‹ SérénusChapitre 25 sur 30 · LES FUNÉRAILLES DE FIRDOUSI I · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES DE FIRDOUSI I

Tout le monde commanda des couronnes chez les marchands de fleurs.

Il y avait alors à Bagdad un grand nombre de petites ce sociétés ». dont les membres avaient coutume de se réunir pour souper ensemble et pour prononcer des discours : sociétés d'hygiène, de gymnastique et de canotage ; sociétés pour la diffusion de l'enseignement ou pour la destruction des moustiques ; et des sociétés musicales, et des sociétés philosophiques : la ligue des 5\ygateurs d'Ormuid, la ligue des cAntiioroastriens et la ligue des cAnihropopirhèques .

Elles avaient toutes leurs présidents, leurs vice-présidents, leurs commissaires, leurs statuts, leurs bannières, leurs insignes, et leurs banquets périodiques 5 et elles répondaient au double besoin que Ihomme éprouve de boire en compagnie et de jouer un rôle en ce monde.

Une lutte s'engagea entre ces « ligues w innombrables, à qui porterait aux funérailles de Firdousi la plus belle couronne de fleurs.

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On moissonna les champs de roses qui font à Bagdad une large ceinture de couleurs et de parfumSj et il sembla que la terre voulût jeter un de ses printemps, jusqu'à la dernière corolle, sur la tombe du poète qui l'avait si bien chantée.

Et tout le monde voulait avoir connu Firdousi. Des hommes, à qui personne n'avait fait attention jusque-là, racontaient dans les gazettes qu'ils avaient vécu familièrement avec le poète, donnaient des détails sur sa vie privée et rapportaient ses bons mots.

On était surpris de voir combien ce solitaire avait eu d'amis intimes.

D'autres, pour se donner de l'importance, s'occupaient d'organiser les funérailles et ne se sentaient pas de joie.

Un grand registre fut placé sur un pupitre, à la porte de la maison mortuaire ; et tous ceux qui voulaient venaient y écrire leur nom, avec des réflexions et des éloges.

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Un bourgeois de Bagdad, nommé Homais, proposa de donner le nom de Firdousi à toutes les rues de la capitale.

Et dans les maisons mystérieuses où les jeunes gens s'en allaient le soir converser avec de belles personnes, toutes les pensionnaires s'étaient entendues pour porter le deuil de Firdousi en légères écharpes de gaze noire.

Les poètes et les lettrés le glorifiaient, et l'un d'eux déclara que Firdousi avait été créé « par un décret nominatif de l'Éternel. »

Mais ils le plaçaient si haut, ils le mettaient tellement à part, ils faisaient de lui un homme si singulier, si anormal et si ignorant de luimême, que vraiment il ne pouvait porter ombrage à personne, et que l'éloge de ce monstre inconscient paraissait même impliquer chez ses panégyristes le sentiment de leur supériorité intellectuelle.

Ils semblaient dire :

— Firdousi n'a pas fait exprès d'avoir du génie. Tandis que nous !...

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— Après tout, dit l'un des quatorze poètes, Firdousi n'était qu'une cloche.

— Ou plutôt, reprit un autre, une boule de jardin placée au centre des choses et qui les déformait en les réfléchissant.

— Il manquait de sens critique, dit un troisième.

Un quatrième ajouta :

— U n'avait pas d'esprit.

Et un cinquième murmura entre ses dents :

— Il était bête... comme l'Himalaya.

Ainsi devisaient les lettrés à voix basse : mais l'enthousiasme du peuple était naïf et profond, et aussi celui du roi Ali-Rira, jeune prince plein de candeur, et qui du reste fut détrôné quelques années plus tard, parce qu'il avait trop de bonne volonté, avec un peu d'étourderie.

Ce bon petit roi se demanda ce qu'il pourrait bien faire pour honorer le grand poète.

Un peu en dehors de l'enceinte de Bagdad s'élevait, sur la pente d'une montagne, un très beau monument, tout en marbre et haut de cent

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