assis sur les bancs : d'une part, VI 2ô ■
Massias, capitaine; Bories, sergent-major; Baradère, avocat stagiaire; Hénon, ancien militaire, clief d'institution; (îauran, chirurgien; Rosé, employé d'une compagnie d'assurances ; Pommier, sergent-major ; Goubin, Raoulx et Asnès, sergents; Goupillon etBicheron, comme ayant pris part à un complot contre la sûreté de l'État; et, d'autre part, Labouré, Cochet, Castille, Lutron, Hue,Barlet,Perreon, Lefebvre, Thomas, (rautier, Lecoq, Dariotseq et Demais, comme ayant eu connaissance de ce complot et ne l'ayant point révélé dans les vingt-quatre lieures qui avaient suivi ladite connaissance.
Je ne rendrai point compte de ces débats qui ne durèrent pas moins de quinze jours. Les principaux accusés ne s'écartèrent pas un seul instant du plan de défense concerté entre eux à la Conciergerie; ils nièrent tout, laissant Bories supporter seul, comme il s'y était oiïert, les difficultés de concilier leurs dires contradictoires et expliquer leur association évidente, en soutenant qu'elle n'avait eu qu'un but philanthropique et de secours mutuels. Les aveux arrachés furent rejetés sur le compte de l'inii-
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE lte<7
lïiidatioii ou de promesses fallacieuses. L'attitude du préfet de police, entendu à l'audience en vertu du pouvoir discrétionnaire du président , ne laissa pas que de donner' quelque vraisemblance à ces allégations. Quant au général Despinois, accusé surtout, par Pommier et par Goubin , d'avoir eu recours, vis-à-vis. d'eux, à des ruses devant lesquelles eût reculé la pudeur de l'inquisition, bien que le président eût annoncé qu'il viendrait peut-être, il ne comparut pas et déclina la confrontation avec ?e3 victimes.
Après les interrogatoires et les dépositions des témoins, M. de Ivlarcliangy, avocat général, chargé do soutenir l'accusation, prononça un long réquisitoire dans lequel il fit une peinture assez exacte et assez fidèle de l'esprit révolutionnaire qui minait alors sourdement toutes les monarchies de l'Europe. Il fut véritablement doué d'une éloquence prophétique^ lorsque, faisant allusion à l'insultante impunité des meneurs de ces complots, tandis que leurs malheureux instruments en supportaient tout le poids, il s'écria :
Féodalité plus humiliante, plus odieuse mille fois que celle contre laquelle on ne cesse de déclamer, bien qu'elle soit à jamais ensevelie depuis des siècles dans la poussière de ses vieilles cliâtellenies. Là, du moins, où ne se servait point de poignards ; là, le feudataire ne refusait pas de partager les dangers où il menait vaillamment ses fidèles; là, on ne s'engageait point par d'exécrables serments à répandre le sang d'un frère pour des tyrans cachés, pour de lâches rhéteurs, dont le premier soin est d'obliger les malheureux qu'ils égarent à ne pas chercher à les connaître, et néanmoins à mourir pour eux. Fut-il jamais un fanatisme aussi insensé, une servitude aussi révoltante? Dans les associations les plus abjectes, parmi les brigands et les corsaires, les chefs combattent à la tête de leurs compagnons, leurs risques sont communs, 'Is ont également à redouter les poursuites de la justice, ils marchent de front à l'échafaud, ils tombent ensemble dans le gouffre qu'ensemble ils ont creusé. Mais cette égalité n'est pas la règle des seigneurs de la haute-vente, de ces privilégiés de l'anardiie qui, du fond de leur comité invisible, prennent leur sûreté contre les chances auxquelles ils exposent leurs séïdes. « Allez, leur disent-ils dans l'insolence de leur turbulente aristocratie; allez tenter pour nous les hasards d'une Insurrection dont nous sommes les actionnaires ; allez moissonner pour nous sous les coups de la tempête que nous avons allumée, tandis que nous attendrons, à l'abri, que vous ayez frayé un facile accès à notre pouvoir. Nous paraîtrons au signal de vos succès, nous irons vous secourir dans vos triomphes ; si la vigilance des tribunaux déconcerte votre entreprise, nous livrerons aux haines populaires les magistrats libcrticides appelés à vous juger; nous ferons de leur devoir un péril et de leur impartialité un titre de réprobation ; nous les tiendrons à l'étroit entre la crainte
du libelle et celle du poignard. Si vous succombez dans une agression tumultueuse, nous vous érigerons, à grand bruit, des tombeaux ; nous ferons sortir des étincelles de votre cendre agitée; nous sourirons aux larmes commandées pour vos funèbres anniversaires, et nous irons jusque dans le temple d'un Dieu de paix chercher des occasions de troubles et des prétextes de vengeance. »
L'érudit et judicieux auteur de la nouvelle collection des Causes célèbres, M. A. Fouquier, cite avec toutes sortes d'éloges bien mérités ces paroles remarquables, et il les fait suivre de cette réflexion non moins vraie, que l'avenir justifia pleinement les prédictions de l'avocat général de la Eestauration. Lorsque ce gouvernement succomba sous les pavés de Juillet, on vit les chefs invisibles de tous les complots qui l'avaient sapé monter au pouvoir, et sévir à leur tour contre les pauvres niais qui leur avaient trop complaisamment fait la courte échelle.
Aussi, lorsque, en 1834, un ministère dont faisaient partie MM. Barthe, Guizot et le duc de Broglie , anciens membres occultes euxmêmes des sociétés secrètes, se sentit le courage de présenter aux Chambres un projet de
loi contre les associations, le plus illustre orateur de ce temps, le grand Berryer, eat-il beau jeu de leur dire : « Remontez à une date antérieure à 1830. Quelles sociétés secrètes étaient alors organisées? qui y a siégé? qui s'y est entouré de la jeunesse? qui a endoctriné ce peuple toujours jeune dans sa passion? Et que .serait-ce, grand Dieu ! s'il se trouvait qu'un de ces accusés, cherchant dans vos conseils. Cl la tête de votre justice^ au milieu de vous, peut-être aie milieu de ses juges, reconnût un homme et lui dit : Sur le môme poignard nous avons juré l'un et l'autre haine étemelle à la royauté ! ... «
Je ne pousserai pas plus loin l'analyse de ce réquisitoire. En le terminant , M. de Marchangy fit appel à l'indépendance du jury et l'engagea à montrer , par la fermeté de son verdict, combien il. était au-dessus des menaces qui grondaient autour de l'enceinte du sanctuaire où se rendait la justice. C'était la plus habile manière de prendre un jury français.
L'éloquence des défenseurs, MM^ Berville,
Bartlie, Mérilhoii, ces deux derniers faisant secrètement partie de l'association des carbonari; Mocquart,Chaix d'Est- Ange, Plougoulm, qui débutaient alors dans la carrière qu'us devaient parcourir avec tant d'éclat, pour s'élever ensuite , ainsi que leurs confrères, aux plus hautes fonctions de la magistrature, tout fut impuissant pour sauver les malheureuses victimes de cette folle échauffourée.
M. de Marchangy répliqua, du reste, avec une vigueur qui ne s'était point épuisée dans son réquisitoire. Il s'acharna sur Bories, cette proie facile qui s'offrait d'elle-même : « Toutes les puissances oratoires , s'écria-t-il avec une chaleur qui, cette fois, touchait à la passion, ne pourraient arracher Bories à la vindicte publique. ;)
Hélas ! ces puissances oratoires se trouvaient mal à l'aise. Les principales d'entre elles, MM"*" Barthe et Mérilhou^ qui sentaient un conspirateur sous leur robe d'avocat , éprouvaient un embarras involontaire dans cette eause où ils étaient à la fois, sans qu'on le sût, défenseurs et parties. Pourtant, M® Mérilhou,
qui plaidait pour Bories, fit de courageux efforts, il releva éloquemment les paroles passionnées de M. de Marchangy et lui fit entendre que la voix du ministère public n'avait pas toujours retenti comme un oracle dans l'enceinte des délibérations de la justice, et qu'il y avait peut-être quelque témérité à préjuger ainsi de la délibération d'un jury.
Lorsque les débats furent clos, le président, avant de prononcer son résumé, demanda aux accusés s'ils n'avaient rien à ajouter à leur défense ; Bories seul demanda à dire quelques mots. Fidèle jusqu'au bout à son généreux système de tout assumer sur lui, il se lève et prononce d'une voix grave et ferme les paroles suivantes :
— Messieurs les jurés , vous avez entendu l'acte d'accusation, les témoins et les débats; et, après cela, vous avez sans doute été surpris d'entendre le ministère public, par l'organe de M. l'avocat général, s'écrier : « Toutes les puissances oratoires ne sauraient soustraire Bories à la vindicte publique. » Il m'a désigné comme le chef. Eh bien! j'accepte. Heureux si ma
tête, roulant sur l'échafaud, peut faire prononcer l'absolution de mes camarades.
A ces mots, une émotion universelle se répand dans l'auditoire. W Mérilliou ne peut contenir la sienne, et, imposant silence à son généreux client, c'est lui qui prend la parole, et, d'une voix souvent coupée par les larmes, ajoute à la défense qu'il a déjà prononcée cette admirable péroraison :
Magjslrats et jurés, vous tous également appelés à prononcer sur le sort de Bories, vous venez d'entendre de la bouche même de ce jeime accusé des paroles graves et solennelles dont le souvenir caractérisera ce procès dans Thistoire.
Messieurs les jurés, ces accents sont nouveaux dans cette enceinte, où d'ordinaire les accusés luttent entre eux pour conserver la vie, et non pour se sacrifier les uns aux autres. Je ne sais quels sentiments ce spectacle a pu soulever au fond de vos cœurs. Quant à moi, attendri et troublé par mille pensées diverses, je ne puis que vous dire que celuilà est digne de conserver la vie, qui ne craint pas de l'ofl'rir pour ses frères d'armes et qui demande de sceller de son sang leur innocence et leur salut.
Mais vous, ministres de la loi, vous n'êtes pas ici pour sanctionner par votre suffrage l'exaltation de l'amitié ; vous n'êtes pas ici pour signer des capitulations homicides; vous êtes ici pour faire bonne justice à tous et juger chacun selon ses œuvres. Vous jugerez Bories d'après les éléments du procès, d'après les explications qu'il vou?. donne; vous
n'écoulerez comme des preuves, ni le vœu de la partie publique qui demande sa tète, ni le consentement de raccusé qui l'abandonne; n'écoutez pas, vous crie la loi, n'écoutez pas l'accusé qui veut mourir ; ne vous rendez pas complices du suicide qu'il veut commettre. Rejetez ce funeste dévouement qui le porte à sacrifier son innocenta vie, pour détourner le glaive qu'on promène sur ces bancs ; n'accueillez pas ce dégoiU de l'existence qui accable un malheureux fatigué de lutter contre de fausses apparences et d'ardentes préventions.
Et vous, Bories, de quel droit venez-vous ici détourner l'ordre de la justice et faire violence à la nature? Vos jours ne vous appartiennent pas, ils appartiennent à la loi qui, ,scule, peut en disposer; laissez faire cette loi qui vous protège, cette providence qui veille sur vous. Ce consentement que vous donnez serait inutile si vous étiez coupable, c'est un suicide criminel si vous êtes innocent. N'avezvous donc aucun lien qui vous attache à la vie ? Ne craignez-vous pas les larmes d'une mère? Les regrets de l'amitié sont-ils sans prix pour vous? Et cet avenir de gloire que la valeur promet au héros, a-t-il perdu à vos yeux cet attrait tout puissant qui dès l'enfance vous entraînait au champ d'honneur? Vivez, Bories, vivez pour entendre du président de cette Cour cette déclaration d'innocence qui doit briser vos fers. Vivez pour répondre au ministère public par une vie utile et honorable, soit que le devoir vous appelle encore dans les combats, soit que vous rentriez dans la vie privée. Vivez pour justifier le dévouement sans réserve de votre défenseur, et pour prouver que, si des présomptions peuvent amener un innocent sur le banc des accusés, elles ne peuvent prévaloir contre les lumières d'un débat", et contre la raison et l'indépendance d'un jury français.
Ï-ES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 39:î
Tant d'efforts furent impuissanis. Le parti du jury était pris, il voulait se montrer impitoyable. De maladroits amis avaient, du reste, singulièrement nui aux accusés en cliercliant à les servir ; on avait fait parvenir aux membres de la Cour, aux jurés et à leurs familles, des lettres anonymes sur lesquelles était figuré le poignard, emblème du carbonarisme, avec ces mots menaçants : Mort aux hov/rreauxl le sang sera vengé par le sang Wqxocat général, M. de Marcbangy, avait habilement exploité cette circonstance pour faire appel au courage et à la fermeté des jurés ; c'était, je le répète, la tactique la plus adroite.
Les véritables questions qui eussent dû être posées dans le procès, celles qui eussent réduit cet embryon de complot à sa juste proportion, furent repoussées malgré Tinsistance des défenseurs pour les faire soumettre au jury ; ce fut le programme de l'accusation avec toutes ses exagérations qui dicta la position des questions. Il devait en résulter en cas de réponse affirmative une pénalité toujours terrible , mais qui le paraît encore d'avantage si l'on
songe au peu de gravité des faits et à la jeunesse des accusés.
C'est malheureusement ce qui eut lieu; Ecries, Pommier, Raoulx et Goubin ayant été déclarés coupables d'avoir dans les derniers mois de 1821 ou les premiers mois de 1822, participé à un complot concerté, arrêté entre plusieurs individus et ayant pour but, soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit de changer l'ordre de successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité royale, soit d'exciter à la guerre civile en armant ou en portant les citoyens à s'armer les uns contre les autres ; ils furent condamnés à mort. Des autres accusés, les uns furent condamnés à des peines plus ou moins sévères suivant le degré de criminalité des faits dont ils avaient été reconnus convaincus, les autres furent acquittés.
Il est impossible de ne pas remarquer les termes vagues de cette question dont la solution affirmative devait faire rouler quatre jeunes têtes sur l'échafaud. Ils ne fixent ni l'époque du complot ourdi dans les derniers mois
de 1821, ou dans les premiers mois de 1822; ni son but qui était soit ceci, soit cela : quatre hypothèses. Voilà l'histoire des procès politiques où la mort ne se marchande pas. Ce sera l'éternel honneur de la révolution de 1848 et du gouvernement provisoire d'avoir à jamais, j'espère, déraciné l'échafaud dont les partis s'obstinèrent trop longtemps à faire le champ clos de leurs dernières luttes.
Bories, Goubin, Raoulx et Pommier entendirent avec un calme parfait prononcer leur sentence de mort. Aussitôt le premier se penche sur son défenseur et se dépouillant de quelques bijoux qu'il portait sur lui, il les lui remet avec prière de les faire porter comme souvenir à une personne dont il lui indique l'adresse.
Le secret de ce touchant message fut trahi non par l'avocat, mais par la destinataire du legs funèbre. Pendant plus de quarante ans, depuis le supplice de Bories et de ses compagnons, nous avons vu une femme jeune d'abord, puis atteignant l'âge mûr et enf|n la vieillesse, traverser à pied presque tout Paris, pour porter chaque jour sur le tertre qui re-
■^^ MES EXÉCUT10-\S
couvre au cimetière de Montparnasse la cendre de Bories et de ses trois camarades, un bouquet de fiancée qui fleurissait éternellement comme io souvenir qu'elle gardait si pieusement dans son cœur. Nouvelle Nina, elle laissa aux ronces de ce pèlerinage les derniers lambeaux de sa raison, mais elle n'y laissa pas son amour. Je viens de lire, il y a quelques jours dans les journaux, que cette pauvre femme considérée comme folle mais d'une folie douce et inolîensive, venait de mourir à l'Hôtel-Dieu; singulière lin que celle do ce roman qui passe par l'échafaud pour se dénouer à riiôpital.
Après la prononciation de l'arrêt, M. de Monmerqué, le savant numismate , l'illustre commentateur de madame de Sévigné qui avait présidé les assises, annonça suivant l'usage aux condamnés qu'ils avaient trois jours })our se pourvoir en cassation.
— C'est inutile, monsieur le président, répondit BorijSS d'une voix ferme et assurée, mais d'après l'impartialité que vous avez mise dans votre résumé et dans la conduite des débats, nous osons vous prier de donner vos or-
LES QUAÏUE SERGENTS DE L.V liOCIIELLE 3!'»
dres pour que nous ne soyons pas séparés, mes co-condamnés et moi ; qu'on nous mette dans les cachots, s'il le faut, mais qu'on ne nous charge pas de fers.
M. de Monmarqué promit d'une Toix émue d'écrire dans ce sens au préfet de police. Les défenseurs ne pouvant plus contenir leur émotion se jettent dans les bras de Bo rie s qui les embrasse avec effusion.
Les quatre sergents furent transférés à Bicêtre ; trois d'entre eux : Goubin, Raoulx et Pommier s'étaient pourvus en cassation. Lorsqu'ils apprirent que Bories n'avait pas voulu recourir à ce moyen de salut, ils s'empressèrent de suivre son exemple et de se désister de leur pourvoi.
C'étaient là des victimes si intéressantes, que le parti qui les avait mises en avant n'osa pas avoir l'impudeur de les abandonner sans essayer de les défendre. Une tentative fut faite pour corrompre le directeur de la prison de Bicêtre, afin de favoriser l'évasion des prisonniers; mais, s'il faut en croire l'auteur des Nouvelles Causes a'ièhrcs , ]\L Fouquicr, que
400 MES KXKCUTIONS
nous avons déjà cité, l'oncle du directeur, un prêtre indigne de ce nom, aumônier de l'établissement pénitentiaire, mis dans la confidence, trahit ce secret, non moins sacré que celui de la confession, et fit ainsi avorter un complot dont l'unique but était de sauver quatre malheureux désignés déjà aux vengeances de l'échafaud.
Le 21 septembre, dès le matin, Bories et ses compagnons furent transférés de Bicètre à la Conciergerie. Tous refusèrent de recevoir les consolations de la religion , que les funestes excitations auxquelles ils avaient cédé leur avaient malheureusement trop représentée' comme une ennemie politique.
Lorsqu'ils entrèrent dans la salle où devait se faire la dernière toilette, Bories, qui avait été un instant éloigné d'eux, parce qu'on les avait mis dans des cellules séparées, crut devoir les haranguer pour les raffermir à ce moment suprême :
— Cliers amis, leur dit-il, le moment approche où nous allons quitter ce monde. Montrons que nous étions dignes d'y combattre et
d'y mourir pour la plus sainte des causes. Pardonnez-moi de vous avoir entraînés à cette mort tragique ; mais notre sang ne sera point une semence stérile. Vive la liberté I
Les trois sergents pressent Bories dans leurs bras et répètent avec un enthousiasme indicible le cri qu'il vient de proférer. Aussitôt la toilette funèbre commence; tous en subissent avec une noble résignation les tristes apprêts ; Raoulx, le plus jeune, avec une pointe de gaieté qui n'était pas exempte de malice :
— Pauvre Raoulx, disait-il faisant allusion à sa petite taille. Quand on lui aura coupé la /tête, que va-t-il rester ?
Goubin souriait des plaisanteries de son jeune camarade et y mêlait de temps à autre un mot piquant. Pommier seul restait sombre, mais calme et ferme. Quant à Bories, il avait le stoïcisme d'un Romain.
On devait partir de la Conciergerie à quatre heures ; à cinq heures nous y étions encore. Pendant cette longue heure d'angoisses et de mortelle attente, le conseil des ministres délibérait sur la question de savoir si on ne ferait
point aux condamnés grâce de la vie. Le roi Louis XVIII, dit -on, inclinait à donner cette marque de clémence ; le pavillon Marsan , Monsieur et ses amis étaient de l'avis contraire. Cet avis fut soutenu dans le sein du conseil par M. le comte de Peyronnet^ alors garde des sceaux, et il finit par prévaloir. Pendant ce temps-là, on avait fait de nouvelles tentatives près de ces malheureux jeunes gens pour leur arracher des révélations qui eussent eu pour résultat infaillible de vider la question en leur faveur et de sauver leurs têtes ; ils avaient été l'un après l'autre devant un magistrat qui avait dit à chacun d'eux, qu'il dépendait de la sincérité de celui qui, ferait des aveux complets et révélerait les ramifications du complot, de se soustraire au supplice de ses camarades. On espérait par là les amollir. Vain calcul, ils furent inébranlables.
A cinq heures, il fallut bien se décider à partir, les condamnés étaient restés muets ; le conseil des ministres avait décidé l'exécution de la sentence. Le convoi funèbre s'achemina rapidement et sans obstacle, par le pont au
Change et le quai jusqu'à la place de Grève. L'affiuence était bien des plus considérables , mais on avait déployé un appareil militaire si imposant, que la liberté du passage put être facilement maintenue. On assure même que c'est par suite de ce luxe de précautions , que les coreligionnaires politiques des malheureux sergents, durent renoncer à l'espoir de les délivrer pendant le trajet, comme ils en avaient conçu le dessein. ^
Arrivés au pied de l'échafaud, ils persistèrent dans leur refus de prêter l'oreille aux exhortations de l'ecclésiastique qui les avait accompagnés. Bories appartenait, du reste, au culte protestant. Ils se réunirent encore tous les quatre dans un dernier et suprême embrassemement ; puis Raoulx se détacha le premier de ce groupe qui allait être la proie de la mort, en disant :
— Allons, pauvre Raoulx, c'est à toi, quoique tu sois le plus jeune, à donner l'exemple.
Il monta, d'un pas ferme, l'escalier qui conduisait sur la plate-forme. Deux aides s'emparèrent de lui, et comme on le liait sur la
planche, il jeta pour adieu à ses amis et à la foule, les mots par lesquels Bories les avait accueillis lorsqu'ils s'étaient retrouvés à la Conciergerie.
— Vive la liberté !
Après, ce fut le tour de Goubin, qui ne montra pas moins de courage ; il gravit aussi résolument les marchés fatales et, comme celui qui venait de le précéder, il cria d'une voix vibrante et assurée :
— Vive la liberté I
Pommier fut exécuté le troisième, il rompit le silence, qu'il avait gardé jusque-là, pour pousser le même cri que ses camarades. Enfin, ce fut à Bories; on avait infligé à celui qui avait offert si généreusement sa vie pour sauver ses amis, la douleur de les voir périr tous. La vue de ce triple supplice avait fini par ébranler l'âme stoïque du jeune sergent ; ses yeux étaient pleins de larmes; mais lorsqu'il fut arrivé sur l'écbafaud , il reprit toute son assurance et fixant sur la foule un regard profond , il prononça d'une voix forte les paroles suivantes :
— Frères, si je pleure ce n'est point sur mon sort , mais sur celui de mes pauvres camarades qu'on vient d'égorger sous mes yeux. En vous donnant notre sang, nous vous léguons notre vengeance ; souvenez-vous de notre dernier vœu : Vive la liberté !
On l'entraîna sur la bascule; un instant après sa tête était tombée.
Huit ans n'étaient pas encore passés sur cette quadruple exécution, qu'une révolution triomphante se faisait, à la même place, l'exécutrice testamentaire des jeunes sergents. Le peuple entrait en vainqueur à l'Hôtel-de- Ville, à ce cri. mille fois répété de : vive la liberté ! qui avait été le dernier adieu des suppliciés du 21 septembre à leurs concitoyens. Combien de temps durèrent l'ivresse de ce triomphe et les espérances qu'il avait fait naître? Demandez au cloître Saint-Merry et à la rue Transnonain; autre temps, autres victimes. La liberté a horreur de la violence ; elle ne se fonde pas plus par la révolte que le pouvoir ne se maintient par l'échafaud.
Force nous est bien de retomber de ces victimes politiques, toujours intéressantes par la noblesse du mobile qui les avait fait agir et en général l'élévation de leurs sentiments, parmi les criminels vulgaires qui forment le contingent le plus habituel de la guillotine. Toutefois, avant de passer à l'année 1853 et de continuer la suite de mes exécutions, je mentionnerai, malgré le silence que j'avais adopté pour règle à leur sujet, deux expositions : celle de Pierre Coignard, se disant de Pontis, comte de Sainte-Hélène, qui eut lieu le 21 septembre 1819, et celle de Jean Sarrasin, ancien maréchal de camp, le 21 février 1820. Tout le monde connaît l'histoire du premier ; on sait que, forçat évadé, il parvint, à l'aide de papiers dont il s'était emparé, à se substituer à un gentilhomme, mort en Espagne sans que
CASTAINO 407
le décès ait pu être constaté. Rentré en France sous ce faux nom, Coignard y mena quelque temps une existence brillante, fut élevé à des dignités militaires , jusqu'à ce que, reconnu par son ancien compagnon de chaîne, il soit précipité de ces grandeurs usurpées dans son abjection première. Condamné aux travaux forcés à perpétuité pour vols et faux en écritures publiques et authentiques, étant en état de récidive, il resta une heure au carcan, où il fut flétri des lettres T. F P.., imprimées sur l'épaule droite. Le faux gentilhomme avait jeté le masque : il subit cette aggravation de peine avec un cynisme qui montra bien qu'il n'en était pas à ses débuts. Il survécut seize ans à son infamie ; il est mort au bagne de Brest dans le courant d'août 1835.
Il n'en fut pas de même de Sarrasin. Celuici était bien un vrai général, condamné à dix ans de travaux forcés et une heure d'exposition pour crime de tri g amie. Il avait, en effet, épousé successivement trois femmes : la première en Italie, la seconde en Angleterre, et la troisième en France. Cet époux cosmopolite
fit une triste figure au carcan; le plus morne abattement se peignait sur ses traits.
Je reprends maintenant la suite des exécutions capitales. Le 21 mai 1823, nous prîmes à la Conciergerie le nommé Henry Feldtmann, ci-devant tailleur d'iiabits, né en Hanovre , condamné à la peine de mort, le 25 avril précédent, par la Cour d'assises de la Seine, pour avoir asssassiné sa propre fille, Etiennette- Victoire Feldtmann, parce qu'elle n'avait pas voulu céder à sa passion incestueuse. Ce monstre avait aussi tenté de donner la mort, le même jour, à Elisabeth-Constance Feldtmann, sa seconde fille, et à une autre personne, Marie- Madeleine Léger, dans la crainte, sans doute, qu'elles ne fissent connaître son crime. Le hasard ne permit pas qu'il pût ainsi immoler trois victimes du même coup.
Il marcha au supplice accompagné d'un ministre protestant, avec lequel il s'entretint en allemand pendant le trajet. Il montra plus de sang-froid qu'on n'aurait dû en attendre d'une nature aussi dépravée. A quatre heures vingt minutes, l'exécution était consommée.
Le 18 juillet suivant, nous prîmes encore à la Conciergerie Etienne François Laizier, cultivateur, âgé de trente- sept ans, natif de Montreuil (Seine), y demeurant, rue Basse-des- Saints-Pères, n° 20, condamné, par arrêt de la Cour d'assises de Paris en date du 15 juin, à avoir la tête tranchée sur la place de la Réunion, à Montreuil. Ce malheureux s'était rendu coupable d'un assassinat sur la personne du sieur Julien, son beau-père. Nous partîmes de la Conciergerie à deux heures moins dix minutes : à trois heures précises, nous étions sur la place de la Réunion, à Montreuil, où l'exécution se fit en présence d'une foule immense composée de tous les habitants du pays et des environs.
Laizier avait montré pendant tout le trajet une insensibilité complète ; à peine s'il répondait à son confesseur. Il garda jusqu'au dernier moment cette attitude de morne indifférence. Après l'exécution, nous conduisîmes sa dépouille au cimetière, où nous l'enterrâmes contre la porte, en entrant, à droite, le long du mur.
Le 6 décembre de la même année, ce fut le tour d'un de ces grands coupables qu'on pourrait appeler les lions du crime, parce qu'ils ont le privilège d'exciter plus particulièrement l'attention publique : je veux parler d'Edme- Samuel Castaing, docteur en médecine, âgé de vingt-sept ans , né à Alençon (Orne] , et demeurant à Paris, rue d'Enfer, n° 31. Cette histoire est trop connue pour qu'il soit besoin de la rappeler ici ; on sait la singulière liaison qui s'était établie entre le jeune disciple d'Esculape et les deux frères Ballet ; comment il était parvenu à capter leur confiance jusqu'au point de leur faire faire en sa faveur des testaments dont il ne voulut pas attendre que leur mort naturelle le mit à môme de recueillir le fruit. On connaît les empoisonnements de la Tête-Noire et la perfidie avec laquelle Castaing abusa de son titre d'ami et de son savoir de médecin pour assurer le succès de son double crime ; on sait avec quelle infernale patience il suivit l'accomplissement de son horrible plan, et la seule chose dont on s'étonne, c'est de l'aveu glement de sa seconde victime, Auguste Ballet.
La Providence ne laissa point impunis de pareils forfaits ; malgré d'hypocrites protestations d'innocence, Castaing fut condamné à mort, le 17 novembre. La Cour de cassation rejeta son pourvoi le 4 décembre, et l'exécution fut fixée au surlendemain 6 , à deux heures de l'après-midi.
Nous nous rendîmes , mon père et moi, accompagnés de deux aides, à la Conciergerie. Lorsqu'on nous amena le condamné, nous nous demandâmes comment on pouvait cacher une âme aussi noire sous des dehors aussi séduisants. Castaing, d'une taille moyenne, avait une physionomie douce et expressive, des cheveux blonds avec des sourcils de même couleur parfaitement arqués, un front développé et intelligent, le nez bien fait, la bouche petite, des yeux bleus dont la limpidité n'eût rien laissé à désirer si le regard avait été moins moins mobile et moins prompt à se dérober à celui avec lequel il se croisait.
Lorsqu'il nous aperçut, son visage déjà animé se colora encore davantage. Il parut craindre que dans les apprêts que nous allions lui faire
subir, il n'y eut quelque chose qui engendrât une douleur physique, c'est du moins ce que lui-même nous dit après avoir réprimé un premier mouvement d'effroi involontaire.
— Surtout, ne me faites pas de mal, je vous en pris, dit-il en s'asseyant pour qu'on lui coupe les cheveux. Vous allez me tuer tout à l'heure, il est inutile de me faire souffrir.
Pendant que ses cheveux tombaient, il s'écria en faisant allusion à ses victimes :
— Oh ! mes pauvres amis I si vous me voyiez ici, que diriez-vous? C'est moi qu'on accuse de votre mort ; moi qui aurais donné ma vie pour vous sauver !
Ces paroles m'émurent profondément. J'étais jeune ; je ne pouvais croire que l'homme pût mentir en face de^la mort. Il aTallu ce que j'entendis par la suite, pour m'empècher de faire encore dans ma pensée un Lesurques ou un Trameau de Castaing.
Je ne sais s'il était s'aperçu^de l'impression que son langage m'avait fait ; mais quand il eut les cheveux coupés et qu'il s'agit de lui attacher les mains , au moment où Fauconnier
allait procéder à cette opération, Castaing se retourna vers moi :
— Tenez, vous, Monsieur, me dit-il, attacliez-moi et ne me serrez pas trop fort.
Je pris des mains de Fauconnier les liens et attachai ce malheureux si faiblement , qu'il me remercia avec un sourire.
— A la bonne heure ! dit-il, c'est bien comme cela ; vous ne m'avez pas fait mal.
Nous partîmes. Pendant tout le parcours de la Conciergerie à la place de Grève, Castaing ne cessa de renouveler, d'une voie dolente et mielleuse, ses protestations d'innocence. L'abbé Montés r écoutait d'un air peu convaincu et l'adjurait , au contraire, de ne conserver aucun détour à ce moment suprême.
— Vous allez paraître devant Dieu, mon fils, lui disait-il ; si vous êtes innocent, il vous sera tenu compte du traitement injuste que vous aurez subi ici-bas ; mais, si vous êtes coupable, comment oserez-vous affronter le jugement de ce Dieu qui lit au fond des cœurs? Vous, dont les mensonges n'auraient pu tromper la justice des hommes, espéreriez vous échapper à l'œil
doutable de celui qui scrute les consciences, et se laisse désarmer par un instant de repentir?
Nous débouchâmes sur la place de Grève. La vue de l'échafaud causa à Castaing un frisson convulsif; ses traits se décomposèrent. L'aspect sinistre de l'instrument du supplice fit sur cette nature molle et efféminée une impression plus profonde que celle qu'y avait produite l'idée même de la mort. Toute la sérénité factice qu'il avait déployée jusqu'alors s'évanouit, et, lorsqu'il fallut descendre de la charrette, les deux aides furent obligés de le soutenir.
Etrange phénomène ! Il avait suffi de cette sinistre machine et de son hideux couteau pour rappeler cet empoisonneur, qui avait un tempérament de petite-maîtresse, au sentiment de la réalité. Si près de passer de la vie à la mort, la terreur du grand inconnu s'était emparée de lui. C'est alors qu'il se retourna vers ce Dieu, dont jusquel-à son confesseur avait vainement invoqué le nom. 11 tomba à genoux sur la première marche de l'échafaud et ten-
dant vers l'abbé Montés, qui à ce signe s'était rapproché, des mains suppliantes :
— Absolvez-moi, mon père, s'écria-t-il d'une voix lamentable, je suis coupable ! Dieupourrar t-il me pardonner ?
Le pieux ecclésiastique fit un signe de bénédiction, approcha de ces lèvres, si longtemps souillées par le mensonge et qui venaient enfin de se purifier par la vérité, l'image sacrée du Christ, puis il laissa à la justice humaine suivre son impitoyable cours.
Quant à moi, j'étais resté muet de stupeur. La soudaineté de cet aveu m'avait glacé d'épouvante. Je compris, pour la première fois, la petitesse de l'homme ballotté entre ces deux infinis : le néant et l'éternité, et n'osant franchir ce redoutable passage sans déposer son dernier masque et humilier son dernier orgueil.
Au moment où Fauconnier imprimait à la planche fatale le mouvement de bascule, j'entendis encore Castaing murmurer d'une voix éteinte :
— Mon Dieu ! je remets mon âme entre vos mains.
Le quart de deux heures sonnait à l'Hôtel de Ville; la têie de Castaing roulait dans le panier. Je revins plus amèrement attristé que je navals encore été. Cette comédie du crime devant la mort m'avait singulièrement répugné ; je ne pus m'empêclier de dire au vénérable abbé Montés, en passant devant lui :
— Croyez-vous, monsieur l'abbé, que le Seigneur se contente de pareils aveux?
— Qui sait, mon fils, ce qui se passe entre lui et l'âme du coupable au dernier moment?
Telle fut la réponse du digne prêtre ; francliement, pouvait-il en faire une autre?