‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 19 sur 27 · PAPAVOINE · texte numérisé non relu

PAPAVOINE

Mouy (Oise) , qui avait été condamné le 26 du mois précédent, par la CJour d'assises de la S^e, à la peine capitale, pour avoir assassiné deux enfants dans le bois de Vincennes. Papavoine est assurément une des plus étranges figures que nous soyons appelés à rencontrer dans cette galerie de suppliciés. Je Tai annoncé tout à l'heure comme un criminel d'exception ; est-ce bien le nom que je devais liii donner , et peut-on qualifier de criminel celui qui n'a pas une conscience nette et distincte du crime qu'il commet, ou tout au moins obéit à une puissance supérieure à sa volonté en le commettant? Ce fut le cas de Papavoine; cet homme assassinant de but en blanc dans un bois très-fréquenté, aux portes de Paris, deux petits enfants de cinq à six ans, sous les yeux de leur mère, serait resté im mystère inexplicable, si la science et la physiologie n'eussent constaté depuis des aberrations mentales, sous le nom de monomanies, qui rendent l'individu esclave d'une fantaisie ou d'un caprice, et le font agir sans le concours de sa volonté, n faut, en effet, admettre que le double at-

tentât de Papavoine n'eut pas d'autre cause; car, sans cela , il serait impossible de lui en assigner aucune. La férocité gratuite, Tamour du sang pour le sang, sont de monstrueuses chimères ou de rares passions, que les quelques tyrans qui les ont éprouvées n'auraient pu satisfaire au péril de leur vie; ils n'en ont savouré les sauvages voluptés que certains d'une orgueilleuse impunité. Il n'en était pas de même du pauvre petit fournisseur d'étoffes du département de l'Oise, qui devait très-bien s'attendre à payer de sa tAte cette orgie sanguinaire.

Une longue et minutieuse instruction rechercha par tous les moyens le mobile qui avait pu armer le bras de l'assassin de ces deux innocentes créatures. Jamais il n'avait existé de relations, ni directes, ni par aboutissants, entre lui et leurs père et mère ou la famille de ceux-ci. Toutes les conjectures, toutes les inductions demeurèrent stériles, il fallut se résigner à traduire ce bizarre meurtrier devant le jury, sans avoir pu approfondir la pensée qui l'avait rendu coupable.

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L'interrogatoire de Papavoine ne jeta pas plus de lumières sur cette singulière affaire. Après de faibles dénégations , il se décida à des aveux complets ; mais sans pouvoir lui- ' même indiquer à son action d'autres motifs que des hallucinations par lesquelles il aurait été tourmenté, et la fièvre et le délire qui s'en seraient suivis.

Ce fut une excuse prématurée devant le jury du temps, et comme le domaine de la science ne s'était pas encore agrandi des constatations dont je parlais tout à l'heure, elle ne réussit pas à sauver la vie de Papavoine. Pourtant une heureuse coïncidence avait procuré à ce système de défense un éloquent interprète. M® Paillet, qui devait plus tard s'élever au premier rang dans le barreau parisien, était alors un obscur avocat de Soissons. Des relations d'amitié avec la famille de Papavoine l'avaient déterminé à accepter la tâche difficile qui lui fut proposée, de venir à Paris essayer d'arracher la tête de ce malheureux à la vindicte publique. Cette tâche, il la remplit avexî un talent qui, devant un jury plus éclairé,

eût été couronné de succès ; mais c'était la première fois que cette théorie de la folie monomane était développée en justice, elle parut • trop neuve et trop téméraire pour être adoptée de prime-saut.

Papavoine fut donc condamné, malgré les efiforts de son habile défenseur. Les jurés crurent à la ruse, à Thypocrisie, à la folie simulée ; ils n'admirent pas que ce maniaque sanguinaire ait pu frapper ses deux victimes sous rinfluence d'un vertige. Ils rapportèrent, au contraire, de la salle de leurs délibérations un verdict qui déclarait Louis-Auguste Papavoine convaincu d'avoir, le 10 octobre précédent, commis volontairement, avec préméditation et de guet-apens, un homicide sur les personnes des enfants Gerbod. On se demande comment cette préméditation avait pu exister, puisque l'instruction prouva jusqu'à l'évidence que Papavoine ne pouvait savoir, en se rendant au bois de Vincennes, qu'il y rencontrerait ces deux malheureux enfants, qu'aucune raison, du reste, de passion ou d'intérêt n'avait pu signaler d'avance à sa fureur homicide.

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En entendant prononcer sa sentence de mort, le condamné conserva la physionomie placide qu'il avait toujours montrée dans le cours des débats. — J'en appelle à la justice divine! répondit-il d'une voix ferme au président qui l'avertissait qu'il avait trois jours pour se pourvoir en cassation.

La justice divine était en effet son dernier recours, car son pourvoi fut rcgeté et sa famille im plora vainement la clémence royale. Papavoine fut exécuté, le 25 mars, sur la place de Grève, à quatre heures vinglnnnq minutes du soir. U marcha à la mort avec une indifférence complète et comme s'il n'eût pas eu le sentiment de sa situation; l'abbé Montés eut seul le privilège de l'arracher par instants à la rêverie dans laquelle il paraissait plongé; il écoutait avec respect les pieuses exhortations du digne prêtre et y répondait avec une convenance et une lucidité parfaites.

Deux fois, pendant le trajet, il se retourna vers nous, et ce fut pour demander si nous allions bientôt arriver. A rencontre de la plupart de èeux que nous avions conduits à cette fatale

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destination, il paraissait impatient d*en finir. Comme nous débouchions sur la Grève, il dit à M. Tabbé Montés.

— Ce n'est pas de mourir que je regrette; valétudinaire comme je le suis, la vie était un fardeau pour moi. Ce n'est môme pas la douleur que doit éprouver ma pauvre vieille mère qui me pèse le plus sur le cœur, ce sont ces deux pauvres petits enfants que j'ai tués si màlr heuretisement, dont le souvenir empoisonne ma dernière heure. Si mon sang, qu'on va répandre, avait le pouvoir de les ressusciter, j'aurais du bonheur à le voir couler.

L'abbé Montés le félicita de ce sentiment, qui annonçait que le repentir avait pénétré dans son âme, et l'engagea à mettre tout son espoir dans \n miséricorde divine. Lorsque nous fûmes au pied de Téchafaud, Papavoine s'agenouilla sur la première marche, baisa pieusement le crucifix, reçut l'absolution et monta soutenu par les deux aides les autres marches. Au moment où la planche sur laquelle on ve^ nait de l'attacher faisait le mouvement de bascule , je l'entendis très-distinctement prononcer ,

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avec l'accent d'une sincérité et d'une résignation parfaites , les paroles que lui avait recommandées son confesseur :

— Mon Dieu I je remets mon âme entre vos mains.

J'avais pressé le bras de mon père et nous attendîmes que la dernière syllabe de cette prière fut tombée des lèvres du patient pour donner le funèbre signal. Elle vibrait encore *-

dans Tespace. lorsque le bruit du mortel couperet se fit entendre ; je me signai involontairement en me demandant si cet appel suprême à la justice divine n'était pas le dernier cri de l'innocence, et si cet homme, qui venait de mourir de la mort des scélérats, avait bien mérité un pareil traitement ?

Aujourd'hui, les opinions à ce sujetStont encore partagées. Pour quelques-uns, Papavoine est resté un type de bestialité féroce à faire figurer parmi les plus grands criminels ; pour d'autres, et c'est leplus grand nombre, il ne fut que la victime d'une de ces infirmités qui font de notre pauvre nature qaielque chose de si chétif et si incomplet. 11 paraît impossible qu'une in-

telligence saine et une volonté libre aient présidé à rhorrible et inexplicable action que ce malheureux paya de sa vie. Des faits semblables se sont reproduits depuis, et ils ont mis la physiologie et la médecine légale à même de reconnaître que ces aberrations constituaient un état mental particulier, un phénomène analogue à la lycanthrophie et à toutes ces singulières modifications de la débile raison humaine, que la science constate sans pouvoir les expliquer. J'ai eu le malheur de prendre part à l'exécution de Papavoine, mais il y a une chose dont le souvenir me persécuterait encore davantage: ce serait d'avoir été au nombre des jurés qui le condamnèrent.

On accusera peut-être cette exécution et plusieurs dfl^oelles qui vont suivre de s'être faites avec qiièique lenteur. Je sais qu'aujourd'hui certains de mes anciens confrères se piquent de procédés plus expéditifs et, dans le but d'abréger les angoisses du patient, mettent une sorte d'amour-propre à l'exécuter le plus prestement possible. Je reconnais le sentiment d'humanité qui peut les pousser à agir ainsi, mais

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