EN NOURRICE II
Il pleuvait à verse quand M. et M'"^ Loiscl arrivèrent au village. La jeune femme, qui pleurait depuis PariSj n'en pouvait plus, chancelante dans sa robe mouillée, les yeux rouges sous le crêpe,
Rosalie, dès le matin, avait envoyé Totor et Fred chez leur grand mère. Elle aussi pleurait, sincèrement, ma foi ! er si fort que M*"® Loisel alla tout de suite l'embrasser.
Puis la mère regarda, dans le berceau d'osier, le petit cadavre.
Georges portait pour la première fois sa belle robe toute salie par Fred. Il était d'une maigreur effrayante 5 des joues de vieille cire, le nez aminci, les paupières bleuâtres. Sa petite bouche entrouverte, pâle avec un peu d'écume au fond, était avivée de violet sur les bords.
— Pauvre petit ! comme il est changé ! disait la mère en sanglotant.
M. Loisel regardait l'enfant mort, attentive-
mentjSans rien dire. Un dou orrible lui venait. . . — Allons ! fît Rosalie, n e regardez plus ! Ça vous fait trop de peine.
Tout à coup Totor entra, sans prévenir, tenant Fred dans ses deux bras comme un paquet.
Rosalie devint blême. Ce nigaud de Totor expliqua que sa grand mère était malade et qu'elle n'avait pas voulu d'eux.
Et Fred, coiffe d'un des bonnets de Georges, serré dans une de ses brassières, chaussé de ses souliers blancs, Fred crevant de santé, Fred bon garçon et tout frétillant dans les bras de Totor, se mit à sourire au monsieur et à la dame.
Subitement ils comprirent tout. M"'^ Loisel regarda Rosalie dans les yeux.
M. Loisel marcha tout droit sur la nourrice qui recula, épouvantée, dans un coin de la chambre, et il leva ses deux poings. Mais il songea : « A quoi bon ? Rien à faire. Elle nierait, et cela ne servirait à rien de l'assommer. » Et il revint s'asseoir près du berceau, la tête sur la poitrine et les bras pendants.
Et voilà que maintenant Rosalie, secouée de sanglots, se roulait par terre avec un désespoir de brute...
EN NOURRICE Ilf
Le menuisier vint 5 puis le curé, avec un enfant de chœur criblé de taches de son et portant une vieille croix désargentée qui branlait sur son manche.
Ils sont navrants, ces enterrements de nourrissons Parisiens qu'on voit traverser parfois les rues désertes des villages, traînant, derrière le cercueil grand comme une boîte à violon, un monsieur et une dame en deuil qui passent en se tamponnant les yeux tandis que les batteurs les regardent curieusement du seuil des granges, et qui vont laisser un morceau de leur cœur dans le coin d'un cimetière perdu. . .
Quand la première pelletée de terre tomba, M""^ Loisel, à qui sa maladie avait fait oublier l'ancien et l'unique baiser donné à Georges, jeta ce cri :
« Ah ! mon pauvre petit ! je ne t'aurai donc oas embrassé vivant ! »
Il6 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
En revenant du cimetière, Rosalie, inconsciente, dit à M"*® Loisel :
— Si madame avait prochainement un autre bébé, madame voudrait bien me donner la préférence?...
Tc^UVTiE cAmEÎ
y 1 L fallait avoir pitié de toutes les douleurs, le cœur et la vie d'un honnête homme n'y suffiraient pas. On commencerait par plaindre les souffrances violentes en tragiques et qui éclatent aux yeux. Mais les autres ? celles qui sont modestes ? celles qui se voilent de douceur et d'une apparente sérénité? Il est des destinées silencieuses, étouffées, où la douleur est si secrète et si égale dans sa continuité, où elle fait si peu de bruit qu'on ne songe pas à la plaindre. Pourtant rien n'est plus digne
IIÔ CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUI
de compassion que ces cœurs inquiets et solitaires, avides de se donner et que personne n'a voulu prendre, qui ont prodigué des trésors inaperçus et stériles, et que la mort emporte, extérieurement intacts, mais déchirés en dedans, car ils se sont dévorés eux-mêmes.
Après une enfance et une première jeunesse attristées par des deuils, des angoisses et des désastres domestiques, M^'^ Louise de Mérisols resta orpheline à vingt ans.
Elle était pauvre et se mit à donner des leçons de dessin. Comme elle portait un nom respecté et que sa famille avait été jadis une des plus considérables de la ville, elle trouva aisément des élèves et put gagner sa vie.
Elle habitait, dans une vieille rue à couvents et à pensionnats, un petit appartement meublé de vieilles choses mélancoliques, de ce qu'elle avait pu garder du mobilier de ses parents. Elle vivait là avec une vieille femme qui avait été au service de sa mère, ne sortait que pour ses leçons, et