LA GROSSE CAISSE
deçà : spectacle rafraîchissant pour les âmes fatiguées.
Je jouissais donc également des artistes et du public. J'avais surtout remarqué, parmi les spectateurs les plus assidus, un garçon glabre au menton bleu, aux lèvres blanches et minces, d'une pâleur de panaris, vêtu avec une prétention crapuleuse : demi-bottes, pantalon et veston collants, à grands carreaux, cravate voyante et chapeau mou. Il devait être homme d'écurie dans quelque grande maison. Il fumait d'énormes cigares, souriait à peine aux chansons comiques, mais applaudissait du bout de ses doigts gantés de peau de chien aux romances sentimentales et aux vocalises fêlées de la pauvre fille qui représentait le grand art sur cette scène éclectique.
Je voulais voir les artistes de près, sous le nez, ne tenant pas du tout aux illusions que crée la distance : je me mettais donc au premier rang des fauteuils, par amour du vrai, et du côté des cuivres, par amour du tapage.
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J'avais juste devant moi, derrière la balustrade tendue de coton rouge qui enfermait l'orchestre, le musicien préposé à la grosse caisse. C'était un petit vieux, court, chauve, à lunettes, qui avait l'air d'un homme d'église ; et tandis que l'homme d'écurie ressemblait à Bonaparte, — lui, le petit vieux, ressemblait à Sainte-Beuve, mais à un Sainte-Beuve en buis, car sa vieille face n'exprimait absolument rien. Il avait une calotte de soie noire tout élimée et un vieux paletot luisant aux omoplates et couleur de poussière, dont les bras seuls éteient restés d'un beau verc encore neuf, sans doute à cause des manches de lustrine dont il les munissait pendant le jour.
A force d'être voisins, nous avions fini par causer ensemble et par nous lier d'amitié de neuf heures à onze. Un soir il m'avait tendu sa tabatière à queue de rat en me disant : « En usezvous.-^ » , et ce bon procédé avait été le commencement d'expansions et de confidences.
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Le bonhomme était expéditionnaire à l'Hôtelde-Ville, expéditionnaire à quinze cents francs. Il s'appelait Eusèbe Taponnier. Vers trente-cinq anSj après une jeunesse régulière^, effacée et timide, il avait épousé par amour une demoiselle de magasin, pauvre et de chétive santé, qui était bientôt morte en lui laissant une fille. Il avait élevé l'enfant de son mieux, se privant de tout pour qu'elle eût des robes propres avec des rubans et des colifichets. Il l'avait mise, à douze ans, dans un atelier de fleuriste. A quinze ans, Reine avait pour amant un ouvrier en papiers peints 5 à seize ans elle filait avec un monsieur, et depuis, sauf deux ou trois lettres dans les commencements, elle n'avait plus donné signe de vie.
— Oui monsieur, voilà dix ans que je n'ai eu de ses nouvelles. Mon Dieu! on se fait à tout, mais c'est égal, il y a des moments où ça me revient et où j'ai comme un poids sur le cœur. Au bureau, ça va encore : j'ai mon ouvrage.
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Mais le soir ! ... Je ne pouvais plus durer. Alors j'ai trouvé ça, d'être grosse caisse. Came distrait, ça in empêche de penser à ma fille. . . Ce n'est pas que je lui en veuille, monsieur. Elle m'aimait bien, et je suis sûr qu'elle m'aime encore, quoiqu'elle ne m'écrive pas. Elle avait bon cœur... Mais que voulez-vous } on aurait dit qu'il y avait quelque chose de plus fort qu'elle qui la menait. Et puis elle était trop jolie... Tenez, je vous montrerai son portrait.
Et le lendemain, en effet, le père Taponnier m'apporta la photographie de Reine en première communiante : une petite tache noire dans une grande tache jaunâtre. La tache noire était la figure ; mais, en y regardant de près, on distinguait un petit nez retroussé et délicat, des lèvres roulées et de grands yeux de folie, la frimousse d'une gamine qui sera une belle fille.
— Elle est charmante , monsieur Taponnier.
— N'est-ce pas.^ Et si vous l'aviez vue à quinze
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ans! Comment voulez-vous qu'une fille bâtie comme ça...
— Elle était trop bien tournée pour ne pas mal tourner, monsieur Taponnier.
Le père Taponnier comprit, au bout d'un moment, ce mot facile, faillit s'étrangler de rire et s'émancipa jusqu'à m'appeler « farceur ».
Un soir le père Taponnier me dit :
— Vous savez? il y a ce soir une débutante, très gentille.
— Vous la connaissez, monsieur Taponnier?
— Oh ! non, je lai entendu dire.
Le défilé habituel commença. Un jocrisse dit une paysannerie. Une femme tragique à voix de contralto mugit une chanson qui célébrait les bienfaits de l'instruction. Un ténor en habit noir, égal en distinction au monsieur des « 100,000 chemises » et balançant deux battoirs gantés de blanc, sucra sa romance. Puis, dans le cartouche où l'on glisse les noms des artistes, le public lut le mot (( Audition » en grosses lettres : un
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murmure d'attente s'éleva, et le nouveau sujet fit son entrée sur la scène.
C'était une fille brune, un peu forte, d'une beauté populacière, avec une grande bonté dans la bouche et une joie irrésistible dans les yeux. Généreusement décolletée, elle portait une toilette flambante comme un incendie. Une robe en soie jaune, des plissés rouge-cerise par devant, des gants rouges jusqu'à la saignée des bras, et sur ses cheveux noirs, un large gaingsborough retroussé, empanaché et doublé de rouge.
Elle chanta, d'une voix un peu enrouée, rondement, va comme je te pousse, une chanson bon enfant avec ce refrain :
Celui qu j'aime, (ter) , C'est la gross' caisse I
Elle lança cette déclaration à toute volée, et en même temps elle montrait du doigt le père Taponnier et lui envoyait des baisers en riant de toutes ses dents.
Ce fut une explosion de gaîté. On se leva, on monta sur les bancs pour voir le bonhomme, qui, rouge de confusion, se faisait tout petit et aurait bien voulu se cacher dans le ventre de son instrument.
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L'homme au veston à grands carreaux se dégelait ; il applaudissait à faire craquer ses gants.
Mais voilà que pendant le second couplet M. Taponnier pâlit. Sa lèvre molle de vieux se met à trembler. Il oublie, au.x points d'orgue, de taper sur sa peau d'âne; il regarde la chanteuse de tous ses yeux et je l'entends qui balbutie :
— Mais., mais.,, mais... c'est elle!
— Qui donc ?
— Ma hlle ! ma petite Reine !
— Vous êtes SUT?
Et le fait esc qu'en regardant attentivement je reconnaissais dans la face allumée de la belle fille tous les traits de la première communiante.
— Eh bien, dis-je au bonhomme, il faut aller l'attendre tout à l'heure, à la sortie.
— C'est que... je ne sais pas si... Tenez, monsieur, rendez- moi un grand service. Venez avec moi, ça me donnera de l'assurance.
— Avec plaisir, M. Taponnier.
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La nouvelle étoile chanta magistralement :
Ah/ qu'il est drôlement plante L' grain i'beauté à' Aglaé !
Elle lança avec ampleur cet élégant refrain :
(Parlé) Ou ça?
Tout au fond d'ia cour...
Et elle fut sublime dans la Femme de tcAsironome :
Je suis la femm' de l'astronome
D'ia plaç Vendôme.
En l'absence de mon époux Je fais voir la lun pour deux sous.
Bref, elle eut un succès formidable. Le directeur du café-concert, un homme correct à figure de diplomate, dérogeant aux habitudes du lieu, monta sur la scène à la fin de la représentation :
— Mesdames et messieurs, la grande artiste qui vient d'avoir fhonneur de chanter devant vous pour la première fois s'appelle M''^ Ré-
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Le père Taponnier se tourna vers moi, et d'un air capable :
— Qu'est-ce que je disais? Reine, Rcgina, cest le même nom... en latin.
Un moment après nous guettions^, à la petite porte, la sortie des artistes.
Régina parut^ donnant le bras à Thomme au veston. Le père Taponnier s approcha :
— Madame... madame...
— Eh bien, quoi?
— Vous... vous... Tu ne me reconnais pas? La bonne fille l'examina, et tranquillement,
comme si elle l'avait quitté la veille :
— Tiens! papa! quelle surprise!
Elle lui sauta au cou.
— Papa, je te présente monsieur Ugène, un de mes bons amis.
— Enchanté, monsieur. . . dit 1 homme. Voulez-vous prendre un bock ?
Et s'adressant à moi :
— Si monsieur veut me faire le plaisir...
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Mais je me retirai, par discrétion et pour esquiver le bock d'Ugène.
Le lendemairij M. Taponnier s'épancha abondamment :
— Ah ! monsieur, quel cœur ! Ça lui a fait joliment de plaisir de me retrouver. Elle est venue me voir tantôt. Dame ! ça n'est pas riche chez moi. Alors, monsieur, elle a voulu à toute force me faire cadeau d'une garniture de cheminée. On l'a apportée tout à l'heure... C'est en bronze doré... ça représente Christophe Colomb.
— Et monsieur Ugène }
— Ah ! c'est un garçon bien amusant ! Je ne sais pas où il va chercher toutes ses histoires. Ils sont vraiment gentils tous les deux... Je sais bien ce que vous allez me dire... C'est vrai que si elle avait pu rester honnête... Je le lui ai dit tantôt, c'était mon devoir de père. Elle m'a répondu : « Tu as bien tort de te faire de la bile pour ça 5J, et elle m'a embrassé en me pinçant les joues comme quand elle était petite fille. Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise, moi.'^ Elle a si bon cœur, cette enfant! Elle m'a demandé : « Papa, ça ne te gêne pas que je chante la grosse caisse.^ parce que, si ça te gênait... »
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Moi, je lui ai dit : « Mon Dieu, non ! qu'est-ce que tu veux? puisque c'est dans la chanson... »
Donc Régina chanta de nouveau la Grosse caisse. Et cette fois-là elle dit le retrain très gentiment, d'un ton à la fois comique et attendri, avec un baiser du bout des doigts. M. Taponnier souriait, très flatté.
Ugène n'y était pas ce soir-là, et je m'en félilicitai : comme cela je pourrais rester avec le bonhomme et faire la connaissance de Régina.
Nous l'attendîmes à la sortie. Elle avait un tout petit jeune homme au bras :
— Papa, je te présente M. le vicomte Alfred, un de mes bons amis.
— Enchanté, monsieur... fit M. Alfred un peu troublé.
Gentil, ce petit vicomte ! Rose, blond, une moustache de chat. Mais il avait l'air d'un petit garçon à côté de la grosse Régina. Certainement ce n'était pas lui qui l'avait découverte tout seul : on avait dû l'aider.
Nouvelles confidences de M. Taponnier, le lendemain soir :
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— Vous savez? j'ai déjeuné chez elle. En tête à tête, comme autrefois. Elle a un appartement rue de la Bruyère, très cossu. J'ai dit à Reine : « Comme ce serait gentil de vivre ensemble ! » Elle m'a répondu : « Oh ! papa, ça ne serait pas convenable. » Et c'est vrai, ça ne serait pas convenable. . . Le vicomte est venu après le déjeuner. Il m'a offert des cigares. Je ne fume pas, mais j'en ai pris un tout de même. . . pour vous.
Je laissai M. Taponnier attendre seul Régina ; et je la vis, de loin, sortir par la petite porte, flanquée d'Ugène. M. Taponnier tendit la main à Ugène comme à un vieil ami.
Les jours suivants Régina parut avec un grand homme brun, puis avec Ugène, puis avec le petit vicomte, puis avec Ugène encore, puis avec un gros jeune homme roux, et ainsi de suite pendant quinze jours.
M. Taponnier rajeunissait. U avait un chapeau neuf et une cravate bleue à pois.
Mais il ne me faisait plus de confidences.
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Un soir, au commencement de la représentation, le directeur vint annoncer au public que j\4iie Régina, indisposée, ne chanterait pas.
Une semaine se passa sans que Régina reparût sur les planches. M. Taponnier était morne. Je le harcelai de questions ; il parla enfin :
— Partie, monsieur! Où.'' je n'en sais rien. Le plus triste pour moi, c'est que c'est un peu ma faute. Elle avait trop bon cœur : j'ai eu le tort de le lui reprocher. J'avais pris l'habitude d'aller déjeuner avec elle tous les matins... C'était, chaque fois, une nouvelle figure. Je lui dis un jour : « J admets le vicomte, c'est ta position qui le veut. J'admets M. Ugène (car j'ai bien vu depuis, monsieur, que M. Ugène n'était qu'un ami), ce Mais les autres, non 5 ça n'est pas digne ». Elle s'est fâchée, elle m'a dit : « Papa, mêle-toi de ce qui te regarde ! » et le jour d'après M. Ugène a déclaré que je devenais collant... Reine n'a pas relevé l'insulte... Alors j'ai pris mon chapeau... J'y suis tout de mcme
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retourné le lendemain et le surlendemain, et comme cela six jours de suite. Chaque fois on me disait qu'elle était sortie... Et le septième jour la concierge m'a dit qu'elle était en voyage. . . C'est ma faute, j'ai été un imbécile et un mauvais père...
M. Taponnier parlait ainsi d'un ton placide, de plus en plus déprimé et ratatiné, de plus en plus « en buis 33 sous sa calotte de soie. Il reprit :
— Je regrette presque de l'avoir revue... J'étais bien tranquille...
— Attention ! fit le chef d'orchestre.
M. Taponnier assura ses lunettes, et, tandis que les marionnettes lamentables se trémoussaient l'une après l'autre sur les planches pour le plaisir des inconscients entassés dans la salle lugubre, — le vieux, attentif aux points d'orgue, tapait sur sa caisse avec des mouvements d'automate...
LES VEUX ScAIC^TS
j^^0 E petit village de Champîgnol-les-Rai- 1^^] sins avait un vieux curé, une vieille ^ église et, dans cette église, un vieux
saint.
Le saint, c'était saine Vincent, patron des vignerons. Il était en bois, semblait taillé à coups de serpe, avait un gros ventre, une large face naïvement peinte en vermillon et qui respirait la bonhomie et la gaieté, une trogne de vigneron au temps des vendanges. Il n'était pas joli, joli : mais le curé et ses ouailles étaient habitues
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à sa figure. Le bon saint jouissait de la plus grande considération dans la paroisse, et il le méritait bien, car il faisait couramment des miracles.
Le vieux curé mourut. Un jeune prêtre tout frais émoulu du séminaire vint s'installer au presbytère de Champignol, avec une vieille fille de trente-cinq ans qui était sa sœur, et un gamin de dix à douze ans qui était son neveu et à qui il montrait le latin.
Lorsque l'abbé Jubal (c'était le nom du nouveau curé) vit la statue de saint Vincent, il la trouva « indécente » — ce fut son mot, — et comme la fabrique de l'église avait justement une centaine de francs d'économies, il résolut de remplacer le vieux saint par un saint tout neuf.
Il se rendit au chef-lieu du département dans le plus grand secret, car il voulait ménager une surprise à ses paroissiens. Là il fie emplette d'un saint Vincent moderne, sorti des ateliers de Bouasse-Lebel : un jeune diacre tout rose, tout blond, frisé au petit fer, avec du dor le long de sa dalmatique ; et, la veille de la fête patronale, il le hissa à la place du vieux, dans la niche au