‹ SérénusChapitre 13 sur 30 · PAU VRE AME ! I I · texte numérisé non relu

PAU VRE AME ! I I

n'avait pas de meilleures heures que celles de la messe et des vêpres, le dimanche.

Elle eût été joHe si elle avait été gaie. Ses traits semblaient un peu durs au repos^ comme il arrive quand on a beaucoup souffert et aussi quand on est obligé de se tenir^ de garder presque tous ses sentiments pour soi. Mais elle avait de beaux yeux tristes et tendres ; elle était élégante dans sa robe toujours noire et elle ressemblait par moments à certains portraits d'Hippolyte Flandrin, à ces figures d'une modestie et d'une gravité charmantes, qui font rêver de vie intérieure, de vertus chrétiennes, de mérites ignorés et exquis.

Cette fille si sévère avait un grand besoin d'aimer. Elle s'attachait violemment à ses élèves, pour peu qu'elles fussent gentilles et douces ; et, chaque fois que l'une d'elles cessait de prendre des leçons, se mariait, quittait la ville, M"^ Louise en éprouvait un profond déchirement au cœur.

Une fois, le frère aîné d'une de ses élèves lui fit un peu la cour. C'était un joli lieutenant d'artillerie, bon garçon du reste, et qui s'amusait à ce jeu sans autre mauvais dessein. Louise l'aima et se crut aimée. Trois mois après, l'officier

épousait une jeune fille de la ville, qui était aussi une élève de M"^ de Mérisols, et justement la plus chérie de toutes.

Elle reprit bravement sa vie de travail. On la considérait maintenant comme une vieille fille. Très fière, elle se tenait de plus en plus à l'écart, redoutant certaines bienveillances, repoussant les invitations, même des anciens amis de sa famille, craignant, si elles les acceptait, d'être un peu traitée en institutrice. Et en même temps, dans sa vie de professeur ambulant à travers les maisons de la ville, elle frôlait des scènes de foyer et souvent des histoires d'amour, qui lui rendaient plus cruel ensuite l'isolement de son cœur.

Sa vieille bonne devint impotente. M"^ Louise la soigna, la garda chez elle, prit une autre servante. Elle épuisa ses petites économies, travailla double, chercha d'autres leçons, connut cette fois tous les écœurements du « cachet » couru.

Enfin, à trente-cinq ans, elle fut demandée en mariage par M. de Maucroix, qui en avait cinquante-cinq. C'était un homme excellent, sénateur de l'empire, fort riche, considéré dans la région. M'^^ de Mérisols lui accorda sa main : elle avait peur de la solitude éternelle. Au reste.

clic avait tant peiné qu'elle n'en pouvait plus.

Elle espérait un enfant, et n'en eut point. M. de Maucroix ne tarda pas à tomber en paralysie. Elle fut pendant huit ans sa garde-malade. Elle lui ferma les yeux, et le pleura.

Elle restait encore une fois seule au monde, à quarante-cinq ans, le cœur toujours jeune, toujours gonflé de tendresse, et ne sachant qu'en faire.

Quelques années se passèrent. Elle était riche maintenant : elle s'occupa de bonnes œuvres et s'ennuya. Son pauvre cœur continuait de la tourmenter : il lui fallait quelqu'un à aimer uniquement et de toutes ses forces.

M""^ de Maucroix avait pris l'habitude de suivre les offices du dimanche dans la chapelle des Dominicains. C'était plus doux, plus chaud, plus intime que dans les éghses. Beaucoup de femmes élégantes y venaient faire leur froufrou comme dans un salon.

Un jour de grande fête, un moine de trente ans, très beau, svelte et d'une pâleur superbe,

fit un sermon sur « la tendresse de Jésus-Christ. » A ce propos il parla beaucoup de ramour, même profane, et des affections humaines. Il eut des effusions d'un tour romantique et des métaphores effrénées. Il cita Platon, Virgile et Lamartine.

M'"^ de Maucroix le trouva fort touchant. Elle demanda à sa voisine le nom du nouveau prédicateur : il s'appelait le Père Montarcy.

Le moine prêcha, le dimanche suivant, sur « le Doute et ses victimes. » Il fut encore plus (( moderne. » Il cita des contemporains : Joutfroy, Léopardi, Henri Heine, Alfred de Musset. Il décrivit les angoisses d'un esprit qui souffre de ne pas croire ; et quelques-uns de ses traits auraient pu convenir aussi bien à la peinture d'un cœur qui souffre de ne pas aimer...

M'^^de Maucroix n'y tint plus. Elle alla trouver forateur, après le sermon, dans la sacristie, le complimenta timidement avec des larmes dans les yeux, le pria de lui indiquer exactement les ouvrages qu'il avait cités, lui demanda conseil sur ses lectures et s'en alla presque heureuse.

Le père Montarcy était un de ces coeurs généreux et de ces esprits superficiels, comme on en voit beaucoup dans Tordre de Saint-Dominique.

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Il avait toutes les belles illusions de Lacordaire, et il y joignait des prétentions scientifiques ; il était de ces moines qui ont lu Darwin et qui vont suivre des cours de physiologie à la Sorbonnc. Sa parole était enflée et vague, avec de beaux élans. Il marchait dans son rêve, isolé du réel, rame et le corps drapés de blanc, — et sachant se draper; très chaste, — mais sentant son pouvoir sur les femmes, en jouissant malgré lui, ecse prêtant à leurs adorations.

M'"'^ de Maucroix le revit, le supplia d'être son directeur. Elle lui raconta sa vie, lui confia le vide de son cœur. Que devait- elle faire pour le combler ? Et chaque fois qu elle l'appelait « mon père, » elle songeait qu'il aurait pu être son fils.

Alors lui, par un coup de politique supérieure, — ému aussi de l'abandon de cette pauvre femme, et pour répondre à son secret désir, lui dit gravement :

— Ma fille, ce serait plutôt à moi de vous appeler ma mère, et à vous de m'appeler votre fils. Je suis jeune et je sens combien je serais faible sans le secours spécial que Dieu accorde à ses prêtres. Il est certes permis de croire que

VOUS avez acquis, par une vie de vertu, des lumières égales à celles que confère ronction du sacerdoce... Voulez-vous être ma mère et ma directrice ?

Et il se confessa à son tour à M"'^ de Maucroix.

Dès lors ce fut une vie charmante. Elle avait donc un fils ! Tous les matins elle assistait à sa messe. Elle s'occupait, comme eût fait une mère, de son linge, de sa garde-robe. Elle le suivait dans les villes où il allait prêcher et elle entendait, extasiée, tous ses sermons.

Elle voulut connaître la famille du Père Montarcy, et quand elle apprit qu'il était orphelin, elle en eut une grande joie. Il était fils d'artisan, comme Jésus, comme beaucoup d'hommes qui ont été puissants en ce monde : elle l'en admira davantage. Il n'avait qu'une sœur, une personne insignifiante et dévote, qui était modiste dans une petite ville : elle la dota et la maria avantageusement.

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Elle se nourrissait de toute la littérature dominicaine et cadiolico-libérale. Elle lui écrivait, sur les plus hautes questions, de longues lettres où elle répétait, sans s'en douter, ce qu'elle avait lu, et toujours elle trouvait ses réponses trop courtes. Mais une fois, dans un moment de tendresse, il eut l'idée de l'appeler « maman » et de signer a votre fieu. » Cet enfantillage la ravit.

Et elle était fière d'être mêlée à toutes les choses du couvent, d'y avoir toutes ses entrées^ de recevoir de tous les Pères, au passage, des saluts souriants et prolongés qui étaient comme une reconnaissance de ses droits.

Souvent elle se rappelait les premières grandes chrétiennes, sainte Paule, sainte Monique. Ce rôle de Mère de l'église la fascinait. Ce que ^me Swetchine avait été pour Lacordaire, elle rêvait de l'être pour le Père Montarcy.

Mais elle le « dirigeait » trop, lui proposait des sujets de sermons, le reprenait quelquefois sur sa hberté de parole et d'allure, et elle lui fit cesser une correspondance spirituelle qu'il entretenait avec une jeune fille de l'Amérique du Sud.

Le père Montarcy prenait tout cela en patience :

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l'amitié de M""^ de Maucroix était si profitable à la cause de Dieu !

Cependant sa dévotion devenait étroite, douloureuse par trop de scrupules. Comme la mission dont elle s'était chargée lui semblait extraordinaire, elle voulait s'en rendre digne par une sainteté exceptionnelle. Puis elle avait conservé, de ses années de vieille fille, des raflRnements de pudeur, les idées les plus rigoureuses sur « les convenances, jj une certaine minutie dans la vertu. Entêtée de l'idéal de perfection particulier aux vierges chrétiennes et aux « saintes femmes, ^i elle ne trouvait plus son fils assez parfait.

Un jour qu'il avait eu, en prêchant « sur la Pureté, » des audaces de peinture et d'imprécation dans le goût de Lacordaire, elle en fut scandalisée et le lui dit assez vivement. Le Père bouda : ce fut une brouille de quelques jours. Une autre fois elle se permit des observations littéraires : la brouille fut un peu plus longue.

Elle l'attendait un matin dans le grand parloir. Il était « dans le petit parloir avec une dame, » avait dit le frère portier.

Au bout d'une grande heure elle vit sortir une

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jeune femme en noir, très jolie. Elle se sentit horriblement jalouse, mais ne die rien.

A quelques jours de là, le Père Montarcy lui ayant donné rendez-vous dans la chapelle pour la confesser, elle vint à l'heure indiquée : la jeune femme en noir était déjà dans le confessionnal.

M"^^ de Maucroix remarqua sa taille fine et ronde, les frisons de sa nuque ambrée, la grâce de son agenouillement.

La belle inconnue resta longtemps, très longtemps, et, quand elle sortit, elle était toute en larmes.

M""^ de Maucroix se précipita dans le confessionnal :

— Mon fils, vous avez bien voulu me reconnaître quelques droits à la direction de votre âme, qui m'est si chère. Je suis vieille et, si vous avez plus de science et plus de vertu que moi. Dieu m'a peut-être fait la grâce de m'accorder plus d'expérience. Eh bien, je vous le dis, prenez garde ! Pardonnez-moi ma franchise : mais il est dangereux pour un homme de votre âge d'entendre pendant des heures la confession des jeunes femmes, quand elles sont faites comme celle qui sort d'ici.

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Ce fut comme le vent d'un soufflet au visage du jeune religieux. Il se redressa dans son orgueil de prêtre, dans sa fierté d'homme chaste et sûr de lui, dans sa rudesse de moine contempteur de la femme.

La chapelle était déserte. Il s'élança hors du confessionnal, et d'une voix terrible, avec de grands gestes tragiques de ses larges manches :

— Madame de Maucroix, je vous défends, entendez-vous.^ je vous défends d'entrer dans ma vie de prêtre et de vous mêler de ce qui ne regarde que Dieu et moi !

Et il sortit de la chapelle à grands pas.

M"^^ de Maucroix s'affaissa sur les dalles. Le lendemain, brisée de douleur et toute prête à s'humilier, elle revint au couvent. Le frère portier lui dit que le Père Montarcy était absent. Le prieur, qu'elle fit demander, lui annonça d'un ton glacial que le Père était parti pour le Tyrol, où il allait passer quelques mois dans un noviciat nouvellement fondé.

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