‹ Sept semaines en Tunisie et en AlgérieChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

TIMGAD ET BISKRA.

Lambèse. — El-Kantara . — SidUOkba.

Nous allons maintenant nous diriger vers le sud pour Texcursion classique de Biskra. Quelle agence Cook ou autre ne fait pas figurer à son programme Timgad la « Pompéï africaine » et Biskra d’où « la vue sur le désert est admirable » ?

Dès le matin nous montions en wagon.

A El-Guerrahlavoie abandonne la verdoyante vallée du Bou-Merzoug qu’elle suit depuis Constantine et s’engage sur un plateau sablonneux et triste, c’est la région des sbakh , lacs saumâtres aux rives dénudées. Nous passons entre deux de ces étangs mornes dont les eaux grises stagnent au loin, puis nous continuons à monter ; à gauche nous apercevons une sorte de pyramide tronquée : c’est le Medracen, vaste mausolée antérieur à la conquête romaine.

Le visiter nous aurait retardé d’une journée entière, je n’insistai pas ; j’avais alors l’espé-

rance de voir, dans mes promenades autour d’Alger, le tombeau de la Chrétienne qui est presque semblable : un cylindre de pierre flanqué de colonnes et surmonté d’un cône bas et à degrés.

De notre wagon nous en distinguions vaguement la forme sur la plaine, bien qu’il fût à cinq kilomètres.

Montant toujours, la voie finit par arriver à Batna, à 1041 mètres d’altitude.

Il n’est pas surprenant qu’à une pareille hauteur sur un plateau désolé le printemps ne se soit encore guère fait sentir : les arbres qui bourgeonnent déjà à Constantine sont ici encore dénudés et un vent violent qui souffle du sudouest en agite les branches noires le long de l’avenue de la gare.

Nous ne nous r arêtons pas à Batna ; le temps de déjeuner au buffet et d’enfourcher nos vélos, nous voilà partis pour Lambèse et Timgad.

La route est bonne, le vent nous pousse et nous atteignons bientôt Lambèse dont depuis longtemps le Prœtorium, massif cube de pierre au milieu des champs, intriguait notre curiosité.

Lambèse fut pendant deux cents ans le quartier général de la troisième légion Auguste et joua un grand rôle dans les guerres africaines, principalement sous Tibère lors de la révolte du Maure Tacfarinas.

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D’abord camp fortifié, elle devint avec le temps une véritable ville militaire, ceinte de murailles et de fossés et divisée en damiers par des rues. Les deux plus larges, bordées de colonnes et de statues, se coupaient à angle droit au centre du camp et formaient à leur jonction une place devant le prœtorium.

Un pénitencier militaire a été installé sur les ruines. C’est là que furent internés les insurgés de juin 1848 et les vaincus de décembre 1851 et ceux de ma génération n’ont pas oublié cette Lambessa qui gémit son miserere dans les Châtiments de Hugo. Pour le construire on a démoli les quatre portes monumentales du camp et rasé les murs d’enceinte qui avaient quatre mètres de hauteur ; c’était une carrière d’autant plus précieuse que les pierres étaient toutes taillées.

Nos ingénieurs sont tellement coutumiers du fait qu’il n’y a pas à s’en étonner et l’indignation serait inutile. Mais comme toute chose a un bon côté, si ce pénitencier empêche de déblayer une partie du camp, il permet de trouver facilement des travailleurs pour fouiller le surplus.

En effet une cinquantaine de condamnés arabes, sous la surveillance d’un gardien armé d’un fusil et d’un revolver, travaillent silencieusement. Les uns piochent, les autres enlèvent les déblais dans les vagonnets d’un Decau-

ville : ils gagnent cinquante centimes par jour à cette besogne.

La partie du camp qui n'est pas sous le pénitencier est aujourd’hui à peu près dégagée; un grand nombre de colonnes ou plutôt de fûts brisés ont été redressés le long des avenues et il est facile de se rendre compte des logements des légionnaires, tous semblables et composés de deux pièces et d’un petit vestibule. Les dalles des rues ont été mises au jour ainsi que les piliers des portes du camp et les bases des tours qui les défendaient.

Quant au Prœtorium il a été construit en l’an 268, après un tremblement de terre.

C’est une enceinte à peu près carrée d'environ trente mètres de côté, dont seuls les quatre murs sont encore debout.

Ces murs sont très élevés, ornés de pilastres et percés au premier étage d'une large baie qui éclairait l’intérieur. Le faîte est détruit et bien entendu les statues placées dans les niches ont disparu.

On pénétrait dans le bâtiment par douze portes, trois sur chaque face, dont les centrales sont beaucoup plus hautes que les autres. Cette salle servait, croit-on, aux réunions des officiers. Une esplanade ménagée devant la face méridionale permettait d'y assembler les soldats.

Les fouilles ont donné lieu à des constatations intéressantes. On a pu se convaincre que

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dans leur camp les légionnaires du in° siècle, devenus une sorte de garde nationale, trouvaient des oratoires, des salles de réunion et des thermes. Ceux-ci sont déblayés complètement et étaient encore dans un bel état de conservation il y a quelques années ; il n’en est plus de même aujourd’hui, bien que le caldarium:, le tepidarium et le frigidarium se reconnaissent encore aisément.

L’empereur Septime Sévère ayant permis aux légionnaires de se marier et d’habiter avec leurs femmes hors du camp, celui-ci fut réduit « à un simple dépôt d’armes et de munitions, « un lieu d’exercices et de rassemblement où « les soldats ne venaient que pour les besoins « du service (G. Boissier). »

Toute une population était peu à peu venue se mettre sous la protection de la légion ; une ville fut construite, il en subsiste quelques arcs de triomphe, entre autres celui de Commode et celui de Septime Sévère, dont je ne sais par quel hasard les intelligents constructeurs du pénitencier ont bien voulu ne pas employer les pierres L’arc de Septime Sévère est le plus important et avait sans doute été élevé par les légionnaires reconnaissants. Des statues décoraient ses trois arcades et leurs piédestaux sont encore debout, mais la frise et le fronton ont disparu. Ainsi mutilé le monument n’excite guère l’enthousiasme et je doute que, même

entier, il ait jamais été remarquable. Son architecture est modeste et son ornementation indigente.

D'autres ruines sont éparses dans la plaine et sous les oliviers, ce sont des thermes, des temples, un amphithéâtre ; nous nous contentons de voir celui-ci ou plutôt son emplacement, car ses débris sont insignifiants. Prévenus que les autres ruines sont à peu près dans le même état, nous ne jugeons pas à propos de les chercher et nous réenfourchons nos vélos.

Nous n'avons pas de temps à perdre : il est quatre heures et nous sommes à près de trente kilomètres de Timgad.

Ce n’est pas au hasard que les Romains avaient établi un camp permanent à Lambèse ; ils fermaient ainsi au nord les débouchés de l’Aurès, vaste massif montagneux dont plusieurs sommets dépassent 2.300 mètres. Ces montagnes étaient habitées par des tribus que les Romains ne paraissent jamais avoir domptées complètement.

Depuis Batna ces monts de l’Aurès forment à notre droite une barrière dont nous nous rapprochons à chaque tour de roue. Lambèse est à deux ou trois kilomètres de leurs premiers contreforts, et quand nous avons gravi la hauteur que surmonte un arc de triomphe construit sous Marc-Aurèle, dernier vestige de Yerecunda, quand nous avons dépassé Mar-

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couna, sa ferme et son parc aux centenaires oliviers, l’Aurès se déploie devant nous dans sa majesté, avec ses sommets couverts de neige, et ses pentes abruptes, noires des forêts encore dépouillées.

Mais à notre droite ces pics disparaissent sous un nuage sombre dont les tourbillons s’abaissent déjà vers la plaine et semblent rouler à notre poursuite.

Heureusement la route est excellente et nous n’avons plus qu’à descendre : à peine quelques coups de pédale à donner, c’est le triomphe de la roue libre ! Pourtant le nuage court plus vite que nous, il nous gagne; Timgad apparaît enfin avec le petit hôtel ouvert depuis l’an dernier, nous l’atteignons, nous sommes sauvés. Un quart d’heure plus tard un véritable ouragan secouait les murs de l’hôtel, au milieu d’une trombe de pluie ; il n’était pas six heures et l’obscurité était complète.

Que nous importait maintenant ? Nous étions à l’abri, le manitou de L.., nous avait encore une fois protégés, car je ne sais trop ce que nous serions devenus sous cette averse effroyable, dans le steppe sans refuge, sans abri que nous venons de traverser.

Ce manitou, je finissais par y croire : il avait manifesté sa puissance par des preuves tellement évidentes !

A Hammam-Meskoutine notamment. La gare

est à un kilomètre de l’hôtel ; or L.., a un principe, c'est qu’il faut toujours partir à la dernière minute, et sa joie est de monter dans un wagon déjà en marche. Que de fois l’ai-je vu arrivé par méprise cinq minutes avant le départ, désolé de cet accident, enfourcher son vélo sous prétexte d’un oubli quelconque, d’un objet à acheter et ne revenir que pour jeter sa bécane dans le fourgon.

Grande fut donc ma surprise quand sur le quai d’Hammam, près de dix minutes avant le passage du train, je le vis accourir. Il était rouge, trempé de sueur, haletant. Que s'était-il donc passé? Simplement ceci: L.., s'était, selon son habitude, décidé au dernier moment à gagner la gare, il s’était trompé de chemin et ne s’en était aperçu qu’à deux kilomètres. Courir à perdre haleine le long de la voie, dans l'espoir que le train aurait quelque retard, c'est ce qu’il fit, et il arrivait dix minutes avant l’heure ! — Par quel miracle ? — Sa montre avançait de vingt minutes ! Croyant avoir dix minutes à lui, il en avait trente ! Et notez que ce jour-là seulement la susdite montre avança ! N’est-il pas hors de doute que le manitou s'était fait horloger pour sauver son favori ?

Quoi qu'il en soit, protection ou chance, nous étions à Timgad et nous nous chauffions au feu de la salle à manger.

Il faisait en effet assez froid ; rien ne rappe-

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lait les palmiers du Djérid ni le soleil de Metlaoui, c'est que nous étions à 1072 mètres d’altitude.

Timgad, ou plutôt Thamugas, fut fondée par ordre de Trajan sur un coteau qui se rattache au massif de l'Aurès.Elle prospéra rapidement, fut saccagée par les Vandales, reconstruite par Solomon, lieutenant de Bélisaire, et enfin disparut à la fin du vne siècle, on ne sait trop comment, probablement lors de l'invasion arabe, certainement de façon violente car on a retrouvé beaucoup de squelettes épars dans les rues et les maisons.

Il y trente ans, seul un arc de triomphe à demi enfoncé dans le sol émergeait ; c’était celui élevé à Trajan, fondateur de la cité.

Des fragments de colonnes, des dalles brisées étaient dispersés sur un vaste espace. On commença quelques fouilles en 1881 sous la direction de M.Duthoit et le résultat fut extraordinaire. La ville était restée enfouie sous les terres que le vent et les eaux avaient amoncelées depuis treize cents ans. Entendons-nous cependant. Il ne s'agit pas ici d'une ville surprise tout à coup en pleine vie, stupéfiée pour ainsi dire comme Pompéï,mais de débris restés en place d’une ville ruinée et peu à peu recouverte par le sol.

A Pompéï rien n’a été reconstitué ; les maisons sont telles qu’elles étaient il y a dix-huit cents ans avec leurs fresques, leur mobilier, leurs murailles, les toits seuls et les étages manquent. A Timgad, rien dë semblable, les constructions ont été rasées, détruites complètement ; seules ou à peu près les fondations demeuraient, et ces centaines de colonnes qui aujourd’hui hérissent le sol de leur forêt de pierre et de marbre ont toutes été redressées et remises en place par M. Ballu et ses successeurs. C’est donc une reconstitution que nous voyons, mais une reconstitution faite sur place avec les matériaux romains. Pas toujours cependant ; on a cru bon de relever les murs de toutes les maisons jusqu’à hauteur d’appui et de les cimenter, c’est une erreur d’autant plus regrettable que longtemps on a exhaussé toutes les fondations sans s’inquiéter si elles étaient celles de la ville romaine ou celles des maisons des Berbères, derniers habitants de Thamugas.

Depuis trois ans seulement on a eu soin de n’exhausser que les fondations romaines, ce qui explique pourquoi on ne reconnaît la disposition bien connue des habitations du peuple-roi que dans les quartiers nouvellement déblayés, tandis que dans les premiers découverts les murs berbères coupent les atria, les péristylia et les triclinia de manière à les rendre méconnaissables.

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Grâce à une subvention annuelle de 50.000 fr. à partager avec Lambèse, une grande partie de Timgad a déjà revu le jour.

Construite par les vétérans de la légion Ulpia Victrix, Timgad, comme Lambèse et comme les villes modernes, est coupée à angle droit par des rues droites, de manière à former un damier.

La large rue qui traverse la ville et aboutit à l’Arc de Trajan s’appelle voie Décumane, c’était un tronçon de la route de Théveste à Lambèse. Les noms de Cardo nord et de Cardo sud ont été donnés à deux rues perpendiculaires, au nord et au midi de la voie Décumane.

Ces quatre rues étaient bordées de portiques soutenus par des colonnes dont bien peu ont pu être reconstituées entièrement. Les dalles dont elles sont pavées ont conservé la trace des roues des chars, car les rues ne sont pas, comme à Pompéï, obstruées par ces pierres qui permettaient aux Pompéiens de passer d’un trottoir à l’autre sans marcher sur la chaussée boueuse, mais qui, quoi qu’on en ait dit, devaient rendre les rues de Pompéï impraticables aux voitures traînées par des chevaux.

Ici les trottoirs, quand ils existent, sont très étroits : des galeries le long des maisons en tenaient lieu. Sous les rues sont de vastes égouts, véritables souterrains où un homme peut se tenir debout.

La ville était ceinte de murailles. Sans avoir Timportance de la porte de l’ouest (Farc de Trajan), les autres portes étaient également monumentales et rien ne serait plus facile que de réédifier celle de Fest dont les colonnes, le fronton, les piédestaux et les pierres ont été déterrés et sont couchés sur le sol auprès des assises encore debout.

Le forum était à peu près au centre de Fenceinte. Le forum de Rome, envahi par les temples votifs, les autels, les statues et les constructions impériales, avait peu à peu été réduit à Fétroite via sacra , celui de Timgad au contraire est resté net de toute addition. C'est une place à peu près carrée, mesurant seulement une cinquantaine de mètres sur chaque face. Elle était entourée de galeries et la principale entrée sur la voie Décumane était précédée d’un portique et de dix marches.

La tribune aux harangues, appuyée à un temple dédié à la Victoire, était en pierres ; l’orateur pouvait y gesticuler et marcher à son aise car elle a plus de six mètres de longueur. Les trous du scellement de la rampe de fer se distinguent nettement sur les dalles et l’escalier d’accès existe encore.

La basilique, c’est-à-dire le tribunal, occupait tout un côté du forum : l’estrade des juges, l’autel des dieux protecteurs sont à leurs places.

Tout autour du forum, entre les colonnes.

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des piédestaux ont gardé les noms des empereurs, des préfets et des célébrités locales, dont ils portaient les statues.

Les larges dalles du forum sont intactes et sur certaines on remarque des damiers et des trous creusés pour des jeux de billes et autres. Sur une de ces dalles, autour d’un oiseau grossièrement dessiné et perché sur une fleur, on lit ces mots : venari , lavari, ludere, rider e occest (sic) vivere (1), ce qui prouve qu'il y avait de joyeux drilles à Thamugas.

A droite et au-dessous sont des mots moins faciles à traduire: Qui ever et ocartas .

Derrière le forum le théâtre s’adosse à une colline dans laquelle, selon l’habitude antique, sont taillés les gradins, dont seuls les rangs inférieurs sont aujourd’hui dégagés. Les voûtes qui soutenaient le grand escalier, les colonnes du portique, l’orchestre, les piliers trapus qui supportaient le plancher de la scène et les marches qui y donnaient accès ont été ou déblayés ou réédifiés, et quand les travaux seront terminés, il pourra probablement lutter avec celui de Douggà.

Les thermes, ce luxe romain, étaient nombreux et vastes ; on en a découvert trois bien conservés. Sans doute ce ne sont pas les thermes de Pompéï retrouvés en entier, avec leurs plus

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