‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 16 sur 27 · CA5TAIN · texte numérisé non relu

CA5TAIN

Le 18 juillet suivant, nous prîmes encore à la Conciergerie Etienne François Laizier, cultivateur, âgé de trente-sept ans, natif de Montreuil (Seine), y demeurant, rue Basse-des- Saints-Pères, n° 20, condamné, par arrêt de la Cour d'assises de Paris en date du 15 juin, à avoir la tête tranchée sur la place de la Réunion, à Montreuil. Ce malheureux s'était rendu coupable d'un assassinat sur la personne du sieur Julien, son beau-père. Nous partîmes de la Conciergerie à deux heures moins dix minutes : -à trois heures précises, nous étions sur la place de la Réunion , à Montreuil, où Texécution se fit en présence d'une foule immense composée de tous les habitants du pays et des environs.

Laizier avait montré pendant tout le trajet une insensibilité complète ; à peine s'il répondait à son confesseur. Il garda jusqu'au dernier moment cette attitude de morne indifférence. Après l'exécution, nous conduisîmes sa dépouille au cimetière, où nous l'enterrâmes contre la porte, en entrant, à droite, le long du mur.

Le 6 décembre de la même amiée, ce fut le tour d'im de ces grands coupables qu'on pourrait appeler les lions du crime, parce qu'ils ont le privilège d'exciter plus particulièrement l'attention publique : je veux parler d'Edme- Samuel Castaing, docteur en médecine, âgé de vingt-sept ans, né à Alençon (Orne), et demeurant à Paris, rue d'Enfer, n*^ SI. Cette histoire est trop connue pour qu'il soit besoin de la rappeler ici; on sait la singulière liaison qui s'était établie entre le jeune disciple d'Esculape et les deux frères Ballet ; comment il était parvenu à capter leur confiance jusqu'au point de leur faire faire en sa faveur des testaments dont il ne voulut pas attendre que leur mort naturelle le mît à même de recueillir le fruit. On connaît les empoisonnements de la Tête-Noire et la perfidie avec laquelle Castaing abusa de son titre d'ami et de son savoir de médecin pour assurer le succès de son double crime ; on sait avec quelle infernale patience il suivitîl'accomplissement de son horrible plan, et la seule chose dont on s'étonne, c'est de l'aveu glement de sa seconde victime, Auguste Ballet.

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La Providence ne laissa point impunis de pareils forfaits ; malgré d'hypocrites protestartions d'innocence, Castaing fut condamné à mort/ le 17 novembre. La Cour de cassation rejeta son pourvoi le 4 décembre, et Texécutlon fut fixée au surlendemain 6, à deux heures de l'après-midi .

Nous nous rendîmes , mon père et moi, accompagnés de deux aides, à la Conciergerie. Lorsqu'on nous amena le condamné, nous nous demandâmes comment on pouvait cacher une âme aussi noire sous des dehors aussi séduisants. Castaing, d'une taille moyenne, avait une physionomie douce et expressive, des cheveux blonds avec des sourcils de même couleur parfaitement arqués, un front développé et intelligent, le nez bien fait, la bouche petite, des yeux bleus dont la limpidité n'eût rien laissé à désirer si le regard avait été moins moins mobile et moins prompt â se dérober à celui avec lequel il se croisait.

Lorsqu'il nous aperçut, son visage déjà animé se colora encore davantage. Il parut craindre que dans les apprêts que nous allions lui faire

subir, il n'y eut quelque chose qui engendrât une douleur physique, c'est du moins ce que lui-même nous dît apf es avoir réprimé un premier mouvement d'effroi involontaire.

— Surtout, ne me faites pas de mal, je vous en pris, dit-il en s asseyant pour qu'on lui coupe les cheveux. Vous allez me tuer tout à rheure, il est inutile de me faire souffrir.

Pendant que ses cheveux tombaient, il s'écria en faisant allusion à ses victimes :

— Oh ! mes pauvres amis I si vous me voyiez ici , que diriez-vous ? C'est moi qu'on accuse de votre mort ; moi qui aurais donné ma vie pour vous sauver !

Ces paroles m'émurent profondément. J'étais jeune ; je ne pouvais croire que l'homme pût mentir en face de^la mort. Il a^fallu ce que j'entendis par la suite, pour m'empôcher de faire encore dans ma pensée un Lesurques ou un Trameau de Castaing.

Je ne sais s'il était s'aperçu]de l'impression que son langage m'avait fait ; mais quand il eut les cheveux coupés et qu'il s'agit de lui attacher les mains , au moment où Fauconnier

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allait procéder à cette opération, Castaing se retourna vers moi :

— Tenez, vous, Monsieur, me dit-il, attachez-moi et ne me serrez pas trop fort.

Je pris des mains de Fauconnier les liens et attachai ce malheureux si faiblement, qu'il me remercia avec un sourire.

— A la bonne heure ! dit-il, c'est bien comme cela; vous ne m'avez pas fait mal.

Nous partîmes. Pendant tout le parcours de la Conciergerie à la place de Grève, Castaing ne cessa de renouveler, d'une voie dolente et mielleuse, ses protestations d'innocence. L'abbé Montés l'écoutait d'un air peu convaincu et l'adjurait, au contraire, de ne conserver aucun détour à ce moment suprême.

— Vous allez paraître devant Dieu, mon fils, lui disait-il; si vous êtes innocent, il vous sera tenu compte du traitement injuste que vous aurez subi ici-bas; mais, si vous êtes coupable, comment oserez-vous affronter le jugement de ce Dieu qui lit au fond des cœurs? Vous, dont les mensonges n'auraient pu tromper la justice des hommes, espéreriez vous échapper à l'œil

doutable de celui qui scrute les consciences, et se laisse désarmer par un instant de repentir?

Nous débouchâmes sur la place de Grève. La vue de Téchafaud causa à Castaing un frisson convulsif ; ses traits se décomposèrent. L'aspect sinistre de l'instrument du supplice fit sur cette nature molle et efléminée une impression plus profonde que celle qu'y avait produite l'idée même de la mort. Toute la sérénité factice qu'il avait déployée jusqu'alors s'évanouit, et, lorsqu'il fallut descendre de la charrette, les deux aides furent obligés de le soutenir.

Etrange phénomène 1 II avait suffi de cette sinistre machine et de son hideux couteau pour rappeler cet empoisonneur, qui avait un tempérament de petite-maltresse, au sentiment de la réalité. Si près de passer de la vie à la mort, la terreur du grand inconnu s'était emparée de lui. C'est alors qu'il se retourna vers ce Dieu, dont jusquel-à son confesseur avait vainement invoqué le nom. 11 tomba à genoux sur la première marche de Téchafaud et ten-

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