SAINT MARC LE ROMAIN
I'an de grâce 860, Angelran, abbé des bénédictins de Beaugency-sur-Loirc, pieusement jaloux des miracles opérés dans la chapelle du prieuré de Cléry par les reliques de sainte Avigerne, résolut d'aller chercher à Rome les cendres de quelque martyr d'importance pour en doter l'église de son abbaye.
Nicolas \*", qui occupait alors le siège de Pierre, avait une dévotion particulière aux sépultures des saints martyrs. Elles étaient, à dire
vrai, en assez mauvais état^ ayant été pillées et à moitié détruites par Vitigès, roi des Goths, puis par Astolphe, roi des Lombards, Plusieurs papes avaient fait transporter dans les églises de Rome des tombereaux de saints ossements. Mais le trésor était loin d'être épuisé. Nicolas restaura quelques-unes des plus célèbres catacombes, en confia la garde à des sacristains 5 et il allait souvent y célébrer le sacrifice de la messe. Une de ces cryptes n'était autre que le tombeau de Flavius Clemens.
Ce tut là que, parmi beaucoup de noms obscurs gravés sur les pierres funéraires, Angelran remarqua le nom de Sérénus. Son épitaphe, rédigée par le fidèle Styrax, était ainsi conçue :
MARCVM ANNAEVM SERENVM MARTYR SPIRITA SANCTA IN MENTE HAVETE
Angelran se souvint tout à coup qu'il y avait eu dans le palais de Néron un capitaine du nom de Sérénus, et il pensa qu'il avait sa tombe sous les yeux. Ce Sérénus était l'ami du philosophe Sénèque, qui, commeonsait, connutl'apôtre saint Paul. Evidemment Sérénus, initié par Sénèque à la foi chrétienne, s'était converti en secret j et.
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lorsque Néron persécuta les chrétiens, ayant osé les défendre devant l'empereur et lui résister en face, il fut condamné à mort. Angelran eut bientôt fait de reconstruire ainsi dans sa tête toute l'histoire du martyr. Il se promit de l'écrire à son retour et d'amplifier dans son latin le plus élégant ce canevas si vraisemblable.
Il obtint facilement du père des fidèles la permission d'ouvrir la tombe et d'emporter les restes vénérables de M. Annoeus Serenus auquel il donnait déjà dans sa pensée le nom de saint Marc le Romain.
La pierre enlevée, Angelran vit ce qui demeurait du corps du martyr : une traînée de poussière blanchâtre mêlée de fragments d'os, et, sur cette cendre, le petit rouleau de parchemin, qui, par un phénomène singulier, s'était conservé presque intact. Il essaya de lire ces antiques caractères, et, n'ayant pu les déchiffrer, il se dit que peut-être quelqu'un de ses moines y réussirait mieux.
La châsse de saint iMarc le Romain fut installée dans fégUse des bénédictins de Beaugency le jour de Pâques de l'année 86i , au milieu d'un grand concours de peuple.
Cependant Angelran avait remis le manuscrit de Sérénus au moine Adalbéron, le plus savant homme de l'abbaye.
Adalbéron parvint, à force de travail et de patience, à déchiffrer la triste confession. II apprit ainsi que le nouveau saint n'était point, comme l'avait cru l'abbé, cet Ann^eus Serenusà qui Sénèque a dédié son traité de la Tranquillitc de lame, mais bien le fils de Tami de Sénèque, et que ce prétendu martyr n'avait pas eu la foi et était mort en païen.
Mais déjà saint Marc le Romain était devenu populaire et faisait continuellement des miracles. Adalbéron, ne voulant point troubler les consciences des fidèles ni faire la joie des moines de Cléry, ne confia sa découverte à personne. Toutefois la confession de Sérénus lui parut si extraordinaire qu'il n'eut pas le courage de la détruire et qu'il garda le manuscrit impie dans un coin de la bibliothèque du couvent.
La réputation de saint Marc le Romain alla toujours grandissant jusqu'au xi^ siècle. Vers l'an 1 030, le clerc Hariulf, qui dirigeait l'école cathédrale d'Orléans sous l'évêque Hériger, rédigea^ d'après les dits de témoins oculaires et
dignes de foi, les procès-verbaux de vingc-quatrc miracles opérés par la puissance du saint. Je transcris quelques-uns des plus remarquables *.
1° 'D'un homme à qui saint <SMarc rendit les yeux.
« Il y avait à Closmoussu un mauvais prêtre nommé Gérald. Ce prêtre avait chez lui un jeune homme nommé Witberc qui était son cousin et son filleul. Un jour, Witbert alla à la fête de saint Marc le Romain à Beaugency. Comme il revenait, il rencontra en chemin Gérald accompagné de trois de ses paroissiens qui lui étaient tout dévoués. Gérald détestait son filleul parce qu'il le soupçonnait d'aimer une de ses pénitentes. Le méchant prêtre dit à ses compagnons de saisir Witbert et de le bien tenir, et, tandis que le malheureux invoquait saint Marc à grands cris, Gérald lui arracha les yeux et les jeta par terre. Une pie, d'autres disent une colombe, les prit dans son bec et les emporta dans la direction de Beaugency. Ce qu'ayant vu, le
* En réalité, ces miracles sont traduits du recueil des miracles de sainte Foi, vierge et martyre, par Bernardus Scholasticus {Talrologit latine de l'abbé Migne, t. CXLI).
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méchant prêtre fut saisi de remords et se prit à pleurer^ et depuis, il n'osa plus célébrer la sainte messe.
« La mère de Gérald, nommée Arsinde, ayant appris la cruauté de son fils, recueillit Witbert et le soigna. Quand ses plaies furent cicatrisées, l'aveugle se mit à courir le pays en chantant des chansons, et il gagnait fort bien sa vie et se donnait du bon temps.
« L'année suivante, deux jours avant la fête de saint Marc le Romain, comme Witbert dormait, le saint lui apparut et lui dit :
« — Tu dors, Witbert?
« — Qui es-tu, toi qui m'appelles ?
« — Je suis saint Marc le Romain.
« — Et que me veux-tu?
« — Je m'intéresse à toi. Comment te portes-tu ?
« — Pas mal.
ce — Et comment vont tes affaires?
« — On ne peut mieux.
« — Peux-tu te dire si satisfait, toi qui ne vois pas la lumière du jour?
ce A ces mots, Witbert, qui dans son rêve croyait voir, se souvint qu'il était aveugle.
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ce Le saint reprit :
a — Va à Beaugency, achète deux cierges ; allume l'un devant Tautel du Sauveur, l'autre devant ma châsse. J'ai prié Dieu pour toi parce qu'on t'a fait du mal injustement. Va, et tu recouvreras la vue.
(( Et comme Witbert, songeant au prix des cierges, ne répondait rien, saint iMarc devina sa pensée :
« — Ne t'inquiète pas, lui dit-il. Va d'abord entendre la messe à Tavers. Là tu rencontreras un homme qui te donnera six deniers.
« Witbert se leva, alla à la messe à Tavers, raconta sa vision à tous ceux qui étaient là et les pria de lui prêter douze deniers. Les gens se moquaient de lui et le traitaient de fou. Mais tout à coup un homme de bien, nommé Hugo, s'avança vers lui et lui donna six écus et une obole.
c Alors Witbert, plein de confiance, se rendit à l'église des bénédictins de Beaugency. Il acheta deux cierges, les alluma et passa la nuit en prières devant la châsse de saint Marc.
« Vers minuit, il lui sembla que deux globes lumineux, ayant la forme des baies du laurier.
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mais plus gros, descendaient du ciel et venaient se loger sous ses paupières, dans les deux trous où avaient été ses yeux. En même temps il sentit une grande lourdeur de tête et s'endormit.
« Il fut réveillé par la voix des moines chantant matines. Il voyait!
" D'abord il douta du miracle. Mais, ayant aperçu dehors, par la porte ouverte de l'église, un âne qui était sur le point d'encrer dans le saint lieu, il cria à lanier : « Hé ! là-bas ! rangez donc votre âne! n Et aussitôt l'homme rangea sa bête. Sur quoi Witbert fut assuré qu'il avait recouvré la vue.
ce II passa encore une année à parcourir le pays afin de se faire voir aux gens qui l'avaient connu aveugle; puis il songea à son salut et entra dans un monastère. »
2° Dune jument ressuscitée.
(( Il y avait à Lestiou, à deux lieues de Beaugency, un ancien soldat nommé Foulque. Cet homme alla à Rome en pèlerinage, et il en revint monté sur une jument que lui avait prêtée son frère, lequel était un saint prêtre du nom de
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Bernard. En chemin, la jument devint malade. Foulque promit à saint Marc un cierge aussi long que la queue de la bête, si elle guérissait. Mais la jument tomba un jour sur la route et mourut. Foulque voulut vendre sa peau à un aubergiste qui lui en offrit un prix dérisoire. Indigné de cette mauvaise foi. Foulque rompit le marché j puis, avec son couteau, il taillada partout, en long et en large, la peau de la bête morte, de façon que l'aubergiste n'en pût tirer aucun profit. Et en même temps il criait :
ce — Qu'est-ce que cela aurait coûté à saint Marc, qui guérit tant de malades, de guérir aussi ma jument? Je lui avais promis un si beau cierge! Et encore cette jument n'est pas à moi et il faudra que je la paye à mon frère. Je suis un homme ruiné!
« Comme il disait ces mots, la jument morte se leva sur ses pieds et se mit à hennir joyeusement. Les profondes coupures que Foulque lui avait faites se cicatrisèrent en un clin d'œil et elles se couvrirent d'un poil plus fin que celui du reste du corps, et d'une autre couleur ; et cela formait comme des dessins qui attestaient le miracle, r
3** T>un marchand puni de son avarice.
« Un Auvergnat était venu à Beaugency, au pèlerinage de saint Marc le Romain. Il remarqua que les cierges s'y vendaient à très bas prix à cause du grand nombre des marchands; et il songea que, s'il en achetait une grande provision, il les revendrait trois fois plus cher dans un autre pays. Il acheta donc tous les cierges qu'il put trouver et les mit dans des caisses. Mais un de ces cierges ne put tenir avec les autres. Alors l'Auvergnat l'appliqua contre sa poitrine entre ses vêtements, de manière que le gros bout était caché dans ses chausses et que le petit bout sortait par son collet sous sa barbe. Mais Dieu ne put souffrir l'audace de ce voleur. Le cierge s'alluma de lui-même, et le feu prit à la barbe de FAuvergnat et à ses vêtements. Le malheureux, hurlant comme un damné, courut à l'église et se précipita vers la châsse de saint Marc en promettant de lui donner tous les cierges s'il le secourait. A l'instant même le feu qui le dévorait s'éteignit. »
Ces citations suffiront, je pense.
En 1795, lors de la dispersion des Ordres reli-
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gieux, la bibliothèque de l'abbaye fut transportée à l'hôtel de ville de Beaugency, et c'est là que j'ai eu la bonne fortune de trouver, avec la relation des miracles de saint Marc le Romain, le manuscrit de Sérénus.
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ET
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LcA <nfÉ'I{E ScAIV^TE-c4GcA7HE
ELA a commencé, me dit mon ami (fi^j^^ Maxime Berthier, de la façon la plus banale du monde. J'étais allé, au mois de septembre dernier, passer une quinzaine dans ma famille, auprès d'Orléans. Notre voisine de campagne, M*"^ Aubray, une vieille dame excellente et très pieuse, avait pris chez elle, pour le temps des vacances, une orpheline de seize ans élevée dans un couvent de domini-
66 CONTES d'autrefois et d'aujourd'hui
caines aux environs de Tours. M"*^ Aubray était l'amie des religieuses^ et ces bonnes filles lui avaient confié la petite couventine pour la distraire un peu et pour qu'elle eût l'illusion d'être allée elle aussi « en vacances 33 , comme les autres enfants.
Mes parents voyaient beaucoup leur vieille voisine. Souvent on passait la soirée chez elle. Tout d'abord, je ne fis pas grande attention à sa compagne : elle était si petite^ si modeste et faisait si peu de bruit ! Mais un jour on dit son nom devant moi, un nom qui me parut bien joli : Lydie de Frégeneuilles. Dès lors, je la regardai de plus près et je vis qu'elle était mignonne, rose, blonde avec de grands yeux noirs toujours effarouchés. Elle portait son costume de pensionnaire, une robe et une petite pèlerine noires et, pour sortir, un chapeau de paille blanche avec des rubans bleus.
Je voulus la faire causer un peu. Elle était très timide, ne parlait qu'avec un effort visible et n'achevait presque jamais ses phrases. Pourtant elle me parla avec effusion de la mère Sainte-Agathe, une vieille religieuse sans doute (ce sont les meilleures), qui l'avait prise toute