ASSELINEAU
yeux se rempliront de lamaes, et votre esprit se demandera si j'ai provoqué Tinfortune ou si je suis le caprice du sort. Vous reculerez d^effroy^ lorsque la réflexion vous dévoilera que des causes les plus frivoles s'engendrent les plus grands événements, et qu'une faute légère, suivant les ooiijonctures et le moment où elle est commise, peut faire de rhonnête homme un brigand et de Têtre le plus sensible un meurtrier, un homicide. Une noire mélancolie s'empar rera de vos sens, et vous frémirez en songeant que tout citoyen peut, avec l'amour du bien etThorreur du crime, devenir coupable et finir sa carrière par le déshonneur et IVchaffaud.
Messieurs, s'il existe une cause qui doit fixer religieusement l'attention de la justice, c'est sans doute celle qui va vous être soumise; elle place dans vos mains le sort et l'honneur d'une famille entière qui élève
Oui, Messieurs, l'homme peut disparaître et périr victime d'une première faute, dont le motif fut la vertu môme Lorsqu'il a commis une faute essentielle, il peut se trouver progressivement et irrésistiblement conduit à en -^^ commettre d'autres pour dérober la première aux yeux pénétrants de ses semblables. Hélas ! il est si facile de succomber, et si difficile ensuite de se relever de sa première chute ; on cherche des soutiens de toutes parts ; on s'attache à toutes les branches pour résister à la terreur du torrent, et on finit par être englouti à jamais dans Vabyme... Gardez-vous d'une première démarche, les suivantes ne sont plus en votre pouvoir; la fausse honte vous précipitera dans de nouvelles erreurs qui accumuleront l'infortune sur votre tête.
L'échaffaud peut-être vraiment la fin d'un homme intègre et bon. Bu sein de la fortune, entouré de la faveur des grands, de l'estime publique, un seul mensonge souvent
inventé par la vanité le précipite de malheur en malheur jusqu^à une mort injuste mais ignominieuse. Uhistoire de notre législation n'en fournit que trop d'exemples, si des causes aussi futiles en apparence peuvent renverser la prospérité d'un citoyen, quel homme
Ici une lacération du papier a enlevé ce qui suivait, mais plus loin le manuscrit reprend :
Le département de la Nièvre m'a donné naissance, mes parents y jouissent depuis quarante ans d'une parfaite considération. Leurs générosité et leurs bontées envers leurs semblables furent toujours leurs devises. Dans tout le département de la Nièvre il n'existe aucune famille plus charitable que celle Asselineau. Aussi comment ont-ils élevé leurs enfants dès le bas âge (1), comment sont-ils considérés envers le riche comme envers le pauvre? On ne peut se le figurer, ce n'est que quand le malheur vient se plonger
Ici on tomb3 sur le verso de l'endroit lacéré, et comme il manque, on ne peut savoir ce qu'il y avait.
Ces phrases déclamatoires, où quelques vérités brillent au milieu d'un amas de sophis-
(1) Ce membre de phrase est rayé sur le manuscrit ; mais comme il est très-nettement apparent sous la rature, je l'ai rétabli. Asselineau avait sans doute réQéchi que sa situation ne lui permettait guère de féliciter ses parents sur la manière dont ils l'avaient élevé.
A6SEL1NKAU. V ^^'-^
mes , formaient sans doute un projet do défense préparé par Asselineau. Nous retrouverons tout à rheure ces théories de la chute fatale et par degrés sous une plume bien autrement captieuse et bien autrement habile : celle de Lacenaire. Là^ comme ailleurs , elles ne soutiendront pas Texamen et s'évanouiront au premier souffle de Thonnôteté et du sens moral.
Pour en finir avec cet étrange factum d'Asselineau, j'ajouterai que les dernières lignes sont écrites d'une manière convulsive^ chargées de ratures et de taches d'encre. On devine l'agitation fébrile de la main qui tenait la plume. Enfin, au bas du dernier feuillet, séi? trouve la singulière annotation suivante :
Nous, membre de la Légion-d'Honneur, Institut de la Chambre des députés ; nous, membre de la Légion-d' Honneur, ofBcier de santé, avons élu à son domicile et parlait à sa personne comme ci-dessus, Jean-Charles, domicilié en son cas je souhaite le bonjour à M. Bellemain et le prie d^avoir la complaisance de vouloir bien remettre au présent porteur la somme (Je neuf cent mille francs pour valeur reçue comptant.
Ces lignes sont aussi de récriture d'Asseli-
«0 MBS EXÉCUTIONS
neau, mais visiblement contrefaite. Au-dessous il y a encore de la môme main essayant un troisième caractère d'écriture ; « J*ai Jean- Charles-Louis. »
Que signifie tout cela? Est- ce à dire que jusqu'à son dernier moment ce malheureux médi-'' tait des faux et rêvait, sous les verroux, des vols dont l'importance eût frisé le milli(m? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe; mais toujours est-il que ce bizarre reçu de neuf cent mille francs forme le seul codicille annexé à l'espèce de testament que nous trouvâmes dans la poche de son habit et que j'ai aussi reproduit textuellement.
. En marchant au supplice, il conserva tout son sang-froid, témoignant beaucoup de repentir et une profonde douleur par suite de la crainte que son déshonneur ne rejaillît sur sa famille, qu'il paraissait vivement affectionner. La douceur de sa physionomie et de son langage déchirait le cœur. On avait peine à croire qu'il eût montré tant de perversité.
Au pied de l'échafaud il embrassa l'abbé Montés, qui lui fit aussi baiser le crucifix, et il