‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 20 sur 27 · PAPAVOINE · texte numérisé non relu

PAPAVOINE

lorsque je n'ai pas cru devoir faire tout à fait comme eux, c'est que j'avais affaire à des victimes résignées, animées de sentiments religieux, et c'est de concert avec le digne prêtre qui les assistait à ce moment suprême, que je leur laissais le temp3 de se poun^oir devant Dieu contre les implacabilités de la justice humaine. Du reste, il ne s'agissait que de quelques secondes et, selon moi, ce n'était pas trop à donner à la religion pour une âme qui s'élance dans l'éternité.

— »U1TK —

Après le supplice de Papavoine , nous allâmes, le 17 mai suivant, à Versailles, pour Texécution d'un jeune homme de 19 ans, J. Gilbert Prunier , originaire de Poissy , condamné pour assassinat suivi de vol. Elle eut lieu sur la place du Vieux-Marché, à midi. Le 28 octobre de la même année, nous exécu-

tomes, sur la môme place et à la même heure, mi nommé François Mercier, dit Tintamarre, condamné à mort pour tentative d'homicide. Le 5 novembre, ce fut à Beauvais qu'on nous manda pour le supplice d'un cultivateur, appelé Rieul GeoflEroy, qui avait été condamné pour tentative d'assassinat sur sa femme. Cette fois l'exécution eut lieu à deux heures et demie.

Le 21 décembre suivant, nous étions encore sur la place de Grève, pour y exécuter un nommé Denis Plessis, âgé de 29 ans, né au Mureau, canton de Meulan (Seine-et-Oise), garçon tonnelier, demeurant à Paris, rue de la Reynie, 28, condamné à mort par la Cour d'assises de la Seine, pour avoir empoisonné un de ses camarades. Ce fut heureusement notre dernière exécution de l'année 1825, et c'était la sixième, tant à Paris qu'en province. Depuis que je partageais avec mon père ce pénible office, nous n'avions pas encore eu d'année si chargée.

Je prie le lecteur de ne point se rebuter de cette triste nomenclature. Ce sont les fastes de

l'échafaud que je M ai promis, je veux les lui donner complets. Pour moi, c'est une confession, je n'en veux rien omettre; je m'accuse de toutes les têtes que j'ai fait tomber.

En 1826, nous n'eûmes qu'une exécution, mais elle se composait de deux victimes : les nommés Virgilio Malaguti et Gaetano Eatta, italiens, condamnés à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 24 avril, pour s être rendus coupables d^une tentative d'homicide volontaire et avec préméditation sur la personne du sieur Joseph, changeur au Palais-Royal, et avoir soustrait frauduleusement des rouleaux d'or monnayé au préjudice de ce dernier.

Malaguti et Ratta, âgés, le premier de 23 ans , et le second de 19 ans, étaient deux jeunes gens perdus de mœurs, passant leur vie dans l'oisiveté et la débauche, bien qu'ils eussent l'un et Tautre un état qui leur aurait permis de vivre de leur travail. Ils passaient leurs journées dans le jardin du Palais-Royal, cherchant l'occasion de se livrer à la plus honteuse prostitution. C'est ainsi qu'à force de

il '

passer devant ces étalages de monnaies et de byoux qui brillent derrière la vitrine des changeurs, que leur cupidité se trouva surexcitée au point de les porter à concevoir la funeste pensée du crime qui devait les conduire àTéchafaud. Leur pourvoi en cassation ayant été rejeté le 19 mai, ils furent exécutés le 26 sur la place de Grève, à quatre heures de Taprès-midi.

Leur jeunesse était seule susceptible d'éveiller quelque pitié. Ils moururent avec résignation et en écoutant docilement Tabbé Montés, qui. emporta le consolant espoir d'avoir réconcilié avec le Seigneur ces deux âmes égarées.

Nous commençâmes Tannée 1827 par deux exécutions sur la place du Vieux-Marché , à Versailles ; le 16 février, celle de Julien Chevreau, convaincu de tentative d'assassinat sur le grand chemin, et le 13 mars, celle de Thérèse Desplaces , femme Desmolières, âgée de trente-six ans, condamnée pour crime d'empoisonnement. Toutes les deux eurent lieu à midi devant une foule considérable.

Le 21 du mois suivant, nous fûmes appelés

MES EXÉCUTIONS 4i]

à Provins (Seine-et-Marne) pour une double exécution : le mari et la femme. Ce digne couple, Cyprien Ninonet, cultivateur, âgé de trente-six ans, et Adélaïde Autrot, son épouse, âgée de vingt-trois ans, habitait une maison voisine de celle de la veuve Corpedanne et sa bru, qui passaient pour être riches. L'avidité des époux Ninonet fut sollicitée par cet opulent voisinage, et ils ne reculèrent pas devant le projet d'assassiner ces deux femmes pour s'emparer de leurs dépouilles. Les soupçons ne se portèrent pas sur eux, mais le crime reste rarement impuni, et celui-ci fut découvert d'une façon assez singulière pour être rappoi'tée. Le simple récit an fait frémir d'épouvante.

Une des victimes , la veuve Corpedanne , avait survécu à l'attentat commis sur sa personne ; elle n'était sur le coup tombée qu'en léthargie. On sait que la personne en cet état conserve la perception nette et distincte de ce qui- se passe autour d'elle. Qu'on juge de Teffpoi qu'elle dut éprouver lorsqu'elle vit que, la croyant morte, on confiait précisément la garde de son cadavre à la femme Ninonet qu'on ne

soupçonnait pas d^ètre un des auteurs du crime. La malheureuse victîmese vit donc abandonnée à son assassin, appréhendant jusqu'à ce retour à la vie qui, en toute autre situation, eût été une faveur du ciel inestimable, mais qui cette fois l-eût livrée sans défense à son meurtrier. La Providence ne permit point cette fatalité, et protégée par la présence de tiers lorsqu'elle recouvra Tusage de ses sens, la veuve Corpedanne put, au contraire, accuser ce couple criminel, qui s'était vu si près de jouir de l'impunité, tant pour avoir échappé au soupçon que pour avoir failli trouver une occasion unique de consommer le forfait qu'il avait, sans le savoir, laissé inachevé.

Les époux Ninonet furent exécutés à Provins, à midi précis, sur la place Saint- Ayeul, en face de l'église qui porte ce nom. Leur attitude était morne et abattue; la femme seule poussait de temps à autre des gémissements qui n'excitèrent pas de commisération dans la foule, parce que l'indignation contre eux était portée à son comble.

Je suis arrivé à une des exécutions qui

ASSBLINEAU 443

m'aient le plus vivement impressionné et où ma sensibilité ait eu le plus à souffrir. Il s'agit d'un malheureux jeune homme de vingt ans à peine, Jean-Baptiste-François-Elisabeth Asselineau, garçon marchand de vins, originaire de la Nièvre, qui fut exécuté, le 8 mai 1827, à quatre heures et demie sur la place de Grève. Ce condamné avait ime figure des plus intelligentes et des plus sympathiques ; pourtant, depuis plus de deux ans il était perdu dans le tourbillon du crime. Pendant les années 1825 et 1826, il avait accumulé un grand nombre de faux, couvrant les ims par les autres^ et multipliant, sur des valeurs qu'il créait, les signatures imaginaires jusqu'à ce qu'il en arrivât à la contrefaçon de signatures réelles. De là, au meurtre, il n'y avait qu'un pas; il le franchit en assassinant, dans la nuit du 21 au 22 février 1827, im homme auquel il avait donné le nom d'ami : Jean-Baptiste Brouet, pour s'emparer d'argent, de bijoux et de valeurs que ce dernier possédait. Pour tirer parti de ces valeurs, parmi lesquelles se trouvaient des effets de commerce 6t une inscription de rente, il

444 MBS EXÉCUTIONS

dut recourir à de nouveaux faux, et c'est ce qui le perdit en faisant découvrir en lui Fauteur de rhomicide commis sur Brouet.

On s'étonna de Tavidité précoce de ce jeune homme, qui, à dix-sept ans, débutait déjà dans la carrière du crime en fabriquant de faux billets et en faisant de fausses opérations de banque ; on reconnaît là une intelligence dévoyée qui ne s'arrêtera pas à ces coups d'essai, et c'est sans étonnement qu'on la voit, prise dans ses propres pièges, se noyer dans le sang et arriver jusqu'à l'assassinat. On y voit aussi la maladie du siècle : la démoralisation, l'absence de principes, le dérèglement sans frein, qui font que la soif de l'or et des jouissances ne s'arrête devant aucun obstacle. Asselineau est le précurseur de Lacenaire.

Quand nous prîmes ce malheureux à la Conciergerie, il se montra calme et résigné et subit avec douceur les préparatifs de la toilette. A rencontre de ceux que j'avais entendus, au moment de leur chute, accuser leurs parents de cette catastrophe, Asselineau ne paraissait préoccupé que de la douleur de sa famille et

ASSELINBAtJ 445

du déshonneur qu'il lui léguait- Malheureuse famille, en eflfet, à laquelle on n'aurait pu reprocher d'avoir négligé l'éducation de ce jeune homme, car le soin qu'elle en avait pris, a a contraire, avait peut-être contribué à lui donner des aspirations au-dessus de sa condition, qui devaient se tourner en appétits criminels.

Asselineau paraissait doué d'une certaine instruction relative. Au moment de partir, avant qu'on ne lui attachât les mains, il me remit un papier plié en quatre en me priant, avec une extrême politesse, d'en prendre connaissance et de faire droit au vœu d'un mourant.

Je copie textuellement ce papier ;

Je prie tous ces Messieurs de vouloir bien remettre à M. Morel, tailleur, rue Montorgueil, n" 31, mon habit et mon pantalon que je lui acheté quelque temps avant mon arrestation et qui ne lui ai pas payé. Je pense qu'il ne peut pas avoir le moyen de le perdre. En le faisant, on oMigera un malheureux.

Paris, le 8 mai f837.

J.-B. ASSBLINBAU.

Si Torthographe n'est pas sans tache, la cal-

ligTaphie est parfaite et dénote une main plus habituée à écrire que ne l'aurait dû être celle d'un garçon de marchand de vins. Je rassurai que sa commission serait faite , et eflfectivement , les vêtements furent reportés dans la soirée au sieur Morel, qui ajouta au bas de Técrit d'Asselineau :

Reçus de Monsieurs Sanson exécuteur labits masionée isis desus.

MORBL.

On le voit, l'orthographe du tailleur ne valait même pas celle du garçon marchand de vins ; récriture était encore bien pire. Mais, pour mieux faire juger des facultés d'Asselineau, je vais transcrire un papier qui s'échappa de la poche de l'habit lorsque nous le prîmes pour le porter à son destinataire. Voici ce que cet écrit contenait :

Je suis un grand criminel ; mais si vous êtes humain et sensible, au récit de mes fautes et des malheurs qui en sont la cause, la terreur vous laissera, et une pitié involontaire remplira votre cœur. Si vous cherchez quelle force secrètte a pu étouffer dans mon âme le sentiment de la nature et de l'humanité, quelle fatale impulsion peut m'avoir conduit de degrés en degrés sous le glaive de la justice, vos

Page 1