LA MÈRE SAINTE-ACATHE
petite et l'avait toujours aimée, soignée, dorlotée maternellemenc. La mère Sainte-Agathe était u maîtresse générale » du pensionnat 5 la mère Sainte-Agathe était d'une très bonne famille 5 la mère Sainte-Agathe avait de l'esprit 5 la mère Sainte-Agathe savait la musique, le dessin, organisait au couvent les processions et les représentations dramatiques ; la mère Sainte- Agathe aurait pu être prieure générale de l'Ordre si elle avait voulu. Bref, il n'y avait pas audessus de la mère Sainte-Agathe. Je conçus une haute idée de cette respectable religieuse.
Quelquefois je faisais la lecture, le soir. Je voyais bien que M^'^ de Frégeneuilles ne me quittait pas des yeux et qu'elle ne savait où se fourrer quand elle rencontrait les miens. Cela me faisait plaisir, sans me troubler autrement.
La veille de mon départ, je lui tendis la main. Elle y mit courageusement sa menotte et, comme nous nous trouvions un peu à l'écart des « ancêtres )), elle s'enhardit jusqu'à me dire :
— Nous reverrons-nous, monsieur?
— Mais, mademoiselle, je l'espère bien.
— Oh ! dit-elle tristement, ce sera bien difficile. Dans un an, peut-être...
68 CONTES d'autretois et d'aujourd'hui
De retour à Paris, je ne pensai plus qu'à la petite couventine. — Une vraie jeune fille, une ingénue pour de bon, couvée sous Taile de sa mère dans un coin de province, c'est déjà charmant : mais une petite fille élevée uniquement par des religieuses, une pensionnaire qui n'avait jamais eu d'autre maison qu'un blanc et gai couvent de Tourainc, comme c'était plus complet et plus rare ! Une âme toute neuve, tout enfantine, tout ignorante, à caresser et à pétrir doucement, quel rêve ! et puis une pitié me venait pour cette pauvre petite sans parents, sans foyer, qui n'avait jamais connu que la maternité virginale et froide des bonnes Soeurs, et que j'avais vue si épeurée chez la vieille dame et promenant autour d'elle de si grands yeux étonnés. Vraiment ce serait une bonne oeuvre de la prendre, de la réchauffer, de lui donner une famille : et ce serait une bonne œuvre singulièrement agréable pour celui qui l'entreprendrait ! Et comme elle aimerait son mari ! Certainement il serait tout pour elle, lui ayant tout donné.