CHAPITRE VII
l’aurès.
Quand le matin nous vîmes arriver ces mulets conduits par une dizaine d’Arabes, nous hésitâmes. Comment ces bêtes misérables, étiques, couvertes de crottin et de fumier auraientelles la force de nous porter ? Et quels ber dâs ! Usés, un paquet de haillons. Enfin nous nous décidons : nos couvertures repliées remplacent les étriers absents et nos provisions s'entassent dans les telis, ces doubles sacs jetés en travers du berdâ. Si les mulets ne peuvent marcher, nous les quitterons ce soir et nous en chercherons d'autres à l’étape : « N’ayez «peur, bonnes bêtes », dit Ali. Il n’en sait absolument rien, il a trouvé des Beni-Ferrah qui rentrent chez eux et il a loué leurs mulets, voilà tout. Les mulets, il ne les connaît pas plus que nous et cependant il se trouve avoir raison ; ces animaux d’aspect si lamentable étaient
robustes et ne fléchirent pas une fois sous le poids pendant les quatre jours de l'excursion » Dieu sait pourtant si la route fut dure et montueuse mais ils semblaient avoir des sabots prenants et s’accrocher aux anfractuosités des rochers ; bien entendu, ils n'étaient pas ferrés.
Notre caravane ne payait guère de mine : des mulets piteux, harnachés de cordes et de haillons, huit indigènes plus loqueteux les uns que les autres. Ali et nous.
Les maîtres des mulets nous accompagnent, ils mettront trois jours de plus pour rentrer chez eux, qu'est-ce que cela? Time is money n'est pas arabe.
Aussitôt Biskra quittée et quelques maigres champs d'orge traversés, nous entrons dans la plaine pierreuse qui s’étend jusqu'aux premiers contreforts de l'Aurès, plaine aride où poussent seulement ces herbes rudes, que les Arabes nomment veda, si grises et si desséchées qu'on ne sait si elles vivent.
En approchant de la montagne, la plaine se vallonné et le long d'une étroite rigole nous rencontrons une trentaine d'indigènes qui se livrent à une occupation étrange. A l’aide de feuilles de palmiers ils balaient le sol jusqu’à la rigole, tandis que l'un d'eux frappe l’eau à tour de bras et que d’autres mettent le feu aux touffes d’herbe.
C'est que des sauterelles ont été signalées,
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et en effet le sol est criblé d’une myriade de taches noires grouillantes, grosses à peine comme des mouches ; ce sont les terribles insectes. Nymphes encore, elles ne peuvent que sautiller, c’est le moment de les combattre ; dans quelques jours elles auraient des ailes, prendraient leur vol et iraient s’abattre sur Biskra.
Elles ne paraissent pas extrêmement nombreuses et ne couvrent guère le long du ruisseau que deux ou trois cents mètres, peut-être les combattants réussiront-ils à les détruire.
Quelquefois, on le sait, le nombre des acridiens est tellement formidable que des centaines d’indigènes, aidés de compagnies de soldats, ne parviennent pas à endiguer l’invasion ; alors c’est un désastre, tout est dévasté, rongé, anéanti.
Heureusement ces accidents deviennent plus rares depuis que les Européens, à la résignation musulmane et au mektoub , ont opposé la fière devise romaine : « Aide-toi, le ciel t’aidera. »
Un peu plus loin, dans un repli de terrain, nous trouvons la petite oasis de Branès : quelques milliers de palmiers autour d’un hameau. Il est midi, nous choisissons un tapis vert à l’ombre de palmiers et d’eucalyptus, sur le bord d’un ruisseau tapageur et clair ; nous déballons nos provisions et nos compagnons vont au village acheter les quelques dattes suffisantes pour
leur repas frugal. Quant aux mulets, sans aucune gêne ni respect du bien d’autrui, ils broutent à côté de nous l’herbe épaisse du pré. Des indigènes arrivent et les regardent sans rien dire. Avec nos idées françaises si particularités, si « propriétaires » nous ne comprenons guère cette intrusion si aisément acceptée, cette dîme prélevée autoritairement par l’étranger, cette hospitalité si démesurément large qu’on l’escompte sans même aviser l’hôte.
Nous demandons des explications à Ali. Il répond : « Ça se fait comme ça » ; nous ne pouvons en tirer autre chose.
Un type, cet Ali ! Pas beau, très brun, il est né aux environs de Biskra, et la fréquentation des étrangers en a fait un singulier individu. Les prescriptions du Koran, il s’en f... (sic) ; il boit du vin, mange du porc à la barbe de ses compagnons, il en mangerait à la barbe du Prophète, mais plus tard il ira à la Mecque et cela lui vaudra l’absolution plénière. Il se fixera même à la Mecque, car « la Mecque « est une grande ville, la plus belle ville du « monde, et là on gagne de l’argent tant qu'on « veut. » N’essayez pas de le détromper, il ne vous croirait pas. Tout comme son homonyme de Kairouan il sait que les Juives, la nuit, rendent des vers par la bouche et la preuve c'est qu’un capitaine de Batna a renvoyé sa maîtresse parce qu’une nuit il a vu des vers grouiller
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entre ses dents. N’est-il pas certain aussi qu’à regarder la lune l’œil devient malade et tomberait si on la regardait pendant une heure? L... combat ces superstitions, moi pas, au contraire ; je les trouve amusantes et je me plais à les confirmer : les vers des Juives, c’est exact, seulement en Europe, elles les font rentrer avec une drogue qu’elles prennent chaque soir et c’est pour cela que beaucoup de Français ignorent qu’elles en ont. « Là, voyez-vous, dit triomphalement Ali à mon compagnon, je savais bien ! »
Pourquoi désillusionner ce brave homme ? Est-ce que chaque jour, en Europe, nous n’entendons pas des gens dire des choses aussi bizarres et les contredisons-nous pour cela ? r Branès est déjà dans une région accidentée, et à quelques centaines de mètres plus loin on entre dans le massif de l’Aurès. Il s’annonce par une brèche ouverte entre deux croupes rocailleuses par laquelle s’épanche un oued large, l’oued Abdi, rapide et assez profond puisque, en le traversant, nos mulets ont de l’eau jusqu’au ventre.
Dès lors c’est une succession ininterrompue de montées et de descentes sur le flanc des montagnes abruptes et rocheuses, et de traversées de l’oued dont par moment nous empruntons le lit; le pays devient de plus en plus sauvage, les montagnes succèdent aux
montagnes, la solitude est absolue et rien ne rappelle l’existence de l’homme.
Enfin le soir, au pied des montagnes roses dont le soleil abaissé teint le front d’un rose plus vif encore, nous apercevons une longue tache verte semblable à quelque immense serpent déroulé dans le ravin: c’est l’oasis de Djemorah.
Au centre, sur un mamelon qu’enveloppent les replis du serpent vert, sont échelonnées les maisons grises et basses d’un village. Des coups de feu retentissent : une centaine d'in-
digènes sont assemblés devant une des maisons. « C’est une noce », dit Ali. Soudain la fusillade cesse, les gens de la noce s’arrêtent. Qu’y a-t-il? On nous a vus et on s’inquiète. Ne sommes-nous pas des contrôleurs, des « persécuteurs », comme disent nos paysans ? Ali nous l’explique, il est interdit aux Arabes d’avoir des armes à feu et de la poudre ; les exceptions ne sont autorisées qu’avec difficulté. Or, ces prescriptions ne sont guère observées, témoin les coups de feu entendus, et les indi gènes, à notre vue, ont caché leurs armes. Bientôt rassurés, ils les reprennent et la pétarade recommence.
Encore une rude montée et nous sommes à l’autre bout de l’oasis, devant la maison du cheick. En Aurès il n’y a ni auberge, ni fondouck, pas même d’abri pour l’étranger ; celui-
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ci va tout simplement demander l’hospitalité au cheik qui, sans s’enquérir de rien, la donne aussitôt à « celui qu’ Allah lui envoie ».
Ici le cheik, Darraji ben Ahmed Hadji, est un homme d’une quarantaine d’années, aux yeux expressifs. « La maison est à nous. »
Bientôt la table est servie : au couscouss et au méchoui nationaux nous ajoutons une boîte de sardines et un morceau de bœuf à la gelée, aussi quand un poulet apparaît nous nous récrions. Qu’importe? « Il a été tué pour vous, dit le « cheik, vous l’emporterez » et il faut accepter pour ne pas froisser notre hôte.
La conversation serait difficile avec lui qui ne sait pas un mot de français si son frère ne nous servait d’interprète. Il nous sert aussi de domestique, car nulle part aucun autre que le cheik ne s’est assis avec nous, et c’est le frère qui nous apporte les plats. Pourquoi? « Ça se fait comme ça » m’a, le lendemain, répondu Ali. Pourquoi cela se fait-il comme cela ? Est-ce honneur rendu à l’hôte ; est-ce au contraire que le cheik considère comme un devoir de sa charge de recevoir les étrangers, mais ne veut pas infliger à d’autres qu’à lui la corvée de manger avec les Roumis ? A d’autres plus au courant des mœurs indigènes de se prononcer.
En tout cas, Darraji ben Ahmed ne paraît pas remplir une corvée, il mange de fort bon appé-
tit et boit largement à la bouteille de vin. C’est le seul Arabe à qui j’ai vu commettre cette grave infraction aux lois du Prophète.
Mais je viens de me servir d’un terme impropre; j’ai dit Arabe et Darraji n’est pas Arabe, il est Kabyle, Chaouia pour employer le terme local, et le Chaouia n’a que la religion de commun avec l’Arabe ; encore, notre hôte en est un exemple, met-il beaucoup d’eau dans son vin ou, pour être plus exact, de vin dans son eau.
C’est une chose singulière que, séparés par une cinquantaine de lieues, les deux massifs montagneux de l’Algérie, la Kabylie et l’Aurès, soient habités par une même race qui ne s’est jamais mélangée avec les envahisseurs. Fiîs des Berbères autochtones, les Kabyles du Djurjura, les Chaouias de PAurès parlent la même langue, ont les mêmes mœurs et cependant s’ignorent complètement. Le cheik de Djemorah n’avait jamais entendu parler de ses frères de Kabylie.
Ils habitent comme deux oasis au milieu du désert ou plutôt deux îles que n’ont jamais submergées les flots des conquérants battant leurs falaises escarpées.
Les Romains pénétrèrent bien dans l’Aurès et une inscription sur un des rocs du défilé de Kouga a prouvé à Saint- Arnaud que la sixième légion l’avait traversé dix-huit cents ans avant
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son régiment, mais ils n’ont jamais pu y asseoir complètement leur domination.
Nous avons vu qu’un roi de l’Aurès, Koceïla, battit et tua Okba ; après sa victoire, Koceïla marcha sur Kairouan, s’en empara, mais un second flot de l’invasion arabe le submergea et il périt dans sa défaite.
Le drapeau de l’indépendance fut alors relevé par une femme, une Jeanne d’Arc berbère, Dihia Kahena. Après une éclatante victoire sur le général Hassan, elle voulut, pour se prémunir contre une nouvelle invasion, mettre un désert entre elle et les Arabes : elle ravagea toute la contrée, incendiant les villages, rasant les oliviers de Sousse à Sfax, et de Sfax à Gabès. C’était provoquer de terribles haines. Khaleb, un musulman qu’elle avait adopté, la trahit et guida les soldats d’Hassan. La Kahena fut vaincue et tuée et sa tête envoyée à Bagdad. Ses partisans furent exterminés, et l’islamisme fut définitivement vainqueur.
De nos jours le duc d’Aumale en 1844 poursuivit dans les montagnes de l’Aurès Ahmed, le bey de Constantine, qui s’y était réfugié après la prise de sa capitale, et soumit la contrée. Ce ne fut pas pour longtemps : l’année suivante Bedeau dut faire une nouvelle campagne; enfin en 1848, le colonel Canrobert s’empara d’ Ahmed et de sa smala.
En 1849, nouveau soulèvement : le centre
de la résistance était Nara. Le 4 janvier 1850, Canrobert fit donner l’assaut et la prise de la ville fut suivie d’un massacre général qui déshonora notre succès. Nara fut détruite, et Canrobert en fit raser les jardins et tous les arbres.
En 1871, en 1879, FAurès se souleva encore: les insurgés furent écrasés à Médina, vers les sources de l’Oued-el-Abiod, et les habitants d’El-Hammam plus compromis, n’espérant pas obtenir Yammam gagnèrent le Sahara. C’était en plein été, la plupart moururent de soif et les survivants, atteints auprès de Négrine par les goums indigènes, furent sabrés jusqu’au dernier.
Cette fois FAurès était dompté ; Dieu voulait la victoire des Français, c’était écrit!
J’ai tout à l’heure parlé de Koceïla roi de FAurès, c’est une erreur, FAurès n’a jamais formé un royaume et Koceïla n’était que le chef des tribus aurasiennes momentanément réunies en face de l’envahisseur, comme en face de nous les tribus arabes se groupèrent autour d’Abd-el-Kader.
Il y a cependant des différences essentielles entre la tribu arabe et la tribu kabyle, de même que l’Arabe ne ressemble presque en rien au Kabyle.
La race d’abord n’est pas la même : le Kabyle duDjurdjura, le Chaouia de FAurès descendent
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en grande partie des autochtones, des possesseurs primitifs du pays et même de ces « Libyens, hommes du Nord, aux cheveux « blonds et aux yeux bleus qui avaient fondé « un Etat sur le rivage méridional de la Médite terranée. » Nombre de Chaouias, surtout à Menaah, ont conservé les signes caractéristiques de leurs ancêtres Kymris. Les Arabes, et sous ce nom générique on comprend les indigènes barbaresques, forment un mélange de toutes les races dont le flot successif a inondé la plaine, Berbères, Grecs, Romains, Vandales, Arabes, Maures.
Que de différences aussi dans les mœurs ! L'Arabe, nomade à peine fixé, a conservé de la vie pastorale de ses ancêtres les habitudes rêveuses et nonchalantes. Beaucoup, dans le sud, restent fidèles au vieux précepte de Mahomet : « Où entre la charrue, entre la honte, » L'organisation, avant notre conquête, était féodale et aristocratique.
Le Kabyle, au contraire, est sédentaire, laborieux et se livre aux travaux de la terre. Sa société était démocratique et égalitaire. Dans les deux massifs kabyles la vie communale était aussi intense, aussi particulariste que chez nous au moyen âge : elle enfantait les mêmes haines, les mêmes guerres continuelles. Aujourd’hui la « paix française » a mis fin à *ces luttes et il en reste à peine le souvenir.
Mais revenons à Djemorah, dont cette digression m’a un peu écarté.
Darraji nous offre l’hospitalité. Elle est rudimentaire : une chambre aux quatre murs blanchis à la chaux, des tapis par terre, des matelas dessus et des draps ; l’ameublement est représenté par une chaise et une marmite qui sert de lavabo.
Les matelas sont durs, nous dormons cependant fort bien. Je ne sais si nos compagnons en ont fait autant ; il ne s’agit pas d’Ali, il est homme à se tirer toujours d’affaire et il a su se faire héberger, je parle de nos Chaouias qui se sont enveloppés dans leurs burnous, et se sont au dehors accroupis contre la muraille pour se garer du vent froid de la nuit. Les mulets, eux, sont entravés sous les platanes alignés devant notre demeure et ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, car, le soleil couché, l’air s’est refroidi subitement.
Ï1 est encore très frais quand le lendemain matin nous ouvrons notre fenêtre ou plutôt poussons le volet plein qui bouche l’ouverture, par laquelle, pépiant et voletant, entrent aussitôt des oiseaux familiers, rouges-gorges et moineaux.
A droite, à quelques pas, est le bâtiment où reposent les femmes du cheik.
Impossible naturellement de leur rendre visite : « Quand la femme a vu l’hôte, dit un
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« proverbe arabe, elle ne veut plus voir le « mari. » En parler serait même une inconvenance. Comme le dit Fromentin, « la maison « arabe est une prison à forte serrure et fer- « mée comme un coffre-fort. Le maître avare « en a seul la clef ; il y renferme tous ses « secrets et nul ne sait, ne peut dire ce qu’il « possède, ni combien, ni quel en est le prix. » J?ai, quant à moi, l’idée que ces trésors n’ont pas grande valeur ; nous avons rencontré bien peu de femmes jolies ou belles; l’Oriental a sur la beauté féminine de tout autres idées que les nôtres, et il estime surtout la femme selon son poids. Jeanne Bloch, de la Cigale, serait des plus haut cotées chez un cheik ou un mokaddem.
Aussi l’Arabe soumet-il ses femmes à un engraissement méthodique que favorise la vie sédentaire de ces recluses forcées.
Jamais une promenade dans la campagne, à peine quelques visites rendues à des voisines amies. « Pourquoi laisserions-nous sortir nos « femmes, disait un Zibanais : elles sont inca- « pables de faire un bon usage de la liberté. Ne « sont -elles pas sans raison et semblables aux « animaux qui n’obéissent qu’à leurs instincts? » A l’exception du mari et de ses frères ou neveux, nul homme n’a accès dans le harem. « Que fais-tu quand ta femme est malade, « demandait M. Barandon à un cheik aurasien. —
« Je la soigne. — Mais tu ne connais pas toutes « les maladies. N’appelles-tu pas un médecin? — « Jamais. — Mais alors... — Dieu est grand! s’il « veut la guérir il le peut ; sinon elle mourra. — « Tes compatriotes agissent-ils comme toi ? — « Tous. »
En parenthèse, il serait curieux de savoir si les femmes arabes ne se trouvent pas fort bien de cette absence des disciples d’Esculape.
Dans ces conditions, on comprend comment la moindre distraction est accueillie dans le harem et on nous racontait qu’une jeune femme ayant dans l’Aurès été introduite auprès des femmes d’un cheik, celles-ci l’avaient palpée, examinée pendant une demi-heure, riant, s’exclamant sur sa robe, son chapeau, ses gants, s’enfuyant effarées à la vue des yeux d’émail et de la tête artificielle de son « renard », puis revenant et s’enhardissant jusqu’à arracher la queue et les yeux au tour de cou, voulant enfin faire cadeau à la visiteuse de boucles d’oreilles, car, chose renversante, la pauvre Française n’en portait pas.
Tout près de la maison des femmes et de celle où nous avons reçu l’hospitalité est le cimetière, un de ces mornes cimetières musulmans qu’indiquent seules quelques petites pierres entre les herbes broutées par les chèvres. Ici, c’est pis encore, nombre de fosses sont
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effondrées et s’ouvrent béantes sous vos pas ; quelques-unes cependant, celles des hadjis qui ont été à la Mecque, sont entourées dun mur de terre et, luxe princier, aux quatre angles de l’enceinte une grosse boule de glaise blanchie à la chaux a été posée.
Au bout du cimetière s’élève la mosquée du village, flanquée d’un minaret carré dont le blanc éclatant tranche sur le vert sombre de l’oasis.
Toutes les oasis, je l’ai dit, se ressemblent comme deux champs de blé mûr ; à peine la disposition des ruisseaux varie-t-elle, la culture est-elle plus ou moins bien soignée, quelques coins sont-ils plus séduisants grâce à un oued ou à quelques pentes abruptes couronnées de maisons. Sous tous ces rapports, l’oasis de Djemorah peut lutter avec les plus belles ; je me rappelle surtout avec plaisir une source abondante qui forme un étang où les femmes viennent laver leur linge. Abritée par des dattiers, elle est un de mes plus jolis souvenirs du voyage, avec son ruisseau qui fuit sous les arbres, la jetée de pierres qui retient l’eau èt le pont rustique, palmier jeté en travers, sur lequel passent femmes et fillettes.
Les femmes kabyles sont bien moins sauvages que les femmes arabes ; plusieurs qui, les jambes nues, foulent le linge, n’interrompent pas leur besogne et nous regardent tranquille-
ment de leurs grands yeux cerclés de khôl ; les fillettes, elles, s’enfuient en criant.
Rien n'est plus gracieux, plus noble, plus « antique » que la femme arabe ou kabyle. Riche ou pauvre, vêtue de soie ou couverte de guenilles, qu'elle marche ou qu'elle s’arrête, l'amphore sur la tête ou sur l'épaule, elle est toujours de grande tournure ; ses gestes, ses mouvements sont rhytmés et harmonieux. Le costume prête à cette grâce sévère. «Ce serait, a « écrit le peintre Fromentin, le cas de faire une « théorie sur la beauté du haillon, car beaucoup « de ces draperies qui abusent de loin ne sont « que des guenilles. Ce qu'il y a de vrai, c’est « que les peuples à vêtements flottants n'offrent « rien de comparable à la pauvreté sans res- « sources d'un habit troué. Ils conservent quand « même ceci d’héroïque que, bien ou mal, ils « sont drapés, et ceci d’à peu près semblable « aux divinités qu’un peu plus ils seraient nus « comme elles.
« Le costume est d’ailleurs toujours le même : « c'est le haïck, étoffe de coton cassante et « légère de couleur incertaine entre le jaune,
« le blanc et le gris, qui se porte comme le « vêtement des statues grecques, agrafé sur les « pectoraux ou sur les épaules et retenu à la « taille par une ceinture. Le voile, pris sous le « turban, fait guimpe autour du visage, s'atta- « che au moyen d'une épingle au-dessus du
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« sein puis découvre la poitrine, descend le long « du bras, et par derrière enveloppe le corps « delà tête aux pieds. Parfois le haïck s’entr’ou- « vre et laisse voir tout un côté du corps, la « poitrine qu’elles portent en avant et les reins « fortement cambrés. »
Quant aux bijoux si recherchés par mon compagnon, M. G. Glaretie en donne la nomenclature : « De lourds anneaux d’argent ronds, « coulés au moule, demi-cercles terminés à « chacune des extrémités ouvertes par des bou- « les ou des cubes d’argent massif sans aucun « ornement ; ces anneaux se portent aux pieds « comme aux bras ; des colliers de toutes for- « mes depuis celui formé d’un mélange de « boules d’ambre gris, de grains de cristal et de « turquoises auquel pend une amulette, jusqu’au « simple collier d’argent filigrané ; de larges « boucles d’argent plat en forme de croissant qui « servent à l’aide d’épingles à retenir le haïck, « des boucles d’oreilles variées, le plus souvent « cercles de métal auxquels sont suspendus des « chaînettes, des fragments de corail et des « ornements d’argent. Les bagues sont rares. » La promenade dans l’oasis terminée et le salut d’adieu adressé au cheik, nous partons.
Les palmiers continuent à cacher l’oued Abdi dont, au flanc de la montagne, nous remontons le cours sinueux ; ils forment avec les champs d’orge et les prés qui s’abritent à
leur ombre un ruban large parfois d'une centaine de mètres et parfois réduit à quelques arbres, mais ininterrompu pendant une dizaine de kilomètres.
Sans nous en apercevoir, nous avons quitté l’oasis de Djemorah pour celle de Beni-Souïk, ce village étagé là-haut sur notre droite jusqu’au sommet de la montagne pierreuse, amas de maisons misérables jetées au hasard les unes auprès, ou plus exactement au-dessus des autres.
Si le village est pitoyable, l’oasis, tout à coup élargie jusqu’à atteindre deux ou trois cents mètres, est superbe : nulle part la culture n’est plus soignée, l’humus plus âprement disputé à la pierre. Pas un pouce de terrain n’est perdu, le moindre creux de rocher est ensemencé, de la plus mince fissure jaillit un palmier ; c’est une lutte véritablement admirable contre l’hostilité de la nature.
Au-dessous d’une fontaine où les belles filles brunes viennent, les bras nus, puiser l’eau dans des amphores qui semblent prises aux musées antiques, sur un plateau ombragé d’oliviers et de jujubiers, nous nous asseyons pouu déjeuner.
Nulle place ne saurait être mieux choisie. A nos pieds se déploie l’oasis verdoyante ; à notre droite se dresse une pyramide gigantesque que nous apercevons depuis Djemorah et
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qui, montagne escarpée, nous barre le passage de sa masse d’un rouge sombre ; à dix pas, le bosquet de la fontaine.
Qu'il ferait bon là rêver et faire la sieste, à l’abri du soleil qui depuis le matin. nous brûle tête et dos, mais il n’y faut pas songer ; ce soir, nous devons être à Menaah, et nous ne nous sommes que trop attardés en ce coin délicieux.
La montagne pyramidale descend jusqu’à l’oued, les palmiers ne sauraient aller plus loin, nous-mêmes, nous sommes obligés de faire marcher nos mulets dans le torrent pour dépasser l’obstacle. Là, nous abandonnons l’oued qui nous conduirait jusqu’à Menaah ; les eaux sont trop hautes, trop rapides, il nous faut prendre le chemin de la montagne, c’est-à-dire n’en prendre aucun.
Les Kabyles qui nous accompagnent sont étonnants ; chaussés de lisières, riant, chantant, ils courent, grimpent le long des rochers, traversent l’oued, suivent ou précèdent nos mulets. L’un d’eux surtout, un maigre bonhomme d’une soixantaine d’années, s’amuse à faire le clown, imite la trompette, les commandements des officiers : « Une ! deux ! une, deux ! » et armé d’une baguette, nous donne la représentation d’un combat ; il se tapit derrière un buisson «Pan ! Pan! » puis d’un bond se cache derrière un rocher «Pan ! Pan ! » Certes, ce bonhommelà a dû canarder les Roumis en 1879, mais il ne
nous le dirait pas. « Une ! deux ! pan l pan ! »
Nous sommes heureux d’avoir ces Kabyles avec nous. Ali n’est jamais venu ici, comment nous guiderait-il à travers ces âpres montagnes, dédale dont aucun sentier n’est le fil? La région est sauvage, absolument solitaire ; pas un toit, pas une hutte, pas un être humain, pas même d’oiseaux, et nous montons, et nous redescendons toujours, jusqu’à ce qu’enfin, là-bas, entre deux montagnes, nous apercevions une butte blanche : c’est Menaah !
Encore une longue montée, une descente et nous voici devant un délicieux tableau où tout « semble placé à souhait pour ravir l’artiste ; « au premier plan le torrent, des groupes de «palmiers, des touffes de lauriers roses et de « grenadiers aux fleurs écarlates ; au centre le « village de Menaah sur un mamelon arrondi, « au fond une succession de montagnes azurées « et de plus en plus pâles. »
Gomme le dit le lieutenant de l’Harpe, on voit au premier plan quelques palmiers, mais au premier plan seulement : ce sont les derniers que nous trouverons dans l’Aurès.
Il n’y a pas d’oasis à Menaah ; la ville n’est entourée que de champs d’orge, de froment, de pommes de terre et de fèves, que de prés et de vergers.
Après de longues heures, passées dans un
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désert rocailleux, quel charme de reposer tout à coup ses regards sur la verdure de ce vaste cirque ! Une tour carrée, bâtie sur un piton isolé, défend l’approche de la ville, car Menaah est une ville d’un millier d’habitants. « Elle était autrefois, dit le voyageur que nous « avons cité plus haut, surnommée la ville des « plaisirs, quelque chose pour les habitants de « la contrée comme une succursale du paradis « de Mahomet : les femmes les plus suaves s'y « donnaient rendez-vous et y tenaient leur cour « d’amour. » Autrefois, c’est possible ; quant à nous, si nous avons vu des femmes plus ou moins jolies, nous ignorons si elles sont suaves, on ne nous a donné aucun rendez-vous et pour les cours d’amour Ali ne sait pas ce que cela veut dire.
Nous ne voyons pas trop où pouvaient se tenir « ces cours d’amour » sur ce rocher abrupt couvert de maisons de la base au faite, sauf là où il est absolument vertical. Nous avons, selon l’habitude, été demander l’hospitalité au cheik et de la chambre où nous sommes reçus, nous dominons un précipice d’une vingtaine de mètres de profondeur.
Le cheik est absent, dans un village à deux ou trois lieues : « Si vous le désirez, on va « aller le chercher » nous propose un de ses quatre fils, robuste gaillard aux yeux en amande voilés de longs cils. Nous refusons,
« nous aurions été heureux de le voir, mais « nous ne voulons pas qu'on le dérange. » Ce jeune homme, Kalla-Maammar-Ben-Mohammed, parle très bien le français ; il nous en donne immédiatement la preuve. Sa première parole a été pour nous proposer d’envoyer chercher son père, la seconde est pour nous offrir « le pernod ». Décidément, les Chaouias ont plié le Koran à leur usage. Je sais bien que beaucoup de musulmans qui ne boiraient pas de vin boivent de l’absinthe ; Mahomet, selon eux, n'a pu l’interdire puisqu’elle n’existait pas alors, mais ce « distinguo » commode n’est pas admis par les véritables croyants.
Nos hôtes durent être édifiés, car nous n’acceptâmes pas le «pernod ».
J’ai depuis regretté ce refus : il eût été amusant d’ « étrangler un perroquet » en compagnie d’un fils de cheik. Mais, nous aurait-il tenu compagnie ? J’en doute. En l’absence de leur père aucun des fils ne s’assit à notre table ; ils voulurent nous servir et nous fîmes là connaissance avec le sgougout , gâteau sucré de miel et parfumé d’anis, nullement désagréable. En insistant beaucoup, nous obtînmes seulement que Kalla-Maammar bût avec nous le « kaoua » et dès que nous nous fûmes retirés il alla se coucher au seuil de notre porte, comme les anciens écuyers devant la porte de leur seigneur.
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Notre chambre était encore plus simple que celle de Djemorah puisque matelas et draps étaient absents, mais elle avait un meuble de plus, une sorte de coffre bondé de paperasses. J’en pris un cahier, c’était le registre des actes de l’état civil ; un autre renfermait l’état de répartition des impôts, nous étions dans la salle des archives !
Le jeune homme tint le lendemain à nous faire les honneurs de sa ville, et nous guida dans les ruelles escarpées jusqu’à la mosquée qui, au sommet du rocher, domine d’un côté la vallée cultivée et de l’autre un précipice. La ville n’a pu s’étendre par ici, et seuls, des cactus et des aloès sont parvenus à s’accrocher à la muraille verticale ; sur l’autre face, les maisons se serrent les unes contre les autres, aucune n’est isolée.
C’est que jadis Menaah avait une ennemie héréditaire, une commune voisine dont le nom m’échappe, et souvent on échangeait des coups de fusil.
Notre cicerone n’aime pas, c’est évident, à nous parler de ces choses, encore moins avonsnous l’envie de lui parler de l’insurrection de 1879, dont Menaah fut une des citadelles.
Les façades de Menaah n’ont aucune prétention architecturale, ce sont de simples murailles de terre jaune séchée appuyées sur des bases en pierre. Les toits sont en palmiers et
en branchages et seules quelques maisons,, comme celle du cheik, ont un péristyle de colonnes trapues et blanchies. Une de ces colonnes est certainement d’origine antique, son fût est cannelé et sous les couches de chaux on distingue des feuilles d’acanthe.
Les rues sont particulièrement malpropres et me rappellent celles de Tanger.
Aucun véhicule, si léger et si solide fût-il, ne peut escalader ces ruelles, le cheval lui-même paraît rare et reste au bas de la ville ; les seules bêtes de somme sont les mulets et les ânes. Quant aux chameaux, il en pénètre si peu dans l’Aurès qu’ils sont un objet de curiosité et que les enfants les suivent quand quelquesuns s’y aventurent.
Nous partageons ce privilège avec ces intéressants animaux. Les touristes visitent rarement ces régions et nous avons à nos trousses une cinquantaine de gamins qui nous suivent en riant et jacassant, nullement importuns d’ailleurs ; pas un ne nous assiège de ces « sordi, sordi » si assommants à Biskra.
Les hommes, eux, nous regardent passer et en portant militairement la main à leur front nous donnent le selarn que nous nous empressons de leur rendre. Quant aux « femmes « suaves » elles nous évitent probablement et celles que nous voyons n'ont rien de séduisant; les enfants au contraire sont remarquablement
l’aurès
beaux. Telles fillettes de dix ans qui s’enfuient à notre approche feraient merveille sur nos clichés.
Gomme partout où nous sommes passés, L... s'est enquis des bijoux ; Kalla-Maammar nous conduit chez le bijoutier de la ville.
Une échoppe carrée éclairée seulement par la porte : à l’intérieur une petite enclume, une pince, un marteau et un fourneau minuscule qu’attise un soufflet fait d'une peau de chevrette, une balance, voilà l'atelier et les outils. Quant aux bijoux, voici deux paires de boucles d’oreilles et cinq ou six épingles, le tout brillant neuf. Ce n’est pas l'affaire de L... qui veut de vieux bijoux, des « antiques ». Il insiste tant que notre hôte dit : « Si vous le désirez, « je puis vous apporter les miens. — Nous ne « voudrions pas vous en priver. — J'en achète- « rai des neufs », répond Kalia qui évidemment ne comprend pas la fantaisie de ce Roumi qui préfère le vieux au neuf.
Quant au prix, eh bien ! le bijoutier le fixera. L’estimation est tôt faite. Le bijoutier pèse les objets ; autant de cinq grammes autant de francs, et au total il ajoute cent sous pour la façon. Pendeloques, boucles d’oreilles, épingles, en voilà vite pour plus de cent francs ; L... a bien fait observer que l’argent, surtout mêlé à des « alliages lucratifs », ne vaut pas vingt centimes le gramme, l’expert ne comprend
pas, jamais il n’a procédé autrement. L... accepte donc et paie ; tout le monde est content : notre hôte de la monnaie qui lui permettra d’acheter des bijoux neufs à ses femmes; le bijoutier qui les vendra, et L... qui à sa collection ajoutera des bijoux authentiques, des bijoux de femmes de cheik, bijoux un peu « barbares », et qui pourtant ne manquent ni de grâce ni d’élégance.
Après une courte promenade dans les champs soigneusement cultivés nous quittons Menaah et à cent pas la montagne reprend son aridité. Toujours des montées, des descentes souvent raides et des traversées de l’oued, dans un pays sauvage borné de hautes croupes pierreuses hérissées de genévriers nains.
A midi, halte et déjeuner à l’ombre d’un de ces buissons ; c’est un géant, il a près de deux mètres de hauteur ! Puis nous remontons l’oued, les mulets marchant dans l’eau entre deux haies de lauriers roses. Ceux-ci se resserrent tellement qu’ils finissent par former un berceau sinueux où se glisse le sentier que nous suivons à la file indienne. Que ce bosquet doit être délicieux quand les arbustes sont en fleurs î Subitement, une muraille de rochers barre le chemin pour lequel on a dû faire une entaille si basse que nous sommes obligés de baisser la tête, et tout à coup, à un angle du sentier en corniche, apparaît un décor féerique.
De l’autre côté de la vallée, sur des escarpe-
l’aurès
ments abrupts, sont échelonnés les trois villages des Beni-Ferrah, le premier sur des blocs énormes rejoints par des arceaux en pierres, le second sur une longue croupe, le troisième, le plus important, sur un mamelon ressemblant à celui de Ménaah.
Nous descendons comme toujours chez le cheik dont la maison assez spacieuse est à quelques centaines de mètres du village, de l’autre côté de l’oued. Le cheik est absent; son fils et son père, un Kabyle vénérable à barbe blanche, l’ancien cheik, nous reçoivent ; ni l’un ni l’autre ne parlent français, aussi après les salamalecs habituels, prenons-nous notre liberté. Nous avons encore plusieurs heures avant la nuit ; profitons-en.
Le village des Beni-Ferrah ressemble beaucoup à Menaah : situation à peu près identique, mêmes rues raides, mêmes escarpements rocheux, mêmes maisons délabrées, croùlantes, plus encore qu’à Menaah, car voici un grand espace encombré de ruines. Il y a soixante ans que cela est ainsi : les habitants de Maafa, une commune à une vingtaine de kilomètres d’ici ont pour une brebis volée cherché querelle aux Beni-Ferrah et détruit ce quartier ; les habitants, en bons Orientaux qui veulent bien construire mais jamais reconstruire, ont été s’établir à côté sur la hauteur voisine et ont fondé le second village. Ces explications nous
sont données en excellent français par un vieux turco qui après avoir combattu à Wissembourg, avoir été captif à Kœnigsberg, et après avoir fait les campagnes de Tunisie et du Tonkin est revenu au village natal. Il s’est même battu dans FAurès en 1879, et a pris Menaah : « de « mauvaises gens les gens de Menaah. » Les anciennes haines communales ne sont qu’assoupies et ce brave turco a fusillé ses voisins évidemment avec la même ardeur que les Allemands et les Cochinchinois.
Ses campagnes ne Font pas affaibli : « une petite balle au mollet » seulement, il est robuste, joyeux, tout heureux d’être notre cicerone et de pouvoir parler français : il baragouine même des mots allemands « bœse, bœse les Deutsche » (1). Je crois en effet que les Prussiens qui nous imputaient à crime d’employer des « sauvages » n’ont pas dû être très tendres pour ceux qui sont tombés entre leurs mains.
Ce vieux brave ne reçoit aucune pension ; on Fa mis à la réforme un an avant qu’il n’ait droit à sa retraite. « Ça se fait comme ça » ajoute-t-il en employant la phrase chère à Ali. Nous n’insistons pas; nous savons, en effet, que la chose est d’usage courant à la Légion étrangère : pourquoi se gênerait-on davan-