‹ SérénusChapitre 15 sur 30 · LES · texte numérisé non relu

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^^^^^sJ 'était au Salon de peinture.

iivV^iv ^^ m'étais arrêté, avec un peintre ^^ï^^:;^^ moderniste de mes amis, devant un tableau de M. Garnoteau, membre de l'Institut.

Cela représentait Diane et ses nymphes se livrant à des ébats pleins d'élégance dans un paysage plein de noblesse.

Il y avait là quelques brunes, plusieurs blondes et une rousse ; il y avait des faces, des dos, des trois quarts, des profils pleins et un profil

perdu. Les unes étaient couchées, d'autres accroupies, d'autres debout, mais inclinées, autour de Diane toute droite.

C'était bien composé, ça pyramidait très correctement, c'était peint avec des couleurs fines, et l'on voyait qu'un monsieur très sage s'y était appliqué.

Mais, dans cette orgie si raisonnable et si bien réglée d'anatomies sans voiles, une particularité me frappa.

— C'est bien étrange! dis-je à mon compagnon. Je ne m'y connais guère et je trouve, moi, toutes ces petites femmes assez agréables jusqu'à la ceinture. C'est blanc, c'est rose, c'est lisse, c'est assez abondant, ça doit beaucoup plaire aux Américains. Mais le reste, l'assiette, les jambes, remarques -tu comme c'est maigre, pauvre, étriqué, ascétique ? Tous ces jolis torses semblent vissés sur le même arrière-train de vieille demoiselle calviniste. Quelle drôle d'idée! Est-ce un cas nouveau de daltonisme.? Le père Garnoteau voit-il la chose comme ça? Ou bien.

LES TROIS MANIERES DE CARNOTEAU l^]

pour ne pas exposer notre vertu à de trop rudes tentations, a-t-il voulu corriger, par l'austérité des croupes, l'attrait malfaisant des poitrines?

— Cette bizarrerie, me dit mon ami, tu la retrouveras dans tous les tableaux que Garnoteau a peints depuis trente ans. iMais elle s'explique de la façon la plus simple du monde. Ecoute, je vais te confier un grand secret. Toutes ces assiettes, comme tu dis si bien, et toutes ces jambes, c'est l'assiette de M*"^ Garnoteau, ce sont les jambes de M""^ Garnoteau, et il n'y a pas, dans les tableaux de M. Garnoteau, d'autres assiettes ni d'autres jambes que les jambes et l'assiette de M*"^ Garnoteau.

Mais asseyons-nous, veux-tu.-^ car c'est toute une histoire.

Et voici ce que me conta mon ami le peintre moderniste, tandis que, renversés sur le divan circulaire de la salle carrée, nous laissions nos regards flotter, sans se poser, sur l'immense fouillis chatoyant des formes et des couleurs ; ce qui est une des meilleures manières de visiter une exposition de peinture.

1^4 CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUl

Les commencements de Garnoteau, tu les devines. Fort en dessin à l'école des Frères de la Doctrine chrétienne, Limoges, sa ville natale, l'envoie à Paris avec une pension de douze cents francs. Il travaille comme un cheval et, au bout de cinq ou six ans, emporte le prix de Rome pour un Coriolan chei les Voisques, à moins que ce ne soit pour un Thémisiocle chei les "Perses.

Un jour enfin, ce gros garçon lourd, timide et régulier, découvrit sa vocation : les nudités, les tableaux de Nymphes. L'animal n'a jamais peint autre chose. Comme ses nus ont toujours été en savon et n'ont jamais rien eu d'excitant, ça l'a mené tout de même à l'Institut. Mais enfin voilà un bonhomme qui a peint dans sa vie de quoi peupler un nombre respectable de harems et qui a eu dès sa jeunesse la gravité et les mœurs d'un parfait notaire. C'est sur la toile qu'il a fait toutes ses débauches. Après tout, c'est peut-être cela qui l'a calmé : c'était sa soupape, son exutoire.

Peu de temps après son retour de Rome, Car-

LES TROIS MA MÈRES DE CARNOTEAU I^f

noteau rencontra dans sa ville natale une jeune personne bien élevée, comme on dit, ni laide ni jolie, grande et sèche. Mystères du cœur ! Mon peintre de nymphes rondelettes s'éprit de cet échalas. Il est vrai que le père était un bonnetier fort riche et considéré dans Limoges.

Garnoteau demanda la main de la jeune fille. La mère faisait des difficultés : un artiste! et un monsieur qui ne peignait que des femmes nues ! Mais Garnoteau allégua que « fart purifie tout):) et que d'ailleurs ses tableaux se vendaient bien. Et puis, au fond, ce genre de peinture ne déplaisait pas au bonnetier. Enfin Célestine aimait Garnoteau, et cela la flattait, elle, d'épouser un artiste. Le mariage fut donc décidé.

Un jour Célestine prit son fiancé à part et lui demanda en rougissant :

— C'est vrai ce qu'on m'a dit, que vous peigniez vos tableaux... d'après des femmes... complètement déshabillées?

— Mais oui, ma chérie.

— Et vous ne pourriez pas peindre... cela... sans modèle... de mémoire?

Garnoteau lui expfiqua que c'était absolument impossible.

136 CONTES d'autrefois ET d' A U J O U Rd'h U I

— Maisj reprit Célestine, ne pourriez-vous peindre des personnes habillées , des scènes comme on en voit^ des sujets touchants, dans le genre du Convoi du pauvre ou du Retour du soldat}

— Que me dites-vous là, ma chère enfant? Ce ne serait plus du grand art, et je n'ai pas le droit de renoncer au grand art. Et puis, vous comprenez? le nu, c'est ma spécialité. On ne peut pas changer comme cela de spéciaUté, Cela dérange les habitudes du public...

Bref, Garnoteau parla avec tant de fermeté que Célestine n'insista plus et parut se résigner.

Mais, le soir du mariage, durant le premier tête à tête, Célestine, couvrant son visage pudique de ses bras entrecroisés, dit à Garnoteau :

— Promettez-moi, mon ami, de faire ce que je vais vous demander.

Garnoteau promit : il en était à un de ces moments oii l'on promettrait n'importe quoi.

— Eh bien ! reprit Célestine à voix basse et à mots entrecoupés, je suis très raisonnable. . . et je consens que d'autres femmes vous servent de modèles pour la figure, pour les bras, et même. . . s'il le faut... pour le corsage. Mais... pour le reste... je ne veux pas que vous ayez d'autre

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