‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 39 sur 115 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMMUNAUTÉ EN INDIVISIOI^

Celte communauté familiale, éloignée de nos conceptions actuelles, a été le fait de populations rurales libres comme de serfs. D'où est-elle venue dans la société féodale, qu'a-t-elle été, qu a-t-elle valu comparativement aux situations qui l'avaient précédée ? L'érudition n'est pas de grand secours devant ces interrogations. C'est en partie matière conjecturale que d'y répondre.

Sans penser que Ton doive prendre en exemple l'organisme du moyen âge, il faut dire qu'il eut parfaitement l'entente des besoins sociaux. Lorsque le régime seigneurial s'implanta, ce fut comme un nouvel État qui s'établit. Un État, toutefois, auquel correspondaient mal les cadres du colonat tel que le transmettaient les derniers temps carolingiens. Le travail n'y présentait pas la cohésion nécessaire, conséquemment l'endurance à lui demander. Une sorte de conduction tacite faisait toute sa loi. Elle laissait au colon la jouissance du sol, à charge de redevances ou de services, tant que le propriétaire avait intérêt à la lui

maintenir. Un grand nombre se trouvaient à la discrétion de celui-ci, pouvaient être congédiés ou surtaxés. Les plus favorisés jouissaient de concessions ou temporaires ou viagères ou centenaires, à l'imitation de celles du droit romain impérial. Ou bien c'était des tenures héréditaires dans lesquelles, dés le premier jour, la succession avait été réglée et ses éventualités prévues pour plusieurs générations. Cela s'était effectué tantôt suivant la force propre qu'avait le colon, tantôt à raison des circonstances, et celles-ci nullement uniformes. Chaque détenteur a tâché de se garantir plus ou moins contre ce que sa possession offrait de précaire ou de pénible, de s'assurer le plus complètement qu'il l'a pu ce qu'elle présentait d'avantageux. En vue de l'un ou de l'autre but, beaucoup se sont associés, soit pour se donner des bénéfices au-dessus des moyens d'un seul soit afin de maîtriser les chances ou d'affronter les charges que présentait l'exploitation. Dans les Cartulaires du xi^ siècle, plusieurs cas de ces associations (coloniœ, colonicoè) se présentent, ou entre colons ou entre colons et serfs ; le Cartulaire de Saint-Germain-des-Prés, entre autres, en fait connaître une de trois familles colones, formant en tout douze personnes associées pour la culture de dix-sept bonniers de terre '.

I . A. Beugnot, De la formation des municipalités rurales (dans la Revue Française de 1838, p. 292.)

État de choses dont TEmpire de Charlemagne n'avait qu'à se féliciter; mais la seigneurie, elle, pour instituer son gouvernement, devait chercher à en lier plus étroitement ensemble les éléments. Cette institution colonaire, acheminant les populations à l'état libre, était le contraire du principe de cohésion inhérent à la seigneurie et du besoin instant qu'elle en ressentait. Elle avait du moins à se prémunir à l'égard de ces propensions à l'individualité. Il a été écrit à ce propos, en toute justesse semble-t-il : « Si l'on repoussa l'esclavage comme a trop dur, le colonat devait aussi être repoussé (( comme trop favorable, et parce qu'il tendait à a introduire dans la société une classe d'hommes c( incompatible avec l'assujettissement féodal ». L'intérêt économique commandait cette précaution autant que l'intérêt politique; l'un et l'autre ils ont été la préoccupation attentive autant que logique du régime seigneurial. Condition ayant forcément à ses yeux trop de latitude, la condition colonaire ; trop mobile en conséquence et tellement docile au gré de la personne ; trop à la merci, également, de circonstances alors forcément changeantes, brutales; à la merci en outre des violences et de l'abus. Ne peut-on penser que ce furent ces causes qui firent ramener la population colonaire au servage étroit des commencements? Ce furent elles aussi, sans doute, qui, en

même temps, la fit abriter sous la communauté familiale.

Faute d'être assez effective et sûre, l'existence individuelle serait restée peu utile au serf, à la seigneurie semblablement. L'avenir civil fut donc fermé au serf afin, c'est probable, qu'il ne cherchât point l'essor. Mais dans l'indivision familiale, à l'inverse, cet avenir lui fut ouvert, et il trouva assurés les attributs les plus propres à l'attirer. Presque tout l'horizon de la vie libre l'y enveloppa : l'hérédité, le domaine des conventions et de l'échange, toute l'apparence et comme le fait même de la propriété. Il viendrait un moment où cette existence impersonnelle, complexe, paraîtrait une gêne, un empêchement au progrès; ce furent des vices inconnus, aux premiers jours, et ces premiers jours ont duré plusieurs siècles. Concentrant le travail et les efforts, les accumulant, leur garantissant dans la famille la vitalité qui naît de la certitude de recueillir les fruits et de les posséder en propre, elle incrusta la vie civile dans le servage de manière à ne jamais plus pouvoir en être retirée. Elle dut avoir pour effet aussi d'attacher le personnel rural au sol plus profondément que cela n'était résulté, antérieurement, d'aucune des autres conditions personnelles.

La raison économique, en tant que l'une des causes du mode donné au travail serf par le

Il6 LES SERFS

régime seigneurial, s'attestera quand l'affranchissement des serfs aura rendu général l'état de liberté. Les libres prendront alors la vie en indivision, la communauté familiale des serfs; ou bien ils la conserveront, la possédant déjà. Combien cette origine en elle, combien le fait que la raison économique présida à l'établissement de l'indivision pour le servage peut être tenu pour historique, on en aura là un indice de quelque poids. Ce n'est probablement pas à un autre motif qu'obéissaient les comtes de Champagne, lorsqu'ils mettaient au maintien de leurs parcours la condition que « les enfants habiteront avec leurs a pères et vivront à son pot'. » Les jurisconsultes du xvi^ siècle n'ont pas trouvé d'autre explication à l'existence de l'état communautaire en leur temps. Les vicissitudes d'alors la leur faisait juger parfaitement légitime, malgré le grand progrès que déjà la notion du droit avait accompli dans le sens de la pleine individualité civile. C'est un indice de plus de la part qu'eut cet ordre de considérations dans l'institution communautaire; le but fut véritablement de conjurer les périls de ces vicissitudes. Coquille donne le pourquoi de ces prescriptions de la communauté dans la vie rurale, à quelque date qu'elles se montrent, quand il dit de leur fréquence en

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