‹ SérénusChapitre 23 sur 30 · LES · texte numérisé non relu

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E poète Firdousi, âgé de quatre-vingtquinze ans, s'étant attardé dans son petit jardin par une soirée un peu fraîche, se sentit mal à l'aise en se mettant au lit.

Le lendemain matin, le médecin Kinini, mandé en grande hâte par la vieille servante Zora, déclara que l'auteur du Livre des T^ois^ atteint du mal que les Grecs ont nommé « pleurésie, » n'y pourrait sans doute résister, vu sa

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174 CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUl

grande vieillesse, et qu'il n'avait plus, selon toute apparence, que quelques jours à vivre.

Cette nouvelle, propagée par les bouches des hommes et par les gazettes manuscrites, émut profondément Bagdad et tout le royaume.

Car Firdousi était plus qu'un homme, à peine moins qu'un Dieu. Ses deux grands rivaux, Touriri et Nisami, étaient morts, depuis trente années. Lui, toujours vivant, continuait d'épancher, avec la régularité d'un grand fleuve, de si larges flots de poésie, que les Persans avaient, pour sa chanson inépuisable et toujours renaissante, oublié toutes les autres chansons. Toutes les oreilles étaient pleines de ses rythmes, tous les yeux étaient pleins de ses visions 5 et ses vers, à chaque instant de la journée, voltigeaient sur des lèvres. Les petits enfants aux têtes rasées les récitaient sans les comprendre, sous la longue gaule du maître d'école accroupi sur sa natte. Et, comme Firdousi avait eu pitié, dans ses livres, des humbles, des souffrants et de tous les misérables, le peuple le

LES FUNÉRAILLES DE FIRDOUSI I7f

vénéraic pour sa grande bonté, autant que les lettrés l'admiraient pour la puissance de son verbe.

Ce vieillard surnaturel vivait donc dans la sérénité d'une gloire inviolée, et tous les autres joueurs de lyre l'appelaient leur maître et leur père.

L'étonnement fut grand quand on sut qu'il allait mourir, et l'on était bien près de le considérer comme un prophète : car, tandis que tous croyaient à son immortalité terrestre, il avait maintes fois prédit qu'il mourrait.

11 fut malade trois jours et trois nuits. Tous les poètes de Bagdad (ils étaient quatorze) vinrent le veiller pieusement.

Mais au fond de leurs coeurs ils trouvaient le temps long.

Dans les moments de répit que lui laissait le mal, Firdousi souriait et murmurait de vagues paroles :

— Joie... horreur... lumière... ténèbres...

176 CONTES d'autrefois ET d' A U J O U R d'h Ij 1

blanc... noir... cime... gouffre... ouverture du puits de l'infini...

Il dit encore :

— L'amour, c'est la salutation des anges aux astres...

Et beaucoup d'autres choses solennelles et surprenantes.

Un des quatorze poètes lui demanda :

— Croyez-vous, maître, que l'âme soit immortelle ?

Il répondit :

— La mienne l'est sûrement.

Il ajouta :

— Je vais donc pouvoir faire mes objections à Dieu.

Et il semblait préparer le discours qu'il prononcerait au seuil de l'autre vie, dès son premier pas hors de la tombe.

Cependant aux abords de la maison, des hommes, chargés de recueillir les nouvelles que copiaient ensuite des centaines de scribes et

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