‹ Sept semaines en Tunisie et en AlgérieChapitre 7 sur 14 · Chasser, se baigner, jouer, rire, voilà vivre · texte numérisé non relu

Chasser, se baigner, jouer, rire, voilà vivre

menus détails Jusqu'aux patères où les baigneurs accrochaient leurs vêtements ; Timgad ne nous offre pas de ces merveilles, mais les substructions ont été déblayées, les mosaïques qui pavent encore le sol débarrassées et partout il est aisé de reconnaître les différentes salles des bains et surtout le caldarium avec ses deux carrelages superposés entre lesquels circulaient l'air chaud et la vapeur brûlante.

Un des thermes a même gardé ses caves, ses magasins, ses fours, et les morceaux de charbon qui il y a quatorze siècles ont servi à chauffer le bain des derniers Thamugadins s'écrasent sous vos talons.

Bien curieux aussi le beau marché dégagé en 1903 avec ses deux bassins demi-circulaires ceints d'une colonnade, et les boutiques des vendeurs s’arrondissant autour en deux hémicycles. En avant de la cour centrale, d'autres boutiques entouraient un vestibule précédé d’un portique et d'une terrasse. Tout cela, comme on le voit, était pratiquement et artistement aménagé.

Il y avait un autre marché hors de l’enceinte, car, dès le premier siècle de son existence, Thamugas s’était trouvée à l'étroit et la plupart de ses monuments, le Capitole lui-même, étaient au-delà des murailles.

Comme le premier ce marché était précédé d’un portique, et un bassin occupait le centre

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de la cour entourée de colonnades. Les boutiques des vendeurs étaient alignées au fond. Chose singulière : une dalle fixe placée horizontalement à un mètre de hauteur et qui évidemment servait à l’étalage barre l’entrée de chaque boutique, si bien que le marchand devait se glisser par dessous pour pénétrer chez lui.

Quant au Capitole dont je viens de parler, c’est, on le sait, le temple que certaines cités importantes ou privilégiées avaient le droit de posséder à l’instar de Rome et qui, comme celui de la capitale, était dédié à Jupiter Capitolin.

Le Capitole de Thamugas était précédé de beaux propylées redressés aujourd’hui. Un perron de trente-huit degrés conduisait au sommet du soubassement sur lequel il s’élevait.

En 1765, époque où le dessina l'explorateur Bruce, cinq colonnes étaient encore debout. Un tremblement de terre les renversa depuis et les fragments de deux seulement furent retrouvés quand, en 1892, on entreprit les fouilles de ce côté.

Après divers travaux de consolidation au soubassement, ils furent, sous la direction de M. Ballu, replacés en 1897 et aujourd'hui, profilées sur le ciel, visibles de très loin, ces deux colonnes hautes de quatorze mètres dominent la ville ressuscitée.

L’Arc de Trajan a été également l’objet de diverses restaurations. Cet imposant monu-

ment haut de quinze mètres est percé de trois ouvertures, celle du milieu très élevée. Les deux latérales sont surmontées de niches et on y a replacé une statue dont la blancheur immaculée contraste disgracieusement avec la patine sombre du vieil édifice. Quatre colonnes cannelées à élégants chapiteaux complètent cette porte superbe dont Tattique laisse encore lire la dédicace au « divin Trajan ».

A quelques pas, un gracieux édicule consacré au Génie de la Colonie a été redressé dernièrement.

C’est de ce côté, du côté de Lambèse, que les travaux sont poussés actuellement ; les dalles de la voie ont été déblayées et on réinstalle les colonnes des portiques qui la bordaient jusqu’à une longue distance.

Ce nombre incroyable de colonnes donne à Timgad un aspect étrange. Du théâtre ou du Capitole, points culminants de la ville, l’œil plane sur une forêt de fûts de marbre coiffés de leurs chapiteaux, ou tronqués à différentes hauteurs ; le spectacle est magnifique et saisisr sant.

Si Timgad, quoi qu’en disent ses admirateurs, ne peut comme intérêt archéologique et comme conservation être comparé à Pompéï, c’est, après la ville napolitaine, le plus complet ensemble romain qui nous soit parvenu.

Cette ville frontière au pied de l’Aurès tur-

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bulent ressemblait étrangement à la ville de plaisirs couchée au pied du Vésuve enchanteur. Le plan des maisons est identique et celle de Sertius semble copiée sur celle de Pansa à Pompéï. Aux confins du désert comme dans la Campanie, les Romains donnaient invariablement les mêmes dispositions à leurs demeures. Nous retrouvons ici le vestibule, Y atrium, le péristyle, le tablinium , quelquefois au fond Yoccus, rarement un petit jardin. Timgad en renfermait moins encore que la ville de Vénus; dans les plus vastes maisons ils étaient minuscules, une ou deux plate-bandes tout au plus.

Peut-être dans les faubourgs en découvrirat-on quelques-uns plus étendus.

Les fouilles nous ménagent certainement d’autres surprises, car la ville était florissante et M. Vars, le directeur actuel des fouilles, nous disait qu'elle devait avoir compté cent mille habitants. C’est un gros chiffre ; quoiqu’il en soit Thamugas était une cité importante.

On est stupéfait du nombre de villes qui aux premiers siècles de notre ère, peuplaient un pays aujourd’hui si désert. Lambèse était à 25 kilomètres à gauche, Mascula (Kenchela) à 60 kilomètres à droite, un peu plus loin, c’était Théveste (Tébessa) et pourtant jamais la puissance romaine ne fut bien assise dans ces régions remuées par les incessantes révoltes des indigènes.

Je n’ai pas parlé de la cathédrale de Timgad, de divers oratoires, ni du fort byzantin, construit par Solomon, lieutenant de Bélisaire. C’est que des premiers il ne reste que des ruines insignifiantes et que nous n’avons pas vu le fort, assez éloigné de la ville ; ce n’était pas trop d’une journée pour visiter celle-ci, et les heures passaient vite à admirer les monuments, à flâner dans les rues, à pénétrer dans les maisons, à tâcher d’en reconnaître le plan.

Celle de Sertius (Marcus Plqtius Faustus, chevalier romain, ancien commandant des cohortes de l’armée de Numidie, flamine perpétuel, etc., etc.) est particulièrement intéressante ; ses substructions sont bien conservées, et les mosaïques des cours sont presque intactes ainsi que Y impluvium.

Non content de nourrir des poissons dans ses bassins, Sertius leur avait aménagé un vivier inférieur où ils pouvaient déposer leur frai, disposition que nos pisciculteurs pourraient peut-être étudier avec profit.

Ce Sertius paraît avoir été un gros personnage ; sa maison est vaste et lorsqu’il fut nommé flamine perpétuel il avait à ses frais, l’inscription en fait foi, édifié un des marchés. Sa statue et celle de sa femme Cornélia se dressaient à l’entrée de ce marché et la reconnaissance municipale lui en avait élevé une autre dans le Forum.

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Je m’en voudrais de ne pas parler d’un établissement tout autre, des latrines publiques. Autour d’une courette, des banquettes de pierre percées de trous forment des sièges séparés par des dauphins de pierre. Un des sièges a été complètement remis à neuf pour qu’on puisse juger de sa disposition.

M. Durand-Claye, le promoteur du tout à l’égout, avait eu à Timgad des prédécesseurs qu’il ne soupçonnait pas ; le système y était parfaitement organisé, la cour elle-même est creusée de rigoles qui recueillaient les liquides et que nettoyait incessamment l’eau d’une fontaine.

Les « consommateurs » n’étaient pas isolés et pouvaient se voir ; sauf cela, il n’est pas un de nos « quinze centimes » qui puisse être comparé avec les « publics » de Timgad.

Les égouts, ne l’ai-je pas déjà dit ? sont une des choses les plus remarquables de la ville, tant pour leur hauteur que pour leur parfait état de conservation, mais on se demande ce que devenaient leurs résidus. Le ruisseau qui coule à un kilomètre de la ville n’était pas assez fort pour les entraîner ; il est vrai que, nous l’avons vu à El-Djem, les Romains savaient faire jaillir de terre des sources dont aujourd’hui nous nierions la possibilité si nous ne voyions les nombreuses fontaines qui décoraient les angles des carrefours.

Il me reste à dire un mot du musée où ont été réunis une partie des œuvres d’art, une partie seulement, car ce n’est que depuis peu d’années qu’on y a transporté les mosaïques ; jusquelà on les laissait où on les trouvait, et il n’était pas touriste qui n’en emportât comme souvenir quelque parcelle.

De belles œuvres furent ainsi détruites par les intempéries et par les voyageurs. Aujourd’hui on ne laisse sur place que les mosaïques grossières, et toutes celles de quelque valeur sont portées au musée ; elles sont déjà assez nombreuses pour en tapisser les murailles.

Il en est de remarquables : je citerai un Hermaphrodite, un Neptune, et une qui, au dire de M. Yars, représenterait Apollon frappant la nymphe Ambrosia de cécité (qu’était-ce que la nymphe Ambrosia ?) mais pourquoi cette légende mystérieuse, Filadelfis vita ? M. Yars en conclut qu’il devait exister une société : « les Philadelphes » et que cette mosaïque décorait leur salle de réunion. Philadelfls vita, signifierait : Longue vie aux Philadelphes ! Yivent les Philadelphes ! Je n’y vois nul inconvénient.

J’en vois encore moins à ce qu’une autre mosaïque ait pour sujet le Dieu Nérée enlevant la nymphe Doris sous les yeux de sa mère. J’ignorais, je l’avoue, ce rapt impudent ; ce qui est certain c’est que la tête de la mère ou soi-

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disant mère est superbe et exprime une angoisse émouvante.

Les autres objets du musée sont nombreux mais banals, fragments de statues, poteries, ferrailles, clefs, armes rouillées, verres cassés, tout le bric-à-brac habituel des collections d'antiques.

Notre premier programme était de traverser à mulet l’Aurès, du nord au sud, de Timgad à Biskra. Il nous avait fallu renoncer à cette séduisante excursion de sept ou huit jours, la saison était trop peu avancée, la neige obstruait encore les cols et les montagnes étaient impraticables. Le répartiteur d’impôts de Batna, M. G..., rencontré à l’hôtel de Timgad, nous disait n'avoir pu pénétrer dans T Aurès la semaine précédente, et ne s’être tiré d’affaire que grâce à son escorte d’une quinzaine d’Arabes qui avait déblayé un sentier.

Force nous était donc de revenir à Batna.

La journée passée à Timgad avait été sombre, aussi avais-je, en prévision du mauvais temps, retenu une place dans la voiture qui, un jour va de Batna à Timgad, et le lendemain de Timgad à Batna.

Confiant dans son manitou, L... avait méprisé cette précaution ; le regretta-t-il quand il vit le ciel chargé de nuages, la route boueuse et la

pluie tomber ? Peut-être ; pourtant il n'en fit rien paraître, et courageusement, enveloppé de son manteau, il se mit à suivre la voiture.

Le vent soufflait violemment de l’ouest, la route montait ; aussi, malgré ses efforts, eût-il été bientôt laissé en arrière si je n’avais eu pitié de lui et, accroché d'une main à la diligence, le courageux cycliste put continuer sa route.

Quant à moi je m’instruisais des choses du pays auprès de M. G...

L'indigène seul paie des impôts et ces impôts sont lourds. Outre la capitation personnelle due par tout individu mâle ayant jeûné, c'est-àdire ayant environ quatorze ans, et qui varie selon la fortune approximative du contribuable de dix à cent vingt francs, une charrue paie quarante-cinq francs, aussi bien le mauvais coutre arabe que la brabant perfectionnée. Si comme le disait M. G... on a ainsi voulu pousser l’indigène à l’amélioration de ses outils, puisque la charrue française fait l'ouvrage de cinq charrues indigènes, le but n'a pas été atteint et la routine l’a emporté sur l'intérêt : l'Arabe a payé, mais n'a pas changé son instrument. Un bœuf paie 3 francs, un mulet 5 francs, une chèvre 0 fr. 25, un mouton 0 fr. 20, et à ces chiffres, il faut ajouter environ 30 0/0 de centimes additionnels.

Sans doute l’Arabe éviterait ces impôts en se

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faisant naturaliser Français, mais il lui faudrait faire un an de service militaire et se soumettre au code français; les marabouts lui ont persuadé que c’était abandonner l’islamisme, aussi les naturalisations sont-elles en nombre si minime qu’on peut dire qu’il n’y en a pas.

L’impôt est basé sur le nombre des bestiaux possédés au 1er janvier, mais cette année l’hiver a été désastreux. Avec sa résignation fataliste, son mektoub (c’était écrit) et son : En cha Allah (comme il plaît à Dieu) le musulman ne prévoit rien, ne prend aucune précaution contre le froid et la disette : ni refuges pour les troupeaux, ni réserves de fourrages. Or, la neige a été abondante, le froid vif, et des troupeaux de cinq cents moutons ont été réduits à une vingtaine.

Les indigènes demandent donc un nouvel inventaire de leurs bestiaux et c’est pour examiner leurs réclamations que M. G... est en tournée.

La mission n’est pas commode, car les pauvres diables (combien ils ont raison !) essaient de tromper le fisc ; malgré les fortes amendes qui frappent les délinquants surpris, ils cachent une partie de leur bétail dans la montagne et le prétendent mort.

Du reste, ils paient facilement et régulièrement ; quelque lourds que soient ces impôts,

ils le sont moins que ceux dont autrefois les chargeait le bon plaisir des cheicks.

Tout en devisant nous avions dépassé Lambèse et atteint Batna, où L... fatigué et cuirassé de boue, descendait de bécane.

Batna n'a rien d'intéressant ; c’est une ville de garnison fondée en 1844, pourvue d’amples casernes, dont les maisons, presque toutes sans étages, bordent de larges rues droites plantées de platanes que ne verdit pas encore le moindre bourgeon. Un vent aigre fait trouver agréable le feu qui flamboie au buffet de la gare, et pourtant nous sommes au 19 mars.

En quittant Batna, le chemin de fer continue quelque temps à monter dans une région triste et rocheuse ; il atteint 1080 mètres, c'est son point culminant. Maintenant nous quittons le bassin de la Méditerranée et nous allons descendre vers le Sahara ; les eaux que nous rencontrerons, quand elles ne se perdront pas dans les sables, seront tributaires du chott Melrir, tout là-bas dans le désert, à cent kilomètres au sud de Biskra.

Rien cependant jusqu’ici n’annonce l'approche des « pays chauds ». La contrée est toujours désolée, sauf aux alentours des stations, et si le ciel s’éclaircit, la température reste aussi froide.

Les montagnes jaunes se rapprochent, nous longeons de profonds et capricieux ravins creu-

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sés par les eaux, et aujourd’hui complètement à sec ; à droite et à gauche, des rochers forment une sorte de muraille ; encore quelques kilomètres et nous sommes à El-Kantara.

Le flot des touristes ne s'arrête guère à El- Kantara et seuls nous descendons à la petite gare. Que leur faut-il donc à ces touristes et croient-ils qu’un rapide coup d'œil jeté de la voie ferrée leur permet de se rendre compte de la beauté du défilé et de Poasis ?

El-Kantara a un excellent hôtel, l’hôtel Bertrand, au milieu de bosquets verdoyants où se balancent les premiers palmiers, à un endroit où la gorge resserrée subitement ne laisse plus place qu'au torrent et à la route ; encore celleci a-t-elle été conquise sur le rocher.

Quant au chemin de fer, il s'engouffre dans un tunnel.

Cette gorge d’El-Kantara est superbe. Elle commence mal : un lourd et vilain pont de pierre qui n’aboutit à rien et ne rime à rien, la tache que les ingénieurs ne manquent jamais de jeter sur les beaux sites qu'ils peuvent atteindre.

Mais ensuite elle prend une grandeur sauvage qui rappelle les gorges des Schœllenen en Suisse. Si les rochers des Schœllenen sont plus hauts ils ne sont pas plus abrupts, plus nus ; si la Reuss roule autrement d’eau que l’oued Kantara celui-ci est pourtant un véritable tor-

rent et ne ressemble en rien aux oueds desséchés rencontrés depuis Gonstantine. Et comme ces roches sont nuancées, si roses, si rouges, si brunes, si belles en un mot !

Le défilé est court, cinq ou six cents mètres.

Il cesse brusquement. Vous marchez dans une gorge alpestre : un pas de plus, la plaine se déroule devant vous immense, et, tout de suite à vos pieds, comme un décor déployé subitement par un machiniste sublime, Foasis, les palmiers, toute la folle et serrée végétation du sud algérien.

C’est le Foum- es- Sahara, la porte du Sahara, disent les indigènes. Porte d’or, ajoute Elisée Reclus après Fromentin, et Arabes, peintre et géographe ont raison. La transition est subite, inattendue comme celle d’un appartement sombre à la clarté du soleil par une porte brusquement ouverte. Quand nos colonnes débouchèrent ici pour la première fois, elles s’arrêtèrent « dans une subite admiration et « les musiques se mirent à jouer d’enthou- « siasme ». Je comprends cela, ajoute Fromentin ; nous aussi.

L’oasis d’El-Kantara qui compte quatre-vingtdix mille palmiers doit la vie à la rivière qui le traverse. Pas de sources comme dans le Djérid, pas d’eaux sortant de terre au pied des talus sablonneux, rien que l’oued. Supprimez-

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le, c’est le désert. C’est l’oued qui par mille artères va porter l’eau bienfaisante jusqu’aux coins les plus éloignés. Partout où elle atteint, c’est la vie ; là où elle manque, c’est la mort.

Avec son majestueux arrière-plan de rochers verticaux, son large torrent semé de cailloux blancs sur lesquels se penchent les dattiers, l’oasis d’El-Kantara laisse un souvenir inoublia- ‘ ble. Le peintre Guillaumet l’a fixé dans un de ses Tableaux algériens et si enthousiaste qu’elle soit, la description qu’il en donne n’a rien d’exagéré : il y a là des coins délicieux, des abris verdoyants qu’on ne retrouve pas ailleurs.

Trois villages peuplent l’oasis ; nous visitons d’abord sur la rive droite de l’oued, Dahrouia, dit le village rouge, nom qu’il doit à la couleur de ses briques. C’est le village arabe classique, celui que nous avons déjà vu dans le Djérid tunisien : des maisons basses en pisé ou en briques, des murs croûlants, des rues (sont-ce des rues, mais quel nom leur donner?) tortueuses, étroites ici, larges dix pas plus loin, pas de bazars, pas de boutiques, aucun marché, un misérable minaret carré, des fiévreux grelottant dans des encoignures, des aveugles se traînant le long des murailles, des chiens aboyant dans les cours au bord des terrasses et de longues files d’Arabes immobi-

les au soleil le long des murs ou couchés sur les nattes d’alfa des cafés.

Immobiles, certes, et même les enfants.

Nous avons laissé nos vélos au milieu d’un groupe de gamins, contre un mur, vis-à-vis la masure où nous avons bu le kaoua exquis, et dans deux heures nous les retrouverons tels que nous les avons laissés; les enfants n’auront même pas fait tourner une pédale !

Ahmed, notre guide, parle bien le français. L... l’avait pris à l’hôtel et quand il m’avait rejoint dans l’oasis (partir en même temps que moi l’eût déshonoré), j’avais congédié le mien.

Fier de cette préférence, Ahmed voulut la justifier et nous emmena chez lui. Nous avions déjà vu plusieurs intérieurs arabes, celui d’ Ahmed ne différait pas des autres : dans le couloir d’entrée blanchi à la chaux une main peinte pour conjurer le mauvais œil, des cornes suspendues au mur dans le même but, un réduit obscur avec le moulin à café ou plutôt le pilon et ’auge arrondie dans lequel on le moud, et enfin au fond d’une courette la chambre avec un lit bas, des nattes et un banc.

La femme d’ Ahmed est jeune, dix* huit ans, nous dit son mari ; elle est très bronzée, a des sourcils prodigieusement grossis et allongés par la peinture, les ongles et la paume des mains rougis au henné. Elle est vêtue d’une

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simple robe bleu marine et est coquettement coiffée avec des bandeaux, rehaussés de bijoux ; sa toilette a dû lui prendre beaucoup de temps. Elle est assez jolie, et il faut que la fréquentation des Européens ait bien influé sur son mari pour qu’il nous la laisse voir ainsi. Nous n’avons garde d’ailleurs de faire le moindre compliment, ce serait une injure.

Les montagnes d’El-Kantara renferment nombre de sites remarquables ; ne pouvant les visiter tous, nous choisîmes les gorges de Tiiatou.

Partis de bonne heure par le chemin de fer, nous descendions à la station des Tamarins à vingt-quatre kilomètres d’El-Kantara ; nous y trouvions Ahmed et les mulets qu’il nous avait amenés.

L’entrée des gorges est environ à une lieue de la station. Tout de suite la montagne vous enveloppe, vous saisit, et nous admirons l’adresse de nos mulets. Il faut s’en rapporter complètement à eux : les guider serait provoquer une chute sur ces roches glissantes où l’animal ne lève un pied qu’après avoir prudemment assuré un autre.

Il serait au surplus difficile de les diriger là où ils ne veulent pas aller. Un morceau de fer avec une corde à chaque bout, voilà le mors que rien n’assujettit dans la bouche de l’animal et

qui vient à vous dès que vous tirez de côté, aussi mieux vaut laisser le mulet libre, et c’est ce que nous faisons.

Les pentes des montagnes sont rocailleuses et buissonneuses. Si les sommets se redressent assez fièrement formant de chaque côté une muraille ininterrompue, au-dessous ce ne sont qu’éboulis et amas de cailloux tombés des hauteurs.

Au fond du ravin coule un ruisseau qui mur» mure sous les pêchers, les pommiers en fleurs, les saules pleureurs, les palmiers et d’énormes lauriers roses qui malheureusement ne montreiitmême pas encore leurs boutons. De l’orge, des fèves occupent l’espace libre, parcimonieusement mesuré, car il ne s’étend guère sur plus de quatre à cinq mètres de chaque côté du ruisseau, entre les deux versants incultes.

Bientôt, le long de la muraille au flanc de laquelle nous marchons, nous apercevons au loin des taches plus foncées, étagées les unes au-dessus des autres : « le village de Tilatou » dit Ahmed. Nous approchons, ce sont bien des maisons ou plutôt des huttes de terre grise, percées d’une seule ouverture et collées au rocher. Des roseaux, des joncs, quand ce n’est pas le roc surplombant, recouvrent ces tanières.

Je descends de mulet mais je recule aussitôt, le terrain a fléchi sous moi ; je suis sur le toit d’une cabane et ce toit, chargé de gravier.

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n’est qu’une couche de branches de palmier. Au-dessus, au-dessous, d’autres huttes semblables sont dispersées au hasard des anfractuosités du rocher ; il est des demeures plus primitives encore, un trou dans le roc caché par une claie de branchages.

Des gens vivent là sans communication avec personne, ne voyant que les rares touristes attirés par l’étrangeté de leurs habitations et ne possédant que quelques chèvres nourries de l’herbe maigre de la montagne.

Ils nous regardent, indifférents. Que leur importe ces badauds dont ils ne comprennent pas la curiosité ? Ils ne se dérangent même pas pour laisser passer nos mulets.

Sur l’autre versant du ravin, à différentes hauteurs, s’ouvrent des cavernes inaccessibles. C’est là que, lors des razzias des nomades du sud, les indigènes se réfugiaient en grimpant à des cordes qu’ils retiraient ensuite à eux, et ils y attendaient en sûreté que les envahisseurs aient regagné le désert. Plusieurs de ces grottes sont encore habitées et les deux points blancs que nous voyons là-haut piqués contre la noirceur du roc vertical sont deux indigènes assis à laporte de leur «maison», sur quelque étroite saillie invisible à cette distance.

Un peu plus loin, nous sommes au bord du ruisseau sous des pêchers en fleurs et nous déballons nos provisions. Les mulets laissés

libres fourragent la petite prairie, nous déjeunons : il est midi.

Le ciel si pur le matin s’est peu à peu couvert et des gouttes de pluie nous troublent un moment, mais nous en sommes quittes pour quelques averses peu dangereuses.

Nous pouvons donc, sans trop d’ennuis, continuer notre excursion et même nous arrêter une demi-heure devant une vaste caverne qui aux temps préhistoriques a déjà dû abriter des hôtes à peu près semblables à ceux qui l’occupent aujourd’hui.

Tout cela grouille, piaille, réclame des « sordi » et parmi cette guenillerie il y a des hommes superbes et des fillettes aux yeux et aux bras admirables.

Sont-ce des sédentaires, ou des Bédouins? De quoi vivent-ils ? Nous ne leur voyons ni chèvres, ni outils. Que font-ils ? Ahmed ne peut nous renseigner. La seule chose qu’il sait, c’est que le trou « est toujours plein ».

On sort des gorges de Tilatou par le lit même du ruisseau qu’une digue en pierres maintient à une assez grande hauteur contre le rocher, chemin qui ne paraît pas du goût de nos montures, chose compréhensible, car je ne sais comment elles arrivent au bout.

Heureusement pour elles et pour nous ce mauvais pas franchi, nous retrouvons la plaine

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et pendant huit kilomètres la bonne route d’El- Kantara.

Nous sommes de retour à l’hôtel dès trois heures, aussi retournons-nous à l’oasis pour visiter le village noir, qui ne nous semble pas plus noir que le village rouge.

Longtemps nous parcourons ces ruelles bordées de maisons sans autres ouvertures à l’extérieur que la porte, et dont les gouttières, branches creusées de palmiers s’avançant loin des murailles, laissent tomber sur nos têtes l’eau des terrasses.

Aux angles de ces murailles on rencontre souvent une dalle dressée ou une pierre taillée régulièrement, débris romain sans nul doute puisque sur l’une d’elles nous distinguons des lettres latines, un F et un R au milieu d’un mot illisible.

Bien plus, dans le café où nous entrons, deux colonnes en marbre soutiennent le toit et certes elles ne sont pas l’œuvre des Arabes. Une d’elles a conservé une partie de son chapiteau où s’enroule une volute ionique.

Ce café est rempli d’indigènes. Dans le fond, plusieurs, étendus sur les nattes, dorment paisiblement, d’autres font cercle autour de deux vieux Arabes qui jouent aux dames ; un grand nombre enfin, assis le long des murs, fument paisiblement une cigarette devant leur petite

tasse de café et écoutent le concert de deux musettes et d’une darbouka.

L’un des musiciens file des sons prolongés et il semble que son effort tend surtout à longtemps retenir son haleine ; du reste, aucun signe, aucun geste ne témoigne des sentiments des auditeurs.

Les musettes pleurent ou chantent, la darbouka résonne ou se tait au milieu de l’indifférence, ou du moins de l’impassibilité la plus absolue.

Des enfants nous attendent à la porte pour nous crier: « Bonjour! Bonjour! » Beaucoup parlent français, car une école française est ouverte ici et a de nombreux élèves. Cependant, si elle n’est pas obligatoire, l’instruction n’est pas gratuite non plus et le maître est rétribué par ses élèves.

En disant que l’instruction n’est pas obligatoire, j’ai voulu parler de l’instruction française, car un bon musulman doit savoir lire le Koran ; Ahmed m’affirmait même que le Koran en faisait un devoir: je n’ai pu y trouver cette prescription.

Quoi qu’il en soit, partout, dans les plus humbles villages, vous trouvez de ces mécid où, en cercle autour de leur maître accroupi comme eux, les enfants tenant des cartons se balancent en répétant tous à la fois les mots du livre sacré pendant que le maître, la baguette à la

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main, surveille la monotone et machinale récitation. C’est toute l’instruction arabe, et l’étudiant qui a passé quatre ans à la medersa du Caire n’en sait guère plus que ces bambins.

La pluie, qui nous force à hâter le pas pour rentrer à l'hotel Bertrand, modifie nos projets.

Puisque nous n’avions pu le faire de Timgad, nous voulions d’El-Kantara gagner Biskra par l’Aurès, mais comment nous engager dans la montagne par le mauvais temps ? Nous décommandons donc les mulets déjà retenus.

Ce n’est pas l’affaire d’ Ahmed qui comptait nous accompagner dans l'Aurès, aussi le lendemain matin est-il là avec ses mulets. « Il fera « un temps superbe, dans une heure le soleil « sera radieux, il le jure ; qu’il ne revoie « jamais sa femme s'il ne dit pas la vérité ! Ces « nuages-là vont disparaître, aussi n’a-t-il pas « hésité à nous désobéir, il a amené les bêtes, « nous n’avons qu’à monter, il tient l’étrier. » Le pauvre Ahmed en est pour ses frais d’éloquence ; il a trop plu pendant la nuit, le ciel est trop menaçant, nous renvoyons les mulets et nous prenons le train.

La voie continue à descendre. Batna est à 1.047 mètres d’altitude, El-Kantara à 538, Biskra seulement à 122. Les montagnes del’Aurès s’alignent sur la gauche et on y distingue facilement le Djebel Gharribou, une montagne de

sel poussée là par je ne sais quelle fantaisie géologique.

Çà et là dans la plaine des plantations, des cultures importantes, des champs d’orge, des troupeaux de moutons et une heure et demie après avoir quitté El-Kantara nous débarquons à Biskra.

Biskra doit son nom à la cité romaine Bescera dont il ne reste absolument rien.

La ville maure qui lui succéda et que le duc d’Aumale occupa en 1844 est bien modifiée. Biskra est aujourd’hui une ville presque toute moderne, cosmopolite, et l’hiver elle reçoit une nombreuse colonie.

Biskra possède tous les « agréments » de la ville d’eaux : luxueux hôtels, casino, magasins de « souvenirs » tout ce qu’on trouve à Vichy et à Biarritz.

Pour ne pas renier complètement la couleur locale on a donné au casino la forme d’une mosquée ; l’hôtel de ville, très réussi d’ailleurs comme pastiche, réunit sur sa façade des échantillons fantaisistes de tous les styles arabes et les hôtels ont leurs cours entourées d’arcades mauresques, l’un d’eux a même un minaret ! Enfin « une fois par semaine la colonie étran- « gère peut au Casino assister aux danses des « Ouled-Naïls sans avoir à craindre la promis-

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« cuité avec les Arabes dans les cafés maures. »

Vous pensez comme tout ceci est notre afïaire à nous qui recherchons cette « promiscuité » ! Aussi avons-nous bientôt parcouru ces rues tirées au cordeau et même le jardin public, coquet certes avec ses caroubiers en berceaux, ses orangers touffus et ses palmiers, mais trop bien aligné, trop peigné, trop « parc Monceau ».

Un orage violent nous force soudain à le quitter et à nous réfugier dans un café maure au milieu de la « promiscuité arabe». Tonnerre, éclairs, averses diluviennes, rien n'y manque, et quand nous pouvons quitter notre abri, les chemins détrempés sont couverts d’une boue abominable.

Trois kilomètres nous séparent du « vieux « Biskra » et ils sont rapidement franchis grâce au tramway qui suit la route jalonnée déjà de plusieurs villas. A peu près à mi-chemin s'élève un hôpital fondé par le cardinal Lavigerie et qui devait être le quartier général des « frères « armés du Sahara ».

Le grand cardinal (l'histoire lui donnera ce nom) fut un des fervents hôtes de Biskra et la ville reconnaissante lui a érigé une statue très théâtrale et qui par conséquent doit ressembler à son modèle car on sait que le cardinal aimait l'apparat et se promenait volontiers tout vêtu de pourpre. Il avait su se faire aimer des indigènes et notre nouveau guide, Ali, un type sin-

gulier dont j’aurai à parler, disait de lui : « C’était un bon homme, un vrai bon homme ! » L’hôpital où les Arabes sont soignés gratuitement n’est pas étranger à cette vénération.

Un peu plus loin est le jardin Landon, une merveille, assure-t-on, quelque chose comme le jardin des îles Borromées, mais cette merveille est fragile, on ne la visite pas les jours de pluie ! Nous en avons peu de regret; à ces jardins d’étagère qui craignent une tache de boue et dont les arbres sont sans doute époussetés chaque matin, combien nous préférons la libre végétation des oasis!

Le tramway s’arrête au pied d’une butte surmontée de murailles en terre et de tours effondrées : c’est un fort turc construit au xvf siècle par Hassan Aga et dont la pluie achève la lente destruction.

Du haut de la butte où s’étalent ces lam diables ruines la vue est fort belle et s’étend sur une grande partie de l’oasis.

Cette oasis est arrosée par des saignées faites à l’oued qui descend d’El-Kantara et prend ici le nom d’oued Biskra. Si l’oued tarit, c’en est fait des palmiers et cette menace est toujours suspendue sur la tête des indigènes. Qu’ils se soulèvent, qu’ils tentent de renouveler le massacre de 1846, et du fort Saint-Germain, la citadelle de Biskra, le commandant détournera la rivière et la jettera dans le désert.

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L’oasis renferme six hameaux dont l’ensemble est connu sous le nom de vieux Biskra. Ils ont conservé intacte la physionomie des villages arabes les plus reculés; chaque détour des rues ménage une surprise au visiteur, tantôt ce sont des palmiers dont les cimes se rejoignent sur vos têtes, tantôt une porte mauresque. Ici, au bord d’un ruisseau un olivier centenaire courbé laisse entrevoir le minaret de la mosquée de Sidi Malek et nul peintre ne pourrait souhaiter décor plus séduisant ; là, c’est le tombeau de Sidi Lhassen coiffé d’une sorte de dôme en forme de poire bossuée. Derrière ces palmiers, voici le marabout de Sidi Zergour avec une étrange koubba, tout blanc au milieu d’un cimetière dont les pierres hérissent le sol, un peu plus loin nous escaladons le minaret carré de la mosquée de Sidi Moussa. Partout c’est la vie arabe : le muezzin invoque Allah du haut d’une terrasse, les indigènes marchent lentement ou dorment au soleil, les femmes se voilent aussitôt qu’elles nous aperçoivent, et les gamins accourent en criant « sordi, sordi ! » Ceux-là savent fort bien aussi demander en français et parmi les cinq ou six qui se sont faits nos compagnons, deux lisent même assez couramment; aussi l’un d’eux voudrait-il venir à Paris. Il ne sait rien faire : qu’importe, il est persuadé qu’il y ferait fortune. Est-ce qu’à Paris tout le monde n’est pas riche?

Le désir de faire fortune, le mécontentement de leur sort, voilà le profit que ces bambins ont retiré de l'école française. Combien sont plus heureux ceux-là qui, à peine vêtus de haillons, nous regardent de loin, et déjà, comme leurs pères, s'étendent au soleil et dorment le long des murs!

On ne vient pas à Biskra sans voir les Ouled- Naïls. Les Ouled-Naïls sont la gloire de Biskra. Tout le monde sait comment elles gagnent leur dot : c'est la coutume dans la tribu qui habite aux environs de Laghouat. Quand une fille après quelques années revient au pays avec un triple collier de sequins d'or, on ne lui demande pas comment elle se les a procurés et elle peut prétendre aux plus beaux partis.

A Biskra, assure l'aimable hôtelier des Zibans, il n'y a que trois ou quatre authentiques Ouled-Naïls ; cela n'empêche pas que la rue où demeurent les prostituées s’appelle la rue des Ouled-Naïls (la rue Sainte, disent les Arabes), et qu’il ne soit obligatoire d'aller y passer une soirée dans un des cafés où ces dames exécutent, la danse du ventre.

Nous ne manquâmes pas à ce devoir, je ne dis pas à ce plaisir. A Biskra, à Tunis, au Caire, la danse du ventre ne m’a jamais séduit, et nous la revoyons ici telle que nous l’avons déjà vue : des déhanchements obscènes et disgracieux mimés aux sons de l'éternelle et mono-

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tone musique arabe scandée par les coups de la darbouka.

Les danseuses sont richement habillées ; elles portent des bijoux aux oreilles, au front, aux bras et aux jambes, et le nombre des louis suspendus à leurs cous fait présumer qu’elles ne tarderont pas à pouvoir convoler en justes noces; l’une d’elles, nous affirme Ali, n’appartient pas au beau sexe, malgré son costume féminin. Elles sollicitent les Européens présents d’allonger leurs colliers : deux ou trois touristes se laissent aller d’une piécette d’argent, mais mon compagnon et moi demeurons incorruptibles.

Dans la rue le spectacle est peu intéressant. A Constantine, dans ces ruelles sordides, tortueuses, à peine éclairées, cette foule bruyante, ces filles derrière leurs grilles, ces portes entr’ouvertes étaient amusantes ; c’était un coin de vie, peut-être pas très moral, mais à coup sûr très oriental.

Ici, dans cette rue tirée au cordeau, bordée de trottoirs réguliers, avec ces portes ouvertes donnant accès sur un raide escalier au bas duquel, à côté d’une bougie qui fait luire sa ceinture d’argent large comme une cuirasse, l’Ouled- Nâïl, vraie ou fausse, presque toujours laide et ridée, assise sur une marche, attend l’amateur, le spectacle est banal et répugnant.

Les Arabes eux-mêmes semblent en avoir

conscience, et au lieu d’entrer fièrement comme à Constantine,ils se glissent presque en cachette, comme honteusement. Que diable tout cela a-t-il de si curieux? Nous n’y retournerons certes pas, malgré la satisfaction d’amour-propre que nous avons pu goûter en nous entendant appeler « gros chéri ».

Dans une rue voisine, un café regorge sinon de consommateurs, du moins d’auditeurs : sur une estrade un Arabe lit avec une volubilité incroyable, et devant lui, serrés et muets, soixante musulmans écoutent. Que lit-il ? Les exploits d’Antar, l’Hercule arabe qui, même après sa mort épouvantait les ennemis, ses fils ayant lié son cadavre sur un cheval qu’ils guidaient aux combats. Et ces aventures fantastiques semblent passionner les auditeurs qui ne quittent pas de l’œil le lecteur. Celui ci continue à lire, avec quelle rapidité! Les feuillets tournent à chaque instant sous sa main. Il lit d’ailleurs, cela se sent, avec intelligence ; il module sa voix et s’accompagne parfois de gestes énergiques. C’est un lecteur de profession et chaque auditeur lui doit une petite rémunération.

Que recevrait un artiste qui, dans un café parisien, lirait la Chanson de Roland et les exploits de l’empereur « à la barbe florie ? »

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Peu de touristes vont à Biskra sans pousser jusqu’à Sidi-Okba, une oasis de 66.000 palmiers à vingt-deux kilomètres. Après l’orage de la veille je voulais m’y rendre en voiture ou à mulet. L... insista tellement que je partis à vélo avec lui.

A cinq cents mètres de Biskra nous sommes arrêtés par l’oued, peu profond mais large. Nous parlementons avec un indigène qui mène boire ses mulets pour qu’il nous transporte de l’autre côté, nous et nos vélos. Il réclame un prix exagéré pour un si modeste trajet ; nous offrons deux francs, il refuse et tandis que nous croyant à sa merci il nous regarde d’un air narquois, L... se lance à vélo dans l’oued. Gomment, parmi ces galets et ces quartiers de roches, dans cette eau trouble et rapide qui atteignait le moyeu de sa machine, parvint-il sans « pelle » à l’autre bord, je ne sais.

Moins jeune et moins adroit, je me préparais simplement à traverser l’oued la bécane sur le dos, quand, une voiture survenant, j’en profitai pour gagner l’autre rive aux yeux de l’indigène déconfit.

Nous n’étions guère plus avancés; la route était abominablement détrempée, impraticable. Le manitou vint encore à notre aide ; l’orage d’hier avait tourné vers le sud et à un kilomètre du gué la route devenait cyclable, non certes comme celles de Bourgogne ou de Normandie,

suffisamment pourtant pour une route des Zibans.

Nous pouvions du reste appliquer le système de nos charretiers, passer à côté. A côté, ici, c'est le steppe de Gafsa retrouvé, un terrain argileux, plat, parsemé de touffes d ’harmels, de metenams aux tiges grêles et blanches et d’une herbe verte et flexible dont j’ignore le nom, piste merveilleuse où nos vélos roulent semant la terreur parmi des centaines de lézards qui, devant cet ennemi inconnu, s’enfuient effarés.

Nous atteignons ainsi l’oasis. « Vous ne trouve verez rien à Sidi-Okba », nous avait-on dit, et nous avions apporté des provisions.

Il y a pourtant à Sidi-Okba un restaurant, mieux que cela, une guinguette, une vraie guinguette de la banlieue parisienne, avec des berceaux, des bosquets, des treillages verts et même, ô civilisation! des boules de verre coloré suspendues.

Oh ! la bonne heure passée là, sous la tonnelle parfumée de jasmins et de rosiers ombragés de palmiers !

Sidi-Okba doit son nom au fondateur de Kairouan. Après avoir atteint l'Atlantique il regagnait l’Orient, traînant à sa suite de gré ou de force, l’histoire n’est pas claire, un berbère de l'Aurès, Koceïla. En traversant son ancien royaume, celui-ci se révolta et Okba

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périt avec tous ses compagnons à l’assaut de Thérida, auprès du chott Melrir.

Son tombeau attire un grand nombre de pèlerins. La mosquée est en même temps une médersa et dans les cours, entre les entrecolonnements, dans les coins, des étudiants de tout âge, isolés ou groupés, ânonnent à haute voix les versets du Koran. Ils sont, paraît-il, quatre cents.

La mosquée est vaste ; des colonnes, quelquesunes antiques, la divisent en sept nefs. Près du mihrab, protégé par un treillage devant lequel deux musulmans sont en prière, nous apercevons le tombeau vénéré ou plutôt les étoffes vertes et blanches qui le cachent entièrement.

Quant à la mosquée qui est, dit-on, le plus ancien monument de l’Islam en Algérie, elle est d’aspect misérable et n'a absolument rien d’intéressant pour le voyageur ; seul le minaret carré et crénelé, reconstruit nouvellement, a des arcatures qui ne sont pas sans grâce.

La ville vaut la mosquée. Aussi délabrée que Tozeur,elle n’a pas ses jolies maisons aux appareils variés; c’est un assemblage de masures de terre où pas une porte, pas un pilastre, pas même un loquet, rien enfin ne mérite un regard.

Ce n’est pas à dire que la visite n’en soit pas à faire: ces masures à demi effondrées, ces

murailles grises ajourées à peine de quelques étroites fenêtres, ces terrasses qui allongent au-dessus de nos têtes les tentacules de leurs longues gouttières de bois, ces échoppes protégées du soleil par d’inénarrables loques, ces quartiers de chèvres et de moutons qui, saignants, pendent aux étals des bouchers auprès des têtes coupées sous un bourdonnement de mouches noires et ont laissé aux murs blanchis de chaux de longues traînées rougeâtres, cette foule d’ânes, de mulets, de chameaux qui aujourd’hui, jour de marché, se pressent dans le dédale tortueux des ruelles, tout cela forme un ensemble des plus pittoresques.

Les rues de Sidi-Okba sont particulièrement vivantes et on se demande comment une population si nombreuse peut vivre dans cette petite oasis. Le marché regorge de fruits, de légumes, de gâteaux, de grains divers amoncelés devant les vendeurs, et dans les cafés nous pouvons jouir largement de cette « promiscuité arabe », terreur des touristes de Biskra.

A ce propos une réflexion. « Prenez du « pirèthre en quantité, nous avait-on dit, vous « en aurez besoin, surtout si vous approchez « des indigènes. » Nous avions donc emporté ample provision de la poudre précieuse. Est-ce à la saison, est-ce à quelqu’autre cause que nous avons dû notre immunité ? Je l’ignore, mais du premier jour du voyage au dernier, nous

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n’eûmes pas à entamer nos provisions insecticides, pas même à combattre ce que Toppfer appelait les « kangourous sauteurs » , et cependant Dieu sait que de fois nous nous sommes assis sur des nattes à l’instant quittées par des indigènes loqueteux, que de fois nous avons eu pour voisins des musulmans qui certes ne pratiquaient pas les cinq ablutions prescrites par le Prophète ! Je n’explique pas, je constate.

Sidi-Okba est à la limite du Sahara ; au sud c’est le désert sans eau, sans routes, infini. Et cependant, du palmier sous lequel nous sommes arrêtés à contempler Pimmensité lumineuse sous le soleil, il nous semble à l’horizon apercevoir une oasis, ou plutôt une ligne sombre semblable à une oasis lointaine. « C’est le mirage », nous dit Ali. Deux ou trois indigènes confirment. Chaque jour l’après-midi, quand le soleil brille, cette barre noire apparaît.

Ceci ne ressemble guère aux descriptions de mirage que j’ai lues. Les soldats de Bonaparte en Égypte se précipitaient en avant croyant puiser dans des sources soudain apparues, les voyageurs distinguent des palmiers balancés au vent, des minarets, des lacs, des villes, bien d’autres choses encore, et je me rappelle avoir dans mon traité de physique lu jadis une explication de ce phénomène à laquelle j’avoue du reste n’avoir rien compris.

Si donc ce que nous avons vu à Sidi-Okba est le mirage, il faudrait diablement en rabattre sur ces descriptions ; ou le mirage de Sidi- Okba est une ombre de mirage, ou, chose plus probable, ce n’est pas du tout le mirage, car a-t-on jamais vu un mirage se reproduire quotidiennement à heure fixe ?

Nous aurions pu demander cette explication à l’instituteur, car Sidi-Okba possède une école française. Le bâtiment est à peu près semblable à nos écoles de village : une cour, un préau, deux salles, une pour les plus grands élèves et l’autre pour les petits.

A notre entrée les enfants se lèvent et l’instituteur s’approche, accueillant ; nous causons : est-il satisfait de ses élèves ? Oui, certes ; ils sont intelligents, doués d’une mémoire excellente. En voici la preuve : des enfants de dix ans, après six ou huit mois de classe, nous

donnent la réplique en français. Seulement ,

il y a un seulement, ils manquent de jugement et ils sont menteurs, mais menteurs effroyablement. Même pris sur le fait, ils nient avec effronterie, avec une inlassable persistance, ils nient toujours. Sans connaître le conseil d’Avinain, ils le mettent imperturbablement en pratique et partout les efforts des maîtres français ont échoué contre ce vice qui semble inhérent à la race. Puis tout à coup vers douze ans, à l’âge où sous ce climat commence la puberté,

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l'enfant devient paresseux, vagabond, indiscr pliné, et ne songe plus qu'à une chose qui n’a aucun rapport avec l'école.

Ce qu’on leur apprend ? A lire, à écrire le français, des notions élémentaires de calcul et quelques mots de géographie. On parait avoir renoncé, du moins dans le sud, à ces abracadabrantes leçons où, c'est Paul Bert qui le rapporte, le maître dictait à ses élèves « les remords de « Frédégonde » et plus récemment faisait réciter devant M. Berthelot et M. Buisson, inspecteur général de l'instruction publique, « la liste des « ministères qui se sont succédé depuis Louis « Philippe ! » Notre histoire, surtout enseignée d'une manière aussi inepte, n’intéresse guère ces enfants mais il en est autrement de la géographie ; ils connaissent les capitales de l'Europe et les principales villes de l'Algérie et ils nous désignent sur la carte celles que nous leur demandons. Ils aiment les récits de voyage, et connaissent, par quels moyens ? on ne sait, ce qui se passe au dehors ; ce sont ses élèves qui ont appris à l’instituteur la mort de Félix Faure avant qu’aucun télégramme fut parvenu à Sidi-Okba.

L’instituteur nous conduit ensuite dans la salle des petits : la classe est faite par sa sœur, jolie jeune fille de dix-huit à vingt ans, blonde et très gaie. Précisément nous la trouvons riant aux éclats; elle ne sait pas un mot d'arabe,

et tâche de faire comprendre à ses élèves ce que c’est qu’un képi : elle en a dessiné un au tableau et un enfant a dit « casserole » ; de là sa joie.

C’est, on le voit, la méthode Berlitz dans toute sa rigueur, et là, comme ailleurs, elle réussit. La gentille maîtresse d’école est fière des résultats obtenus : « Lève-toi », dit-elle à un bambin de cinq ou six ans et l’enfant se lève en disant : « Je me lève ». « Ya au tableau », et l’enfant y va en répétant :« Je vais au tableau», « Dis à ton voisin de lire ce mot », « l’élève répond: « Je dis à mon voisin de lire ce mot », ainsi de suite. Avec cette méthode employée dans les écoles tunisiennes et algériennes l’enfant apprend à substituer un mot à un autre et prouve qu’il a compris. Il comprend d’ailleurs fort bien et je ne sais plus où j’ai lu qu’un maître ayant dicté cette phrase : « Le fran- « çais est une langue belle et facile », le bambin avait écrit : « Le français est une langue « belle mais difficile ». Combien d’enfants de nos écoles primaires auraient cet esprit ?

Nous quittons ces braves instituteurs si isolés, si perdus, en leur souhaitant bonne chance avec leurs élèves, et la petite maîtresse nous envoie son plus gracieux sourire pendant que son frère nous serre la main.

Il est temps de regagner Biskra ; pour éviter les fondrières de la route encore inache-

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vée, nous prenons sur la droite en plein désert et roulent les vélos ! Le sol est excellent et si nous devons zigzaguer pour éviter les touffes d ’harmels, cela nous retarde à peine, mais soudain un oued apparaît : impossible de le franchir, la rive est vaseuse, qui sait jusqu’où nous enfoncerions ? Nous nous sommes peu à peu éloignés de la route que nous avons perdue de vue. Ya-t-il falloir revenir à Sidi-Okba, tout là-bas ? Quelque ennuyeux que cela soit, il faut nous y résigner ; heureusement au bout d’une heure nous retrouvons la route et, à force pédales, nous roulons vers Biskra. La nuit tombe au moment où nous atteignons l’oued Biskra. L... recommence son exploit du matin avec le même succès et j’ai la chance de trouver sur le bord deux indigènes dont l’un porte ma bécane tandis que l’autre me charge comme un sac de blé et me transporte sur l'autre rive.

Nous rentrons à l’hôtel des Zibans au moment où on allume les réverbères ; la nuit peut venir maintenant, peu nous importe. Loué encore une fois soit le manitou protecteur !

La journée du 23 mars fut remplie par des flâneries en ville sous les allées ombreuses du jardin public et par une nouvelle promenade au vieux Biskra. Nous disons adieu aux villages, au fort turc et à l’oasis, et Ali attache un lambeau d’étoffe au Sidi-Draia, l’arbre fétiche, pour

nous porter bonheur, car demain nous partons.

N'ayant pu aller par l’Aurès d'El-Kantara à Biskra, nous irons de Biskra à El-Kantara. Nous avons expédié nos bicyclettes et nous avons retenu des mulets.

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