‹ Sermons (volume 2)Chapitre 18 sur 60 · SERMON SUR ST. LUC X · texte numérisé non relu

SERMON SUR ST. LUC X

Alors un Docteur de la loi se leva et dit à Jésus pour l'éprouver: Maître , que faut-il que je fasse pour avoir la vie éternelle ? Jésus lui répondit : qu'est-ce qui est écrit dans la loi , et comment lis-tu ? Il répondit : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur , de toute ton âme , de toute ta force et de toute ta pensée ^ et ton prochain comme toi-même. Jésus lui dit: tu as bien répondu; fais ces choses et tu vivras ! Mais cet homme voidant paraître juste dit à Jésus : qui est mon prochain ? Et Jésus prenant la parole lui dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho , et il tomba entre les mains des voleurs , qui le dépouillèrent , et , après l'avoir blessé de plusieurs coups , s'en allèrent, le laissant à demi mort. Or, il se rencontra qu'un sacrificateur descendait par ce chemin-là, et ayant vu cet homme , il passa outre. Un lévite étant venu aussi dans le même endroit, et le voyant, passa outre. Mais im Samaritain faisant son chemin vint vers cet homme , et le voyant, il fut touché de compassion ; il s'approcha, il banda ses plaies, et il y versa de 1 huile et du vin; puis il le mit sur sa monture et le mena à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, en partant, il tira deux deniers d'argent , et les donna à l'hôte , et lui dit : aie soin de lui, et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le ren-

drai à mon retour. Le quel donc de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qixi est tombé entre les mains des voleurs ? Le Docteur dit : c'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui , Jésus lui dit : Va donc et fais de même.

JfKes Frères,

yui est mon prochain? Voilà la question qui a donné lieu à cette admirable et touchante parabole, l'une des plus célèbres de l'Évangile, et que l'incrédulité même a été forcée d'admirer, l'une de celles où l'admiration se partage entre la grandeur de la leçon morale, et la sublime simplicité du récit qui la représente... Qui est mon prochain? Question étonnante et lamentable, non pas seulement dans la bouche d'un homme qui s'était érigé en docteur de son peuple, arbitre de ses querelles et interprète de ses lois, mais dans la bouche de l'homme le plus simple qui croirait en un Dieu créateur! Et cependant, sous bien des rapports, toute l'antiquité, dans ses écoles les plus illustres, chez ses peuples les plus civilisés , sous l'empire de ses cultes les plus indulgens, toute l'antiquité n'a cessé de dire: qui est mon prochain? Reconnaissez avant tout combien les temps sont changés, et soyez contens de vivre aujourd'hui plutôt que d'avoir vécu autrefois ; reconnaissez combien notre état de moeurs, notre degré de civilisation, notre

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genre de culte vaut mieux que tout ce que l'antiquité avait de meilleur. Le christianisme a si fortement serré la chaîne qui lie tous les hommes, que l'on peut la relâcher par moment sans jamais entièrement la briser. Autrefois, avant le christianisme, la charité n'avait pas cet empire; le commandement de s'entr'aimer était, comme Jésus luimême l'a dit, un commandement nouveau^ et, de toutes parts, on se disait avec incertitude: qui est mon prochain? Vous vous étonnez de cette ignorance, vous qui avez trouvé cette doctrine établie dans le monde en y arrivant, vous qui l'avez pour ainsi dire sucée avec le lait maternel, vous à qui elle est sans cesse présente, et vous concevez à peine un état de société où elle n'existait pas; vous concevez à peine comment l'homme n'a pas découvert de lui-même une vérité si simple, si claire, si facile, et comment il a fallu que le Fils de Dieu vint l'en instruire. M. F., cet oubli est presque aussi ancien que le monde; cet oubli a commencé presque en même temps que le péché; le premier qui a fait mal a certainement fait tort; toute transgression est une offence envers Dieu et un préjudice causé à nos semblables, et l'on peut dire que l'affreux Caïn, lorsqu'il s'écriait, avec le dépit d'un remords indomptable: Suis-je le gardien de mon frère? on peut dire que Caïn le premier s'efforçait d'oublier qui était son prochain. A mesure que le péché a établi et agrandi sa domination funeste sur notre faible monde, il en a de plus en

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plus chassé la charité. Plus la vertu, la piété et la foi ont manqué sur la terre, plus la charité y a manqué à son tour; et, selon l'énergique et sombre image du poète sacré, Vabime appellant un autre abîme au son de ses canaux, deux causes ont surtout contribué à répandre un si paisible esprit d'égoïsme individuel et social, que l'on ne s'étonnait point d'entendre un docteur demander: qui est mon prochain? D'abord, l'idolâtrie, ce grand fléau de ce monde, source de tant d'autres fléaux dont il a souffert; l'homme avait oublié son Dieu; est-il donc si étrange qu'il ait aussi oublié son prochain; et quand on ne se souvient plus du père, peut-on se bien souvenir des enfans? Chaque étoile, chaque continent, chaque nation, chaque lieu de la terre, les foyers de chaque maison et les bornes de tous les champs, avaient un dieu; il était impossible qu'on ne se représentât bientôt, entre tous ces dieux, des rivalités, des vengeances, des discordes, et que l'égoïsme ne vint à se glisser, pour ainsi dire, parmi tant d'apothéoses; les adorateurs, insensiblement, ont sans remords imité les divinités; on s'est fait une terre de plus en plus semblable au ciel qu'on avait imaginé; il s'est établi, pour ainsi dire, un échange réciproque d'exemples de méchanceté entre les deux, et les hommes se sont haïs avec moins de scrupule en présence de leurs dieux qui se haïssaient. , . Et la seconde cause à laquelle il faut attribuer, dans les temps antérieurs à l'Évangile, le manque de charité et l'oubli du nom

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du prochain (sans que je puisse ici donner à cette idée les développemens nécessaires), cest une sorte de dureté farouche, résuUat et des moeurs et des cuhes, que l'on remarque dans toutes les vertus des anciens. Il y a beaucoup de constance, d'austérité et d'héroïsme chez les anciens; mais il y a peu de douceur, de délicatesse, d'aménité, et ce caractère d'énergie qui relève leurs vices, gâte leurs vertus. Ils avaient fait de la vengeance un devoir; après cela, comment pouvaient-ils aimer le prochain? Leur patriotisme surtout, la vertu peut-être la plus facile à exagérer, leur patriotisme s'égara en des excès si cruels , que pour aimer sa patrie , il fallait tout haïr au dehors, tout sacrifier à ses intérêts, au point qu'à leurs yeux, qui n'était pas concitoyen, était un barbare , et que devient l'amour du prochain quand il doit aller expirer sur chaque frontière? A ces deux grands traits, ajoutez l'esclavage, l'esclavage, de toutes nos erreurs la plus voisine du crime, et dont l'antiquité, par la voix de ses sages, déclarait la nécessité comme institution sociale; l'esclavage qui force et qui accoutume l'homme à ne voir en d'autres hommes que des brutes intelligentes faites à son usage, bonnes seulement à enivier pour apprendre aux jeunes gens à ne s'enivrer point; et certes en voilà assez pour montrer par quels chemins l'humanité a passé avant de descendre à cette honteuse ignorance, qu'un docteur affecte ou avoue sans honte devant une foule attentive, en demandant: qui est mon

prochain? M. F., que les temps sont changés! Aujourd'hui, qui l'ignore, en dépit des voiles que trop souvent les passions aiment à jeter sur ces vérités éclatantes, et pour amener cet immense et admirable changement, pour établir en ce monde la charité de manière qu'elle n'en sortira plus, il fallait que Jésus vint la mettre en évidence au milieu de l'égoïsme, comme l'immortalité au milieu de la mort; il fallait que Jésus en traçât des tableaux si frappans de vérité, que l'humanité, d'âge en âge, fût forcée de s'écrier: c'est elle! la voilà, c'est la charité!... il fallait confondre tous ces médians, sacrificateurs ou lévites, qui, lorsqu'il y a du bien à faire sur un chemin de cette vie, passent adroitement de l'autre coté du chemin, et rendre justice à ces bons Samaritains qui savent dire d'un infortuné, quel qu'il soit: celui-ci est mon prochain!

J'essayerai, M. F., de vous développer tous les traits de cet admirable exemple, en réservant quelques momens pour vous montrer comment il met en action devant nous le principe fondamental de la charité chrétienne.

Le Christ , en donnant ses instructions divines, savait trop bien les conformer au moment, au lieu, aux auditeurs, pour que nous devions négliger ces circonstances. Cet entretien , qui n'offre aucun rapport avec les discours précédens dont il convient de le séparer, s'est tenu probablement dans une synagogue, au milieu d'une assemblée attentive et

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curieuse, après la lecture ordinaire de la Loi. Il était d'usage ensuite que le chef de la synagogue donnât la parole à qui voulait instruire le peuple, et ce docteur, pharisien selon toute apparence, saisit avec joie cette heureuse occasion d'éprouver le Christ et de chercher à mettre sa doctrine nouvelle en contradiction avec les enseignemens de Moïse. Dans ce dessein, il élève la voix, et prenant l'accent d'un disciple qui demande une instruction pour mieux cacher celui d'un adversaire qui tend un piège, il dit à Jésus avec une feinte humilité: Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle, cette vie meilleure que tu annonces, que tu promets? La question était d'une grande simplicité, mais aussi d'une grande adresse. Moïse, dans ses lois, avait souvent enseigné au peuple élu à quelles conditions Dieu promettait de le faire vivre, c'est-à-dire, de le bénir, de le combler de biens, de l'enrichir de ces grâces et de ces joies qui seules constituent une existence véritable, digne d'être nommée la vie — La question du docteur était donc captieuse et profonde; si Jésus indique pour arriver à la vie d'autres chemins que la voie tracée par Moïse, avec quel redoublement d'orgueil le pharisien saura dire, comme ses confrères en jugeant l'aveugle-né: Fous, soyez ses disciples; mais pour nous, nous sommes disciples de Moïse! Le Seigneur, de son inévitable et infaillible regard voyait comme à nu toutes ces mauvaises pensées qui s'agitaient sourdement dans le coeur de l'astucieux sectaire; et pour lui mon-

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trer dès le premier mot, combien peu il redoute que sa doctrine soit comparée à celle du grand législateur d'Israël, et combien elles s'accordent dans leurs enseignemens et de la vie et de l'immortalité, le Seigneur le renvoie aux livres même de Moïse, et lui répond simplement: qu'est-il écrit dans la Loi, et comment lis-tu? Ce dernier mot rend extrêmement probable, en effet, que la scène s'est passée dans l'intérieur d'une synagogue, que le docteur venait de lire la Loi devant le peuple, et que peutêtre il tenait encore à la main le rouleau sacré, ouvert pour l'édification commune et qu'il tient ouvert encore pour tendre un piège abominable. Cependant à la demande de Jésus, il fallait répondre selon la vérité; se taire, ou hésiter, ou répondre autrement que Moïse, c'eût été compromettre sa réputation de sainteté et de science, et courir vers une honte inévitable. Le pharisien prit à l'instant son parti, et se mit ou à réciter ou à lire ces deux grands préceptes tirés du Lévitique et du Deutéronome, et que l'assentiment universel considérait comme le sommaire de la Loi. Ces passages se lisaient tous les jours dans les synagogues; c'était une raison de plus qui obligeait le docteur à les citer, et le Christ, approuvant sa réponse, s'en empare pour achever de lui montrer à quel point sa doctrine s'accorde avec celle de Moïse, et la confirme par la sanction mille fois répétée dans l'ancienne alliance: Ju as bien répondu, lui dit il; fais ces choses et tu ■v'wrasK.. Fais ces choses! Ah! voilà ce qui coûte

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le plus; les savoir est facile, les pratiquer ne l'est pas; ce pharisien ne voulait que paraître juste, mais que sert de connaître ses devoirs, sans les remplir; et Jésus qui reconnaissait en lui un de ces hommes habiles a charger les autres de fardeaux qu'ils ne touchent pas du bout des doigts, un de ces hommes qui disent et ne font pas , le Christ insiste sur la nécessité que la pratique suive la connaissance: tu as bien répondu; tu sais ce que tu dois savoir; fais ce que tu dois faire; que ta conduite réponde à ta science, tes actions à tes paroles, tes exemples à tes leçons; fais ces choses, et tu vivras!... Quelle sagesse, M. F., et quelle simplicité! L'hypocrite se voit battu avec ses propres armes et démasqué, pour ainsi dire, de ses propres mains. Loin d'attaquer, il ne songe déjà plus qu'à se défendre; loin de chercher encore à embarrasser la sagesse du Christ, il ne songe plus qu'à sortir adroitement de la lutte et qu'à sauver sa gloire. Il ne peut refuser tout haut de faire ces choses et de suivre ces commandemens , et se réfugiant dans un doute habile qui semblera être encore de la science, il prétexte cause d'ignorance et il demande: qui est mon prochain? Ne vous étonnez pas, si cet aveu n'a rien qui l'humilie; son excuse est dans l'état de sa patrie, de sa religion, du monde entier, au moment où il parle; son excuse est partout; la race d'Abraham n'est plus la race d'Abraham, pure, sainte, sans mélange, se tenant à l'écart de tout profane, séparée des peuples

étrangers, peuples de sacrificateurs et de rois ; il y a encore un résidu en Israël, il y a encore de ces véritables Israélites de la tribu de Benjamin ou de Juda, Hébreux nés d Hébreux , consacrés le huitième jour; mais la Judée est remplie de Juifs infidèles à leur patrie ou ils ne paraissent que les jours de fêtes, dispersés de toutes parts dans l'empire romain, et qui ont presque oublié la religion et la langue de leurs pères; la Judée est remplie de prosélytes qui se croient vrais enfans d'Abraham, parce qu'ils adorent le vrai Dieu; et de Romains, ces tyrans du monde, dont le Capitole devrait s'humilier devant Sion, et qui ont arraché le sceptre à Juda, comme si le Messie était venu; et de Grecs, dont la vaine sagesse n'est bonne qu'à traduire la Loi sur l'ordre d'un roi d'Egypte; et de Galiléens, province méprisable et à demi profane d'où il ne peut sortir de prophètes; et de Samaritains aussi, race indigne et odieuse, vils descendans du rebut de l'empire de quelques anciens despotes de l'Asie, menteurs qui osent prétendre connaître la vérité, impies qui osent espérer que leur colline et leur temple de Garitzim valent le temple de Jérusalem et la montagne de Sion!,.. Au milieu de cette foule confuse, un pharisien est en droit de ne savoir qui aimer et qui haïr, et peut demander sans rougir: Qui est mon prochain?

Un exemple était nécessaire ici. Des préceptes, des conseils, des reproches seraient restés sans effet; il faut mettre la charité sous les yeux de ceux

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qui ne la sentent pas dans leurs coeurs ; il faut qu'ils la voient à l'oeuvre; il faut que le principe qu'ils voudraient méconnaître s'offre à leur esprit avec la puissance, et sous la forme irrésistible d'un fait. Notre divin maître en a jugé ainsi; la parabole n'est précédée d'aucune réflexion, dès le premier mot, Jésus entre dans le récit, et transporte ses auditeurs sur les lieux choisis pour théâtre de l'événement. Cette surprise a du fixer l'attention d'une manière étonnante. Qui est mon prochain, demande le pharisien, et Jésus à l'instant lui répond:

un homme descendait de Jérusalem à Jéricho

A ce préambule, je crois voir tous les fronts se lever, tous les regards se porter sur le Christ; un silence d'intérêt et d'attente aura régné de toutes j parts. Le nom seul du lieu de la scène a dû frapper les assistans; ce chemin, qui passait par des contrées désertes et montagneuses, était l'effroi des voyageurs, et tant de brigandages et de meurtres s'y commettaient, que, dans le langage populaire, >

on le nommait le chemin sanglant Un homme,

dit le Christ, descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent le laissant à demi mort. Dans ce simple et touchant tableau, où rien n'est omis, où rien n'est exagéré, Jésus fet j'appelle toute votre attention sur ce point, le plus essentiel du récit), Jésus ne dit ni le nom, ni l'âge, ni l'état, ni la patrie, ni la religion du malheureux voyageur. Est-ce un jeune

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homme, un homme fait, un vieillard, pauvre ou riche, humble ou illustre, simple ou sage, revêtu de fonctions publiques ou caché dans la vie privée; est-il Grec ou Romain, Scythe ou Barbare, Juif, Galiléen ou Samaritain; est-il Israélite de religion, ou païen, ou détrompé de l'idolâtrie, est-il seulement ce qu'on nommait alors un homme juste et craignant Dieu? le récit n'en dit pas un seul mot. Il n'est rien de tout cela, M. F., il est homme, voilà son nom et son pays, ses titres et ses droits; il est homme, et c'est assez!

Maintenant, prêtez-vous à l'illusion que le récit doit produire. Représentez-vous ce malheureux, dépouillé de ses vétemens, déchiré de blessures, couvert de plaies et de sang, et abandonné sur le bord d'un chemin peu fréquenté. Avec quelle émotion, quelle joie, quelle espérance il écoutera les premiers pas d'homme qui retentiront dans le lointain au milieu du silence; comme il prêtera l'oreille pour entendre s'ils s'approchent ou s'éloignent; bientôt des pas retentissent, ils s'approchent, d'instant en instant, le bruit augmente; encore un moment, et le secours sera là; mais toutà-coup, le bruit change de direction, il se détourne, il diminue, il fuit, il expire, et le malheureux reste avec ses blessures et ses souffrances. C'était un sacrificateur qui descendait par le même chemin, et quand il le vit, il passa de l'autre

côté Vous vous étonnez qu'un sacrificateur

montre si peu de charité, et vous cherchez en

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vain de quelles excuses il peut à ses propres yeux colorer sa conduite. Des excuses! la dureté de

coeur n'en manque jamais. Des excuses! ne

voyez-vous pas qu'elles abondent ici? Un sacrificateur, un membre de ces vingt-quatre familles sacerdotales, qui chacune à son tour, semaine par semaine, sont de service dans le lieu saint du temple, peut-il s'arrêter à secourir ainsi un inconnu, im étranger, peut-être un Gentil, peut-être même un Samaritain; d'ailleurs, ce sacrificateur vient de Jérusalem, où sans doute il a fini sa semaine de service, et il retourne à Jéricho, ville sacerdotale, où un grand nombre de ces pontifes faisait leur résidence; il languit de prendre son re^)cs accoutumé, de se délasser de ses travaux, de se retrouver au sein de sa famille; voulez- vous qu'il résiste ^ à cette impatience si naturelle, et qu'il retarde son retour auprès de ses amis et de ses proches pour prodiguer à un inconnu des secours sans doute inutiles? Enfin, selon la Loi, nul ne peut toucher un corps mort ou même du sang sans contracter une souillure légale; voulez-vous donc qu'un sacrificateur coure risque de se souiller? non, et pour mieux éviter ce péril, pour s'éloigner d'un objet si triste, pour ne pas flatter ce malheureux, s'il vit encore, d'une vaine espérance, et n'avoir pas à rejeter durement ses gémisscmens et ses prières, le sacrificateur, dès qu'il l'aperçoit, se détourne et passe de l'autre coté du chemin.

Et voici, quelque temps après, un lévite, qui

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suivait ce chemin, s'approche, s'arrête auprès du malheureux blessé, et le garde attentivement, car telle est la force des termes du récit... M. F., le subalterne sera-t-il plus généreux que le supérieur, le lévite sera-t-ii plus charitable que le sacrificateur? Il s'arrête au moins; et regarde; mais pourquoi un simple prêtre ferait-il ce que n'a point fait un pontife? pourquoi deviendrait-on meilleur dans les parvis que dans le lieu-saint? Le lévite aussi doit craindre de se souiller, et cette impureté qu'impose le contact d'un cadavre ou du sang, dure sept jours selon la loi, et oblige de se soumettre à des cérémonies dispendieuses et pénibles, plus faciles pour un riche sacrificateur que pour un pauvre lévite; il est vrai qu'il s'arrête et contemple le voyageur, mais ce premier mouvement de pitié lui fournit une excuse nouvelle, plus forte et plus juste. Il voit que les blessures sont encore ouvertes; le sang coule encore; le sang n'a pas eu le temps de s'arrêter, et la stupeur, la faiblesse de cet infortuné, tout annonce que le meurtre vient à peine d'être commis, que les malfaiteurs ne peuvent être éloignés. Quel temps il faudrait s'arrêter là pour tenter de sauver ce malheureux! Le lévite doit-il s'exposer en demeurant dans un passage si dangereux? Non, il faut avant tout pourvoir à sa sûreté; le lévite passe de l'autre côté du chemin.

Et, à ce second abandon, tout l'auditoire, incertain peut-être, en écoutant ce récit empreint de tant de simplicité et de vérité, s'il s'agit d'une pa-

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rabole ou d'un fait réel, en est à se demander si l'infortuné voyageur va périr, sans secours, d'épuisement et de souffrance... Mais un Samaritain, continue le Christ... Ici, M. F., il conviendrait de renoncer à tous nos vains artifices d'éloquence et de style, et de vous relire le récit dont la naïveté sublime ne souffre aucun ornement. Mais un Samaritain,... et rappelez-vous que Jésus parlait devant des Juifs, et qu'une haine héréditaire, à la fois nationale et religieuse, séparait ces deux peuples; rappelez- vous l'étonnement de la femme de Sichar, que Jésus, un Juif, lui demandât un peu d'eau à boire après les fatigues et les ardeurs d'une journée de voyage sous le ciel de l'Orient; rappelez-vous qu'en Judée on croyait ne pouvoir adresser au Christ de plus poignante injure que de lui dire: tu es possédé du démon, tu es un Samaritain... Mais un Samaritain, dit le Christ..., et à ce mot, voyez-vous la foule qui l'écoute, souriant avec dédain, dans l'attente qu'un Samaritain va montrer encore plus d'insensibilité qu'un sacrificateur et un lévite. Mais un Samaritain qui voyageait vint à lui, et, en le voyant, il fut ému de compassion!... Voici, M. F., le plus instructif contraste qu'il fut possible d'offrir à un tel auditoire; voici la charité d'autant plus belle, que la méchanceté, surprise où on ne la souj connaît pas, en rehausse la gloire; voici la charit^ d'autant plus admirable, qu'elle n'oublie rien, el qu'elle achève tout. Comptez un à un les soins dui bon Samaritain, et vous serez étonnés du nombre

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de ses bienfaits; il regarde, il accourt, il s'émeut; il descend précipitamment de sa monture; il cherche un reste de vie dans ce corps sanglant, un reste de respiration sur ces lèvres glacées; il bande toutes ces plaies douloureuses avec ses propres vêtemens, puisque le voyageur avait été dépouillé; il y verse de l'huile et du vin , les provisions ordinaires que l'on portait avec soi; il place l'étranger sur sa monture, l'y soutient, marche à ses côtés, le conduit ainsi dans une de ces hôtelleries établies surtout à l'usage des Samaritains, à qui les Juifs dédaignaient d'offrir une hospitalité qu'ils se prodiguaient entre eux; là, il ne cède à personne le devoir d'assister le blessé; il prend encore soin de lui; le lendemain en partant, il paye d'avance les services que l'état du malheureux exige, mais comme la lenteur et les accidens de son rétablissement ne peuvent se prévoir, il se charge d'avance de tout, et, avec cette autorité de l'homme de bien accoutumé à ce que l'on se confie en sa parole , il dit au maître de l'hôtellerie: Aie soin du voyageur, et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour... Tableau subhme, parce qu'il n'y manque rien , parce que la bonté la plus ingénieuse ne saurait y ajouter un seul trait! Tableau subhme, où chaque détail n'est qu'un bienfait, un service, une aumône ordinaire, et où l'ensemble est le triomphe et le comble de la charité! Ah! c'est que la charité brille surtout dans toutes ces petites choses, qui deviennent si grandes, si précieuses, si fécondes

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entre ses mains; et il n'y a qu'un livre parmi tous les livres du monde qui enseigne ainsi à être bon, l'Évangile, parce que l'humanité n'a eu qu'un seul maître capable d'en donner ainsi la leçon, Jésus-Christ.

Il n'entrait pas dans le dessein du Seigneur de tirer lui-même la conséquence qui résultait de cette admirable instruction, et peut-être faudrait-il suivre ce divin exemple, et vous abandonner aux émotions qu'il inspire. Jésus a voulu , pour clore dignement cet entretien, faire rendre hommage à la charité par l'hypocrite même qui avait feint d'en ignorer la loi la plus sainte , et il dit au pharisien qui l'avait interrogé : Le quel des trois te semble s'être montré le prochain de celui qui est tombé entre les mains des voleurs? C'est, répond le docteur forcé de s'instruire lui-même, et remarquez que, par orgueil sans doute et par opiniâtreté, il évite de prononcer le nom odieux de Samaritain, et le désigne sans le nommer, c'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Alors Jésus, accablant sa vaine fierté du poids de cet aveu impossible à éviter ou à retenir, Jésus lui dit: Va donc et fais de même... Fais de même! M. F., cet ordre du Sauveur s'adresse à nous tous autant qu'à ce docteur d'Israël. Prenez garde, cependant, de ne point vous tromper sur la portée de cet exemple et la force de ce commandement. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici seulement d'imiter le bon Samaritain de la parabole dans quelque rencontre pareille, et de bander de

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votre mieux les blessures qui saignent encore. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici d'apprendre à soutenir un frère qui tombe, à soulager un frère qui souffre, à sauver un frère qui périt; ce sont là des services que rendent quelquefois, selon l'occasion, les hommes les plus insensibles, les plus vindicatifs, les plus haineux; et cette parabole sublime ne se réduit pas à une leçon si stérile, à une bienfaisance si vulgaire; il y a de plus grandes choses ici. Rappelez-vous la question du pharisien; qui est mon prochain? question dont tout ce récit est la réponse; rappelez-vous que Jésus a soin de ne pas donner le moindre renseignement sur le voyageur blessé, et vous reconnaîtrez que le but de tout ce discours du Seigneur est de nous apprendre qui est notre prochain ; vous reconnaîtrez que la vérité sublime, la leçon magnifique à laquelle nous devons de force arriver, est que notre prochain,... M. F., c'est tout le monde, et il ne respire pas sur la face de la terre un homme, quel qu'il soit, à qui nous puissions refuser ce titre sacré, ce titre qui est de droit divin, ce titre indélébile dont Dieu même l'a revêtu. Toute charité qui fait des exceptions n'est pas la vraie charité de l'Évangile, et toute exception est une erreur sans fondement, une iniquité sans excuse, qui viole à la fois les douces prescriptions de la charité et les lois sévères de la justice. Réclamerez-vous donc le droit de séparer les hommes au gré de vos caprices et de vos préjugés, de vos intérêts et de vos passions; de considérer, selon

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qu'il vous conviendra, les uns comme vos prochains, les autres comme des étrangers? Ils sont tous égaux; ils sont tous dans la même relation avec vous ; ils sont tous enfans du même Dieu ; ils sont vos frères malgré vous; cette universelle parenté ne peut se renier; ils sont donc tous vos prochains de plein droit, ou nul ne l'est sans votre permission, et vous choisiriez donc légitimement.. . absurde et désolante conséquence de l'oubli d'un incontestable principe!... vous choisiriez donc entre les aimer tous et n'en aimer aucun; car, si vous êtes en droit de dire à un seul homme: tu n'es pas mon prochain et mon frère, à qui ne pourrez-vous en dire autant?... Cette responsabilité est terrible, direz-vous encore, et n'y a-t-il donc aucune différence qu'on puisse admettre sans remords?... Des différences, il en est certainement, mais des exceptions, très-certainement il n'en est point! Jésus ne vous demande pas d'aimer celui dont l'existence même vous est à peine connue, et avec qui vous n'entrerez en relation plus intime que dans les cieux, de la même manière que vous aimez celui dont la main a mille fois pressé votre main d'uue douce étreinte; Jésus ne vous demande pas d'aimer l'humanité de la même manière que votre famille, le monde comme votre patrie, et les gentils comme la chrétienté; mais il vous demande d'aimer tous les hommes chacun en son rang , et le danger ici n'est pas d'aimer trop nos concitoyens, nos amis, nos proches; quand ces saintes et nobles affections

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sont épurées et fortifiées par la foi, elles fortifient à leur tour, loin de les bannir de nos âmes, ces affections plus lointaines qui nous lient à tous nos semblabes, et qui se resserreront dans les cieux... Presserez-vous l'objection jusque dans ses détails; vous écrierez-vous, avec la mauvaise volonté de l'égoïsme habile à restreindre tous les sentimens généreux: un étranger, un ennemi, l'ennemi de mon peuple et de mon nom est-il donc vraiment mon prochain? M. F., les haines nationales ne valent pas mieux, selon le christianisme, que les haines particulières, et je vous ramènerai toujours à l'exemple posé par le Christ lui-même: quelle était la patrie ou la race du voyageur blessé? Mais un incrédule, un impie, un idolâtre est-il mon prochain?... M. F. quelle était la religion, quelle était la foi du voyageur blessé? Quoi! parce qu'un homme ne sait pas ce que vous savez et ne croit pas ce que vous croyez, parce qu'il n'a pu lire ce que vous avez lu, fût-ce même la parole de Dieu, vous allez vous mettre en la place du Seigneur, prétendre venger par votre haine sa majesté sans avoir même le moyen de vous assurer si on l'offense, et ne vous déclarer le prochain de votre frère, que s'il vous déclare son maître en religion ! . . . Mais un méchant, un ingrat, un avare, un égoïste, un infâme est-il donc mon prochain? M. F., quelle était la vertu, quelle était la renommée du voyageur blessé? Quoi! vous allez vous ériger en juges de la conduite de votre frère, soulever de votre faible

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main la balance éternelle devant lui, le condamner avant Dieu, et oublier à dessein que Dieu a dit: La vengeance m'appartient , et je la j-endrail . . . Vous n'avez pas le droit d'aimer sous condition, et de dire au Créateur à quel prix vous consentirez à chérir ses enfans. Où les pluies de ses nuées descendent sur les bons et les méchans, où les rayons de son soleil brillent sur les justes et les injustes, vous devez les aimer tous! Attendez, pour faire un choix, attendez que ces pluies soient taries, que ces rayons ne brillent plus!... Mais enfin, un grossier sauvage que se distingue à peine des bètes féroces de ses forêts , un barbare qui se fait une coupe de luxe avec le crâne d'un ennemi, un malheureux noir abruti dans son indolence sous le poids des ardeurs de son climat et des feux de son ciel, est-il mon prochain?.,. M. F., oublieronsnous que nos ancêtres ont été des barbares aussi, dans ces mêmes lieux où s'élèvent aujourd'hui nos cités magnifiques et paisibles; un homme non civilisé, cesse-t-il d'être un homme; faut-il le haïr au lieu de le plaindre, et lui refuserez- vous le nom de prochain, parce que Dieu n'a pas comblé sa vie terrestres des bienfaits qui remplissent la votre? Et quant à ces malheureux noirs dont on a voulu diviniser pour ainsi dire les malheurs, en les considérant comme un céleste anathème, et justifier ainsi l'injustifiable esclavage, M. F., Moïse et S^ Paul ont dit vrai, ou ils nous ont abusés; si leurs assertions sur l'unité de la famille humaine sont fausses, si les

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hommes sont issus de plusieurs races différentes, l'une peut avoir raison et droit de subjuguer l'autre, et les noirs forment une humanité inférieure et de second ordre, crée pour notre service... Mais non; le rédacteur inspiré de la Genèse et l'orateur inspiré de l'Aréopage ont dit vrai; Dieu a fait tVun seul sang tout le genre humain; la science de l'homme aujourd'hui si avancée, si riche en découvertes admirables, confirme de plus en plus cette vérité fondamentale de toute religion, de toute morale, de toute philosophie, de toute immortalité, et quelques rayons de soleil de plus ou de moins feront-ils qu'un homme sera votre prochain ou- ne le sera pas? ... O M. F., abjurons toutes ces préventions, si petites, dans cette grande cause, qui sont des erreurs devant la raison, des péchés devant la conscience, des blasphèmes selon la foi, et ne mettons jamais personne au ban de l'humanité. Montronsnous ainsi enfans de ce Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés , et disciples de ce Sauveur qui est mort pour que tous puissent l'être! Souvenons-nous que le christianisme n'a commencé vraiment, que le jour où saint Pierre, en baptisant Corneille, a renversé par le fait les barrières qui séparaient les races et les peuples, et rétabli l'égalité et la fraternité du genre humain. Souvenonsnous que le bon Samaritain, quand il voit son prochain dans le voyageur blessé, ne sait rien de lui. Souvenons-nous qu^'aimer Dieu sans aimer les hommes est impossible, et que notre amour les uns

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pour les autres est le signe auquel le Seigneur a promis de nous reconnaître pour ses disciples réunis un peu de temps sur la terre, réunis à jamais en sa présence dans les cieux, et en attendant, émus d'admiration devant le modèle sublime que votre divin maître propose à votre charité, vous donc, allez et faites de même!

NOTRE TRESOR

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