‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 17 sur 27 · CASTAING · texte numérisé non relu

CASTAING

dant vers l'abbé Montés, qui à ce signe s'était rapproché, des mains suppliantes :

— Absolvez-moi, mon père, s'écria-t-il d'une voix lamentable, je suis coupable I Dieu pourrat-il me pardonner?

Le pieux ecclésiastique fit un signe de bénédiction, approcha de ces lèvres, si longtemps souillées par le mensonge et qui venaient enfin de se purifier par la vérité, l'image sacrée du Christ, puis il laissa à la justice humaine suivre son impitoyable cours.

Quant à moi, j'étais resté muet de stupeur. La soudaineté de cet aveu m'avait glacé d'épouvante. Je compris, pour la première fois, la petitesse de l'homme ballotté entre ces deux infinis : le néant et l'éternité, et p'osant franchir ce redoutable passage sans déposer son dernier masque et humilier son dernier orgueil.

Au ^oment où Fauconnier imprimait à la planche fatale le mouvement de bascule, j'entendis encore Castaing murmurer d'une voix éteinte :

— Mon Dieu I je remets mon âme entre vos mains.

Le quart de deux heures sonnait à THôtel de Ville ; la tète de Castaing roulait dans le panier. Je revins plus amèrement attristé que je n'avais encore été. Cette comédie du crime devant la mort m'avait singulièrement répugné ; je ne pus m'empêcher de dire au vénérable abbé Montés, en passant devant lui :

— Croyez-vous, monsieur Tabbé, que le Seigneur se contente de pareils aveux?

— Qui sait, mon fils, ce qui se passe entre lui et Tàme du coupable au dernier moment?

Telle fut la réponse du digne prêtre ; franchement, pouvait-il en faire une autre?

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Poursuivons le dépouillement de ces sanglantes archives. Le 24 janvier 1824, c'est une mère et son fils qui montent ensemble sur Téchafaud. Un ouvrier tailleur, le jeune Lecouffe, à peine âgé de vingt-cinq ans, né à Paris et y demeurant^ rue du Faul30urg-du- Roule, n° 33, avait assassiné^une \'ieille femme

connue sous le nom de la mère Jérôme. Le mobile de ce crime avait été le vol; le meurtrier avait en effet dérobé à sa victime du linge et deTargenterie. L'enquête révéla quelldée première de cet abominable forfait appartenait à la mère de l'assassin, la veuve Lecouffe , qui n'avait pas craint d'user de l'ascendant qu'elle exerçait sur son fils pour le poussera ce meurtre. Traduits tous les deux devant la Cour d'assises de la Seine, ils furent condamnés à mort le 14 décembre 1823; leur pourvoi en cassation fut rejeté le 8 janvier, et seize jours après ils subissaient leur peine sur la place de Grève. C'était la première fois que je voyais s'écouler un si long intervalle entre le rejet d'un pourvoi et l'exécution.

Ce fut un spectacle navrant que celui du trajet des condamnés de la Conciergerie à l'écbafaud, je ne me sens pas le courage d'en retracer les hideux détails. Lecouffe reprochait à sa mère en termes ignobles de l'avoir conduit là. Au lieu de courber la tète sous ce châtiment mérité, cette misérable femme répondait à son fils par d'aigres et sordides récrimina-

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tions qui soulevaient le cœur de dégoût. Je n'avais jamais vu une telle oblitération du caractère sacré de mère et des devoirs de fils ; je laisse à penser Timpression que ce tableau dut produire sur moi, élevé dans une maison* où le sentiment de la famille était la première vertu du foyer. Malgré moi j'en détournai les yeux, de sorte que je ne saurais dire si ces deux misérables conservèrent jusqu'au dernier moment toute leur assurance ; mais ce que je puis assurer, c'est qu'il n'y eut point entre eux de réconciliation, et que, même au pied de l'échar faud, ils se poursuivaient encore de malédictions réciproques. Pour l'honneur de l'humanité, passons sur ces bêtes féroces.

Le 20 avril suivant, triple exécution des nommés Martin Ochard, salpètrier, âgé de 45 ans; Gaspard Renaud, âgé de 33 ans, palefrenier, et François Delaporte, dit le petit Bourguignon, scieur de long, âgé de 30 ans; ces trois malfaiteurs passaient pour des hommes très-dangereux. L'instruction de leur affaire releva contre eux cinq ou six attaques nocturnes de malles-poste et de diligences à main

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armée. Chaque fois, les voyageurs et les courriers n'avaient échappé à une mort certaine qu'en se laissant dévaliser de sommes et de valeurs ilnportantes ; enfin, une foule d'autres attentats, commis sur des chemins publics envers de simples particuliers, avait fait de ces audacieux, bandits abrités dans la forôt de Bondy et dans la forêt de Sénart, la terreur des environs de Paris. Ce sont à peu près les derniers voleurs de grands chemins, et c'est à eux sans doute qu'il faut faire remonter le dicton qui représente la forêt de Bondy comme un lieu peu sain pour les voyageurs chargés; à ce titre, ils méritaient une mention particulière. Depuis eux, on s'appliqua davantage à pourvoir à la sûreté des routes, et le métier qu'ils avaient fait longtemps avec succès et impunité était devenu bien difficile; aujourd'hui, il est impossible. Que ces hardis infesteurs de routes, qui arrêtaient autrefois les malles-poste et les diligences, essayent maintenant d'attaquer un convoi de chemin de fer?

Ochard, Renaud et Delaporte, condamnés à la peine de mort par un arrêt de la Cour d'as-

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sises de la Seine, en date du 20 mars, s'étaient pourvus en cassation. Leur pourvoi fut rejeté le 15 avril, et, comme je Tai déjà dit, ils subirent leur peine le 20, dans Tordre où j'ai inscrit ici leurs noms. Cette triple exécution eut lieu sur la place de Grève, à quatre heures de Taprès-midi. Les trois condamnés montrèrent le courage et l'énergie d'hommes fortement trempés ; on regrette, lorsqu'on rencontre de telles organisations, qu'elles aient épuisé leur sève dans une pareille voie.

Le 22 mai suivant, Téchafaud se dresse encore, cette fois c'est pour un étranger, un Romain nommé Antonio Brocchetti , âgé de 40 ans, ci-devant employé aux tabacs et, au moment de l'assassinat qui le ât condamner à la peine capitale, déjà détenu à Bicètre, par suite d'une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, pour un crime antérieur. En tentant d'assassiner un gardien dans cette prison, Brocchetti avait bien satisfait une haine inspirée par une des passions immondes qui naissent dans ces sortes d'établissements ; mais ce ne fut point là, il n*en fit pas mystère, le principal

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motif qui avait armé son bras. Ce qu'il voulait, avant tout, c'était se soustraire à l'existence qui l'attendait au bagne ; c'était échanger sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité contre une condamnation à mort. Qu'on vienne donc dire encore que la peine de mort es£ le seul et le plus puissant moyen d'intimidation pour prévenir les grands crimes ? Ainsi, voilà un homme qui se rend coupable d'une tentative d'assassinat sur la personne d'un prêtre, son bienfaiteur je crois, un abbé Isacarus. Son crime ne reste pas impuni; il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. La justice lui a bien infligé le châtiment qui devait le glacer de terreur ; aussi s'empresse-t-il de protester contre l'indulgence qu'on a cru lui témoigner en abaissant la peine d'un degré. 11 n'admet point cette prétendue faveur. U avait bien voulu risquer l'éohafaud , mais le bagne, non. Cette existence vouée à jamais à l'abjection et à des travaux rebutants, lui parait cent fois pire que la mort'même, reçue au milieu de l'ignominie du supplice. C'est alors qu'il prend la résolution de saisir la première

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occasion de fd^c^r de nouveaux juges à lui faire ceiie fois bonne mesure, à lui donner son compte ; il ne demande que cela. Pourtant, il y a des choses susceptibles de le rattacher à la vie, même au sein de son infamie ; des instincts ignobles et brutaux rapportés peut-être de son pays , mais à coup stir développés par la situation exceptionnelle que sa condamnation lui a faite, agitent encore cette nature dépravée et y tiennent lieu de la passion plus noble qui exerce un empire si tyrannique sur tous les hommes. Brocchetti a trouvé à assouvir ces instincts ; il éprouve, pour Tinistrument de ses honteux plaisirs, un de ces sentiments qu'on n'ose honorer du nom d'affection et qui vont pourtant jusqu'à la jalousie. Tout à coup ce sentiment est contrarié ; cette jalousie qu'une imagination saine a peine à concevoir s'allume, voilà l'occasion que Brocchetti cherchait trouvée ; il n'hésite plus, il se vengera, il frappera celui qui gêne son. infâme passion ; et après, il tendra à de nouveaux juges ses mains souillées de ce second meurtre en leur disant : la mort s'il Vous plaît !

Ses prévisions ne furent 4)as trompées. Traduit devant la Cîour d'assises de la Seine pour avoir commis, le 20 avril 1824, avec préméditation et de guet-apens, une tenrtative d'homicide volontaire sur la personne du nommé Masson, Tun des surveillants de la maison de détention de Bicêtre, il fut, le 17 mai suivant, condamné, comme il le désirait, à la peine capitale. Il n'eut garde, ainsi qu'on s'en doute bien, de se pourvoir en cassation, et fut exécuté le 22 mai, c'est-àdire cinq jours après sa condamnation . sur la place de Grève, à quatre heures de relevée.

Il marcha au supplice comme à un triomphe. — Plus souvent, disait-il, avec un fort accent italien, que j'aurais été aux galères, j'aime mieux mourir.

Depuis les aggravations des systèmes pénitentiaii'es, l'exemple de Brocchetti a trouvé bien des imitateurs; qu'en conclure de la peine de mort?

Après ce malheureux Italien, nous exécutâmes, la même année, le P' juillet, un jardinier nommé Nicolas-Robert Dagron, âgé de

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