LA MËRE SAINTE-AGATHE 7I
— Eh bien ?
— Demande à la mère Sainte-Agathe, me die ma mère d'un ton qui me rassura tout de suite.
Quoi ! c'était là cette mère Sainte-Agathe que je m'étais toujours représentée, je ne sais pourquoi, comme une vieille sempiternelle toute ratatinée sous sa guimpe et souriant d'un sourire antique à travers d'innombrables rides ! Elle était jeune encore : trente ans, peut-être trente-cinq; mais les années des religieuses, quand elles sont jolies et très saintes, les embaument plutôt qu'elles ne les vieillissent. Le teint, un peu fatigué, était très blanc, les traits fins, le nez droit, un peu long. Elle avait des dents éclatantes sous des lèvres pâles et des yeux très clairs, d'une couleur indécise. Elle croisait des mains soignées que cachaient à demi ses manches larges de flanelle blanche, et, royalement drapée dans sa robe à grands plis, elle avait l'air d'une dame, d'une vraie dame, très noble et très douce.
Elle me dit avec une gravité un peu affectée que vin: tempérer la malice d'un sourire involontaire :
— Monsieur, je suis, pour ma part, favorable à votre demande, car je vous connais depuis
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longtemps par mon excellente amie M'"^ Aubray. j'interrogerai M"^ de Frégeneuilles et j'ai des raisons de croire qu'elle fera la réponse que vous désirez.
,e lendemain j quand nous entrâmes au parloir, Lydie, toute frissonnante, eut en me voyant un éclair de joie, et je sentis, moi, comme un heurt délicieux en plein cœur.
— Monsieur, me dit la mère Sainte -Agathe, votre demande est agréée. Le tuteur de M"^ de Frégeneuilles, qui est un homme expéditif, vient d'envoyer son consentement par télégramme. Vous pouvez embrasser votre fiancée si cela vous est agréable.
Oh ! ce premier baiser, presque immatériel pourtant, un effleurement, un souffle, un rien, — mais si doux î « Alors vous voulez bien ? — Oui. — Vous êtes contente.? — Oui. — Vous m'attendiez? — Oui, », à voix tremblante, presque à voix basse et les yeux dans les yeux...
La mère Sainte-Agathe nous regardait d'unair
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de sérénité et de bonté, de cet air qu'elle avait toujours, où l'on sentait une pensée unique, éternelle, toujours mêlée à celle de l'heure présente, et la paix absolue d'une âme angélisée. Une sainte, avec tout ce qu'une sainte peut garder de grâce féminine.
On s'occupa de la date du mariage. Ce serait seulement dans deux mois : il fallait préparer le trousseau de Lydie ; puis j'allais partir pour Florence où un livre commencé m'obligeait à passer cinq ou six semaines. Au fond, cette attente assez longue, même cette séparation ne me désolaient pas trop. Je n'étais point fâché de faire durer un peu ce charme des fiançailles et j'étais ravi de pouvoir écrire. Car nous nous écririons, — deux fois par semaine : la mère Sainte-Agathe déclara que c'était assez. Et la correspondance devait passer par ses mains et sous ses yeux.
Ce séjour à Florence est un de mes meilleurs souvenirs ; c'était si bon de jouir de cette lumière.
de ces couleurs^ de toute cette féerie des palais et des musées avec un continuel attendrissement au cœur ! Écrire à ma petite amie était pour moi un plaisir très naïf et très sincère dont je m'amusais à faire un plaisir artificiel et compliqué.
Je m'essayais déjà à façonner cette âme enfantine ; je lui faisais prévoir, en badinant, tous les devoirs qu'elle aurait à remplir, tous les désenchantements qui peut-être l'attendaient. Puis je tâchais de me faire connaître 5 je me peignais et m'analysais avec une très fausse modestie. Enfin je l'interrogeais sur elle-même, sur son passé, son caractère, ses projets d'avenir. Oh ! sans pédanterie (du moins je le croyais), avec des caresses de phrases, des tendresses inventées, des mignardises ingénieuses. Et l'idée que la mère Sainte-Agathe lisait cette correspondance me faisait soigner mes lettres.
Je crois que cette idée paralysait au contraire la pauvre Lydie. Elle me répondait comme un petit mouton, gentiment, docilement, brièvement. Un jour, je lus au bas d'un de ces billets ce post-scriptum : « La mère Sainte-Agathe dit que je ne mets pas assez de chaleur dans mes
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lettres. Ah ! mon ami, j'en ai pourtant beaucoup au cœur, je vous assure, mais je suis sans doute trop petite fille pour savoir le dire. »
Une fois, je lui écrivis hypocritement que je craignais de n'avoir pas une foi religieuse très robuste, et que peut-être ma tiédeur chagrinerait sa piété. Je voulais avoir le plaisir de me faire catéchiser par ma petite fiancée. Elle me répondit : « Mon ami, ce que vous me dites ne m'inquiète pas du tout. Vous êtes trop bon pour n'être pas chrétien. »
Je revins d'Italie. Je passe vite sur les effusions du revoir, tempérées par la présence, d'ailleurs agréable et souriante, de la mère Sainte- Agathe.
Le mariage devait avoir lieu dans une quinzaine et serait célébré, par permission spéciale de « Monseigneur » , dans la chapelle même du couvent.
— Je ne sais, dis-je à Lydie, comment remer-
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cier vos mères. Il me semble que je vous recevrai avec plus de joie et d'espérance encore, dans cette chapelle où sans doute vous avez beaucoup prié et beaucoup vécu. Et puis ce mariage au couvent reliera doucement votre vie nouvelle à votre vie de jeune fille : vous passerez de l'une à l'autre sans changer de place 3 vous serez encore une pensionnaire et je serai déjà votre mari.
En attendant, je m'installai à Tours dans un hôtel, et tous les jours je me rendais au couvent, à l'heure où les pensionnaires étaient à l'étude. Je voyais Lydie au « petit parloir », sous la surveillance de la mère Sainte-Agathe qui s'asseyait à une table dans un coin et lisait son office ou faisait sa correspondance.
Ce petit parloir était d'une netteté ! d'une blancheur ! Sur la cheminée, la vierge de Delaplanche, tenant un grand lis du bouc de ses doigts fuselés. Dans un angle, sur une console, une poupée portant l'uniforme du couvent. Aux murs Saini-QÂugusîin et Sainte-oMonique d'Ary Scheffer et les Saintes femmes de Paul Delaroche. Ces images, d'une élégance froide, nette et léchée, étaient là comme chez elles. Le long
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des murs tapissés d'un papier blanc semé do fleurs glacées s'alignaient des fauteuils en tapisserie au petit point, un peu pâlie ; et les hautes fenêtres s'encadraient de grands rideaux de mousseline blanche, relevés symétriquement. Et la mère Sainte-Agathe, avec sa cornette d'un blanc cru et sa robe d'une blancheur plus apaisée, était bien la « dame » qu'il fallait à ce salon pâle et blanc.
J'étais heureux, je parlais beaucoup, je racontais mon voyage. Ou bien je questionnais Lydie. Etait-elle la plus sage de la pension ? Avait-elle des « bons points » ? Comment s'appelaient ses amies .^ J'appris qu'on avait joué au couvent, l'autre année, le jour de la saint Dominique, le Joseph de Méhul, s'il vous plaît ! et que Lydie y chantait le rôle du ministre de Pharaon, avec une grande barbe noire...
Mais souvent Lydie, gênée par la présence de la sœur qui, je ne sais pourquoi, ne me pesait pas du tout, répondait à mes questions : a Demandez à la mère Sainte- Agathe. » De sorte que je causais beaucoup plus avec la religieuse qu'avec ma fiancée.
Oh ! nous nous entendions très bien, la mère
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Sainte-Agathe et moi. Elle était chargée du cours de littérature française dans la « grande classe ». Nous parlions d'enseignement, nous discutions les nouvelles méthodes. Elle était fort intelligente et ne croyait pas beaucoup à la puissance des programmes ni à la nécessité de savoir tant de chimie. Un jour, j'appris qu'étant très jeune encore, elle avait vu souvent et connu de près le Père Lacordaire et le comte de Montalembert : et une fois sur ce chapitre, poussée par moi, elle ne tarissait plus.
Lydie nous regardait et parfois devenait toute triste. Alors, je lui disais :
— Nos conversations vous ennuient, n*est-ce pas.'* Allons, dites-moi une ronde que vous ne m'ayez pas encore chantée.
Car Lydie savait toutes les rondes que chantent les petites filles. Elle se faisait un peu prier, puis chantonnait doucement, à mi-voix. Une des plus jolies était la ronde des Rois- Mages :
cMelchior et "Balthaiar Sont, sont, sont venus i'iAfrique, 3\^elchior et "Baltha^ar Sont venus d'cAfrique avec le roi Gaspard.