LES TROIS MANIERES DF CARNOTEAU I
modèle que moi... Ne réclamez pas! c'est juré, et je sens que je mourrais de désespoir si vous manquiez à votre promesse. Car cette idée m'est insupportable que, seul dans votre atelier, avec une créature... Oui, je me connais, mon ami, j'en mourrais!
Garnoteau la rassura. Il ne prévoyait pas alors les horribles conséquences de cet arrangement, et, comme il aimait Célestine, il la trouvait assez grasse...
J'interrompis mon camarade :
— Mais comment as-tu pu savoir...
— Oh! rien de plus simple. C'est Garnoteau lui-même qui l'a raconté un jour, après boire, à son meilleur ami, le vieux Petrus Carbonnel, qui l'a dit à Chichinette, un petit modèle, qui me Ta redit.
Je continue.
Garnoteau fut fidèle à sa promesse, et il le fallait bien, car Célestine y avait l'œil. Elle ne permettait aux modèles que le costume de la
138 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
Vénus de Milo, plus remonté, et elle surveillait Garnoteau. Elle entrait dans l'atelier à l'improviste et, l'ayant surpris deux ou trois fois en train de tricher, elle lui fit de telles scènes que le pauvre garçon se résigna à tenir loyalement sa parole.
De là cette interminable série de nymphes rondes en haut et sèches en bas, ce bizarre et constant désaccord entre les torses florissants et les quilles ingrates. Les dryades de Garnoteau étaient vraiment semblables à des fleurs, — épanouies sur des tiges minces.
Tant que Célestine fut jeune, cela pouvait encore passer. A défaut de plénitude, elle avait la fraîcheur. D'ailleurs, Garnoteau amplifiait légèrement ce qu'il empruntait à sa femme.
Puis il avait décidément la vogue et, de lui, on acceptait tout. La maigreur de l'une des moitiés de toutes ses nymphes passait pour élégance. On disait de leurs jambes que c'étaient des jambes florentines. Un critique influent découvrit un jour que cette façon de comprendre et de peindre la femme était éminemment spiritualiste, que ces formes avaient quelque chose de poétique, de délié, de simplifié, d'intellectuel : Gar-
LES TROIS MAN'IÈRES DE GARNOTEAU 1 39
noteau atténuait tout ce qui, dans la construction du corps féminin , rappelait la bestialité primitive ; ses nudités étaient chastes, n'éveillaient aucun désir : leur vue était propre à purifier les cœurs et à élever l'esprit des masses...
Du coup, Garnoteau entra à l'Institut.
Mais Célestine, en vieillissant, devenait plus maigre encore, et les jambes des nymphes de Garnoteau maigrissaient d'autant. Et, par un obscur besoin de compensation, à mesure que sa femme maigrissait, Garnoteau choisissait pour ses torses des modèles de plus en plus luxuriants. L'écart devint si fort que le public finit par s'en apercevoir.
La vente baissa, baissa...
Garnoteau voulut alors essayer de la peinture de genre. Il peignit des petites filles habillées, et n'eut aucun succès.
Il eut ensuite l'ingénieuse idée de peindre des Sirènes 5 c'était une façon d'esquiver les jambes de M"*^ Garnoteau. Mais les Sirènes passèrent inaperçues.
Ce fut Célestine qui exigea qu'il revint à ses Nymphes. Elle avait pris goût à son service et s'ennuyait de ne plus poser. Comme elle en
avait encore séché de dépit, elle n'avait presque plus de quoi s'asseoir, et les jambes florentines étaient devenues des jambes de haridelle.
Cependant, les Nymphes étant la spécialité de Garnoteau, quand il se fut remis à peindre des Nymphes, les Nymphes recommencèrent à se vendre un peu.
— Grâce à moi ! lui disait Célestine.
Et, quand par hasard on louait devant elle les tableaux de son mari, elle baissait les yeux et répondait en minaudant :
— Les jambes, surtout ! les jambes... jusqu'à la ceinture ! C'est exquis, n'est-ce pas .''
Elle était très bonne ménagère, elle avait enrichi Garnoteau en le nourrissant mal, en le privant de toute distraction, en le «réglant», même pour son tabac. Avec l'argent des Nymphes, elle avait acheté à Paris deux ou trois maisons d'un bon rapport ; et, convaincue des grâces secrètes de sa personne, quand Garnoteau touchait ses loyers :
— A qui dois-tu ça ? disait-elle avec un sourire plein de sous-entendus.
Son avarice crut avec l'âge. Pendant qu'elle posait pour les jambes, tenant entre ses dents