LES TROIS MANIERES DE GARNOTEAU I4I
le bord de sa jupe, elle tricotait, les bras en lair, pour ne pas perdre de temps.
L'infortuné Garnoteau, condamné à peindre éternellement les tibias de sa femme, la prenait peu à peu en horreur. Et, quand il pouvait s'échapper, cet homme austère cherchait d'autres jambes, non pour les peindre.
Mais viens un peu, je te raconterai tout à l'heure la fin de l'histoire.
Mon ami me conduisit chez Durand-Ruel et me montra une Vanse de U^ymphes. Elles étaient toutes remarquables par le développement excessif de leurs croupes, pareilles à des ballons, et de leurs jambes massives comme des piliers d'église.
— De qui sont ces viandes.'^
— De Garnoteau.
Et comme je me récriais :
— M*"^ Garnoteau, me dit mon ami, est morte il y a deux mois. Ce que tu viens de voir
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au Salon a été peint de son vivant. Je crois que Garnoteau, qui est bon homme, a regretté Célestine. Du moins, le jour où il l'a enterrée, il pleurait abondamment. N'était-ce pas les jambes de toutes ses Nymphes qu il conduisait à leur dernière demeure ? Il ne pouvait oubHer que c'était sur ce pilotis qu'il avait construit sa réputation. Mais tout de suite après il s'est décarêmé. Il ne fait plus que des croupes, et démesurées, comme tu vois : après les échassières, les callipyges. Nul modèle n'est plus assez copieux pour lui. On le voit errer aux environs de Paris, cherchant des vachères égales à son rêve, et quand, à force d'éloquence et d'argent, il en a pu décider quelqu'une à poser, il s'en donne ! Il peint des... hanches, éperdûment! Et remarque ce trait singuher et touchant. Tandis que ce qui était autrefois sacrifié dans ses tableaux y prend aujourd'hui toute la place, ses torses, au contraire, s'amincissent, se spirituahsent : ce sont cax maintenant qui sont sobres et chastes, comme si Garnoteau se souvenait de celui de Célestine.
Ses Nymphes sont toujours des fleurs et elles ont toujours des tiges, mais renversées.