CHAPITRE VIII
d’el-kantara a bougie.
Sétif. — Le Chabet-el-Ackra. — La grotte merveilleuse .
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas dit le proverbe, en voyage surtout, aurait-il pu ajouter. Aux magnifiques journées dont nous avions été favorisés succéda le 28 mars un ciel où un vent violent faisait galoper les nuages comme à l’Opéra dans la chevauchée des Walkyries, et dès que nous eûmes quitté El-Kantara un froid assez vif nous fit apprécier les bouillottes de notre wagon. Il avait neigé la nuit précédente à Batna et des taches blanches parsemaient encore les hauteurs.
Elles disparurent bientôt à l’horizon et ce fut le steppe stérile et plat, parfois égayé de quelques plantations, de champs d’orge, de vergers, de mûriers et d’oliviers.
A Fesdis, une des plus proches stations, M. G..., le percepteur que nous avions rencontré
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à Timgad et que nous retrouvons dans notre train, nous raconte l'amusante histoire de la station.
L'Administration avait projeté de créer ici un village ; les colons furent trouvés, les concessions accordées, un ample réservoir, celui que nous voyons d’ici, fut construit, la gare fut installée et tout à coup on s’aperçut que l’eau destinée au village futur, chargée de sels de cuivre, était impropre à tout usage.
Chaque colon s'en fut alors chercher de l’eau potable, et quand il en eut découvert, construisit une maison et creusa un puits, de sorte que le village disparut avant d’avoir été édifié et que les maisons en sont isolées à plusieurs kilomètres les unes des autres.
Puis nous refaisons la route faite il y a dix jours, nous envoyons un nouveau salut au Medracen aperçu au loin, et après une longue journée de chemin de fer, nous débarquons à huit heures du soir à Sétif.
Sétif ne doit jamais être bien attrayante.
A 1074 mètres d’altitude, sur un plateau monotone, la ville avec ses rues droites se croisant à angle droit n’offre aucun intérêt, aucun mouvement, aucun souvenir, bien qu’elle ait 15000 habitants dont un sous-préfet et qu’elle ait remplacé l’antique Sitifîs, capitale au nie siècle, de la Mauritanie Sitifienne.
A plus forte raison laisse-t-elle une maussade
impression au touriste qui y aborde la nuit, sous une pluie glaciale.
Cette impression change peu quand le lendemain il la voit à la lumière du jour, je ne dis pas du soleil ; hélas ! le cieJ est couvert d’un manteau gris d’où la pluie s’obstine à tomber.
Notre programme est de gagner Bougie à vélo par les gorges du Chabet-el-Ackra et de visiter une grotte récemment découverte sur la route de Djijelli, la Rhar-Adim, (la grotte merveilleuse).
La route est défoncée, boueuse, la pluie tombe toujours, le vent souffle en bourrasque ; impossible de partir. Ce n’est pas l’avis de mon compagnon et peut-être finirait-il par m’entraîner avec lui, si heureusement je ne trouvais à m’arranger avec un voiturier qui va chercher des voyageurs à Bougie et qui me conduira jusqu’à Kerrata à l’entrée des gorges.
Comment sans cela aurais-je pu suivre L... qui, encapuchonné et caoutchouté, roule dans une boue épaisse, manque de déraper à chaque minute et est heureux, aux montées, de pouvoir s’accrocher à la voiture qu’il a dédaignée.
Au col de Takitount : « vue magnifique » dit Joanne ; nous ne voyons que des nuages bas, des champs inondés, des ruisseaux devenus torrents, car voilà six semaines qu’il pleut ici presque sans discontinuer.
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Grâce à Dieu, notre' manitou ne nous a pas abandonnés : quelques instants plus tard, des lambeaux d’azur écartent les nuages et nous descendons dans une vallée fertile. Au milieu des vignes, des mûriers et des oliviers pointent les toits en tuiles rouges des villages ; ce serait quelque coin de Bourgogne sans ces sommets blancs qui à droite arrêtent la vue et sans ces Kabyles qui, jambes nues, têtes nues, nous croisent la houe sur l’épaule.
Ils ont cependant bien peu gardé du costume arabe. Plus de majestueux et blancs burnous, plus de babouches jaunes, plus de turbans artistement enroulés ; une blouse sale serrée par une ceinture, un foulard tordu autour du front, les pieds nus ou chaussés de lamentables souliers, ces pauvres hères ressemblent aux plus misérables journaliers de France.
Le lendemain de bon matin après une excellente nuit passée à Kerrata, nous nous engageons dans le Chabet-el-Akra.
Le soleil brille, le ciel est magnifiquement bleu.
Presque aussitôt nous quittons nos vélos. Cette route est de celles qu’il faut parcourir à pied, car les gorges sont véritablement belles et à chaque détour réservent de nouvelles admirations.
Longues de sept kilomètres, elles ressemblent beaucoup à celles de la Bourne dans le Dau-
phiné, mais malgré leiir nom de « Défilé de l’Agonie » (Chabet-el-Akra), elles n’onf rien de terrifiant, du moins depuis qu’une excellente route commencée en 1862 et terminée huit ans plus tard les suit dans toute leur longueur.
Les montagnes qui les enserrent s’élèvent à un millier de mètres et dans la roche crevassée de fentes et de fissures des arbres et des buissons de toutes essences ont trouvé place et nourriture.
Les singes, assure-t-on, sont nombreux dans ces brousses ; nous n’eûmes pas la chance d’en apercevoir un seul.
Certaines parties sont tout à fait grandioses, surtout vers l’entrée où un immense rocher, le Drâkaloui, gigantesque pain de sucre, semble barrer tout passage au torrent jaune qui mugit dans les profondeurs ; sur plusieurs points il a fallu percer un tunnel ou jeter un pont sur l’abîme.
Au sortir des gorges, la route serpente dans la vallée subitement élargie et atteint bientôt Souk-et-Tnin, gai village construit sur une éminence non loin de l’endroit où l’oued Agrioun se jette dans la mer.
En ce moment, grossi par les pluies des jours précédents, c’est un véritable fleuve d’un jaune brun, peu profond mais large de plusieurs centaines de mètres. Nous le traversons sur deux ponts que rejoint une île et nous voici sur la
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nouvelle route de Bougie à Djijelli, commencée en 1901 et non encore terminée, route qui si elle a un sort digne d'elle sera rapidement célèbre et pourra tenir son rang immédiatement au-dessous de l’incomparable route de Sorrente à Salerne, à côté de la corniche de la côte d’azur.
Cette route, dite des Grandes falaises, est taillée le long des falaises rocheuses auxquelles elle doit son nom, et parfois s’avance en surplomb au-dessus de la mer. Des tunnels lui permettent de franchir les arêtes des rochers, et la dynamite en faisant son œuvre, a, çà et là, ouvert une cavité souterraine ou dévoilé une grotte inconnue que la route traverse sur un pont jeté au-dessus des flots.
Pendant quatre lieues ce sont de longues montées et descentes aux flancs déserts des âpres montagnes du Babor, puis on débouche dans une anse où jadis s’élevait Choba,un municipe romain dont il ne reste que d’insignifiants vestiges.
Dix kilomètres plus loin nous arrivons au but de notre excursion. L’année dernière, l’explosion d’une mine a fait sauter une des parois d’un étroit corridor. C’était l’extrémité jusqu’alors sans issue d’une grotte qui tout de suite fut saluée du nom de Rahr-Adim , la « grotte merveilleuse » et jamais nom ne fut plus mérité.
Cette merveille, nous pouvons la contempler dans toute sa splendeur virginale, car les ingénieurs, rendons-leur cette justice, loin de détruire la grotte en firent fermer rentrée et on n'y a jamais pénétré avec une bougie ou une torche. Seuls, l'alcool et le magnésium sont admis à éclairer ces magnificences. Aussi, la caverne a-t-elle conservé intactes ses somptuosités et un enchantement des Mille et une nuits apparaît soudain à vos yeux.
Du plafond, soutenu par d'élégantes colonnettes de toutes formes et de toutes grosseurs d’un blanc éblouissant pendent d’innombrables stalactites, les unes énormes, les autres fines comme des aiguilles, et ce plafond sculpté par la nature est, dans sa splendeur de neige, aussi fouillé et aussi ciselé que celui des plus belles salles de l’Alhambra.
Cette grotte n'est pas vaste : une cinquantaine de mètres peut-être en profondeur, et elle ne renferme que deux salles ; ce n'en est pas moins la Rahr-Adim, la bien-nommée.
Nous passons la nuit à l'hôtel Dolcino, auberge qui, avec deux ou trois masures, forme le village de Ziama construit sur l'emplacement de la romaine Choba, au seul endroit entre T Agrioun et la grotte merveilleuse où les falaises à pic s’écartent un peu de la mer, et le lendemain matin, malgré un vent d'ouest qui s’oppose à notre marche, nous regagnons Souk-et-Tnin.