I . Guizot, Histoire de la civilisation en Europe
clavage, d'autres rapports n'auraient existé sinon des rapports de contact, le mélange d'effets que devait naturellement produire la confusion, sur le même sol et sous une même loi, plusieurs siècles durant, des peuples dont ils émanaient l'un et l'autre. On pourrait affirmer, alors, que pour la délimitation juridique des personnes, le colonat devint la législation de ce mélange social, mélange servant en quelque sorte de pont à la tradition des peuples occidentaux pour passer dans les modes civils du monde latin. Le colonat ne présenterait ainsi que l'application, à la société romaine, du principe et des formes habituelles quant à la dépendance des personnes chez les peuples du Nord; application par voie de dictature administrative succédant à une pénétration préalable. Tel aurait été le sens de la grande réforme dioclétienne qui le généralisa. Toute vitalité cessait dans l'Empire faute de production. Le travail était devenu nul. Les populations vaincues le refusaient sous les vieilles formes serviles. Le manque de sécurité et de garanties le rendait d'ailleurs impuissant dans les mains libres. Pour le relever, pour lui donner des plans plus profitables et moins discrédités, les empereurs furent conduits à emprunter à la Gaule la discipline sociale qu'ils y voyaient entretenir des populations plus robustes. La glèbe étant dès lors substituée à l'homme dans la possession.
Télément d'individualité qui faisait le fond du servage pénétra dans l'ancienne servitude autant que la force des habitudes sociales, cette puissante raison d'être que l'ancienneté inculque aux choses dans toute société compliquée par le temps, pouvait y laisser entrer et s'y former des principes et des rapports nouveaux.
Jusqu'ici, a-t-on trouvé aucune autre explication historique satisfaisante du colonat en regard du servage} Les définitions qui ont été données de sa nature s'efforcent de traduire les termes des textes, plutôt qu'elles n'impliquent la cause et le mode de sa formation. A dire que loin de procéder de l'esclavage directement ou, suivant l'opinion commune, par filiation dégénérescente, le servage a son origine et sa virtualité propres, il y a, semble-t-il, plus de concordance avec ce qui est probable. C'est au contraire lui qui, en tant que seul état de dépendance compatible avec les idées et les aptitudes de civilisation propres aux peuples annexés à Rome, se serait introduit dans l'esclavage. Il remplace bientôt celui-ci. Il détruit le principe de l'appropriation de l'homme qui en formait l'essence. Au sein du monde latin, le colonat fut sa première manifestation. En même temps, l'esclavage était peut-être la source des altérations du servage primitif, la cause que le moyen âge l'a connu aggravé, absolu comme il se montre dans les commencements. L'esclavage
aurait donc pénétré à son tour dans le servage; il aurait pu y maintenir assez tard certains de ses effets; mais grâce aux principes de vitalité sociale existant à l'opposé de ceux qui avaient institué l'esclavage, la société qui succéda à la domination romaine fournit à la servitude, qui y avait été reconstituée, et à la sujétion, qu'elle organisa, les moyens de s'affranchir et de s'élever.