‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 114 sur 115 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Une autre condition commune, outre celles procurées par les conceptions économiques dont il vient d'être question, engloba sous ses effets l'activité, les entreprises, les intérêts des vilains. Ce furent les troubles et l'abus dont il a été parlé déjà. Ces obstacles ont tenu infiniment de place dans l'existence vilaine. Inhérents en grande partie aux choses mêmes, ils étaient bien prévus dans une mesure, ils ne pouvaient l'être dans toute la mesure. Une foule de textes témoignent d'eux, nombre de pages de l'histoire les retracent, ils ont été profondément écrits dans le souvenir public; mais on en trouve plus aisément l'attestation que n'est indiquée leur proportion exacte. Ils dérivaient des droits excessifs qu'eut la classe dominante, d'habitudes défiant par suite la plus visible utilité de sa part. Contre ces raisons d'être nulle prévision n'était suffisante, nul recours vraiment efficace.

A dire que dans l'ancienne France la prédominance de la force sur le droit fut le fait ordinaire

relativement au travail, on est tout près de la vérité. Cela, non pas dans les époques primitives seulement. A la fin du xiii^ siècle, textes, décisions juridiques, apparences générales semblent attester l'institution de garanties sérieuses ; mais la manière dont ces garanties se présentent, les termes dans lesquels on les formule, la fréquence des prescriptions comminatoires ou répressives, laissent voir quelle action timide et quels faibles effets étaient les leurs. Le plus grand nombre des solutions données par les juristes sont plutôt des conseils ou des appels au sentiment du juste, que des décisions formelles. De Fontaine, on se le rappelle, fait reposer sur la seule conscience du seigneur le droit du vilain; Beaumanoir, qui eut certainement de ce droit une notion plus élevée et plus ardente, qui s'employa davantage aussi à la répandre et à modifier par elle les situations, en est réduit là dans les moindres questions mettant en jeu l'arbitraire seigneurial '. Or, ces mêmes faits abusifs poursuivis avec si peu d'efficacité sous saint Louis, les documents en rendent témoignage beaucoup plus tard encore. C'a été comme une tradition,

I. Voir chap. XXX nos 72, 74; chap. XXIY passim. A propos d'une question de transport du champart, il dit notamment : « Il « n'a pas très bonne conscience qui lève amende de coze qui n'est « pas faite malicieusement, tant soit ce qu'on peut lever par cousce tume en plusieurs cas; » cette protestation toute morale est seule son argument décisif.

dans la seigneurie, de tenir Tœuvre rurale pour sûrement productive en soi, qu'elle fut respectée ou non, par suite pouvant être indiiFéremment violentée ou bien l'objet de profits abusifs. La législation des Ordonnances présente à cet égard Tacte d'accusation en quelque sorte permanent du monde seigneurial. Malheureusement ce vice, emprunté au fisc- exacteur de l'Empire romain, s'enracina si profondément que lorsque les rois furent parvenus 4 l'amoindrir, ils en usèrent sous d'autres formes à leur tour, et d'une façon tout aussi funeste aux intérêts.

Une fois que l'on s'éloigne de l'époque à proprement parler féodale, on n'a qu'à de rares exceptions le bonheur de rencontrer des lieux et des moments où, comme Montesquieu le croyait, « chacun s'attacha à faire fleurir son petit « domaine ». Il a été expliqué que la culture trouvait dans le fiéf des garanties de tranquillité, parce que c'était un de ses buts essentiels. Mais dés que les attributs de fisc s'y furent introduits, lés dispositions natives, la nature des rapports, le peu' de force des pouvoirs publics se réunirent pour favoriser les actes dévastateurs. Les vicissitudes publiques y portèrent de soi à partir de Philippe VL La noblesse, se jetant définitivement dans les luttes politiques, s'éloigna progressivement de la sphère du travail. Elle perdit de vue les labeurs, les inquiétudes, les difficultés .qui

s'y trouvent, ne se souvint plus que des tributs à en tirer. Cest vainement qu'on a reproché plus d'une fois, depuis, ce mépris du droit aux classes sur qui reposait la production. Froissard dit sans détour : « Us travaillent leur peuple à volonté, ce « que du temps passé ils n'osaient faire à cause « de leurs rentes et revenus; » la seigneurie ne changea pas pour cela ses pratiques. Elle vit à différentes reprises les Flandres, tranquilles et riches, les campagnes riantes et productives d'Italie; loin d'y avoir appris les ménagements auxquels cette richesse était due, ils n'en rapportèrent qu'un amour effréné du faste, de nouveaux besoins, moins de mesure encore dans leurs abus, un art plus grand pour surprendre toute augmentation des fruits, tout exhaussement des conditions générales. Nombre d'actes ont pour texte ces procédés destructeurs.

Telles étaient les mœurs, que ces procédés servaient de fond aux amusements même. Dans les Fabliaux^ on dirait que le monde seigneurial en fait forfanterie. Quel autre nom donner à ce Dict de Berlin Mellot\ par exemple, rappelant ces tristes réalités dans un récit railleur : un laboureur enrichi et monté au plus haut point que vilain puisse atteindre, ayant fait son fils évêque, sa fille épouse d'un prévôt, et lui tom-

i« Recueil Jiihinal, t. I, p. 128.

bant, au plus beau moment, dans la ruine par une levée de tailles du seigneur. C'est le tableau trop souvent et trop longtemps fidèle de l'existence des vilains. On voudrait vainement croire moins habituel ce mépris des campagnes, moins communes ces ce violences sur le peuple » stigmatisées par Froissart. On mettrait de côté, comme excusé par l'anarchie générale, le temps où plus d'un de la gentïlUce conduisait ou soldait les Compagnies pillardes . qu'un règne 3'est illustré à détruire, celui où des^ plus éminentes familles sortaient les héros de brigandage baptisés, écorcheurs, houspilleurs, tendeurs, du nom de leurs exploits; il resterait toujours ce fait, patent dans l'histoire," que les seigneurs français, en se rendant coupables à toute époque des excès dont le spectacle révoltait encore le fils de Louis XÎV, n'ont qu'à trop de reprises justifié le reproche que leur adresse Henri III, « d'avoir, quoique gentilsce hommes, commis autant et plus de pilleries (c que les estranges et vagabonds. » C'est contre eux surtout qu'était écrit, en considération de ce qui avait été dit slux États, l'article 284 de l'Ordonnance de Blois (1579), prescrivant de « ... faire « informer diligemment et secrètement contre « ceux qui, de leur propre autorité, ont osté et « sostrait les lettres, titres et autres enseignements

I. Écrits de monseigneur le duc de Bourgogne, t. II, p. 68 notamment.

« de leurs subjects pour s'accommoder de com- « munes (droits d'usages^ communaux, etc.), dont « ils jouissaient avant, ou, sous prétexte d'accord, (( les ont forcez de se soumettre à l'avis de telles"^ « personnes que bon leur a semblé.... " »

Le développement social de notre pays s'est, presque en tout, ressenti de ces précédents. La lenteur du progrès politique, ses procédés révolutionnaires y prennent leur cause principale. Dans une mesure, également, l'infériorité relative où a été l'œuvre rurale en France. Ils ont créé à la classe vilaine tant de traverses que, même à des dates presque récentes, sa condition semble être moins l'état juridique dont les décisions ou les lois témoignent, qu'un compromis continuel entre l'extrême limite de ce qu'il lui fallait de liberté, de paix et de rétribution pour faire vivre la société en vivant elle-même, et les exigences ou les extorsions, parfois les ravages de maîtres de plus en plus dépensiers, poursuivis de besoins, exigeants, par suite, jusqu'à la spolier même. L'inégalité présidant au débat, on a peine à s'expliquer que, voire à la longue, le développement se soit produit.

• A la vérité, grande est l'endurance humaine. Il faut dire que tel étant le milieu social, le sort commun en conséquence, on .ne doit peut-être

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